A l’origine de la téléphonie mobile

 

  

   La réunion était présidée par Michel Atten, historien. Celui-ci rappelle que cette initiative de l’AHTI,  Association pour l’histoire des télécommunications et de l’informatique, a été préparée par François du Castel et Jean Grenier. Le point de vue adopté a été d’avoir recours à des acteurs du milieu technique ou du milieu de la normalisation qui ont travaillé dans les années 1950-1970, voire 1980, autour du radiotéléphone. Naturellement cela est loin d’épuiser le sujet de la naissance du GSM ou des portables d’aujourd’hui, mais c’est une contribution historique qui pourrait avoir des suites, par exemple pour élargir la réflexion au contexte des années 1980 et à la naissance du portable.

  

 

 

Introduction

 

par Jean Grenier, ancien directeur de la Direction des affaires industrielles et internationales de la DGT

 

 

   Je vais d’abord souligner que nous ne parlerons aujourd’hui que des techniques françaises terrestres pour la téléphonie mobile, et non du service maritime, ni des télécommunications par satellite. On ne parlera pas non plus de l’appel sélectif, ni d’Eurosignal, ni de Tatoo, ni d’Alphapage, et on ne parlera pas plus d’exploitation commerciale ou de concurrence.

   En fait, j’ai proposé de faire appel à des acteurs qui ont trempé dans la marmite technologique, mais en nombre limité, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas d’autres et j’en vois dans la salle, comme Damlamian, Bertinetto, Allan ou Reillac. Le plus ancien dans la téléphonie mobile , c’est Philippe Dupuis, compte tenu des disparus comme Jean Besse, qui était l’homme du service des mobiles en France des années 1950 à la naissance du portable.  

   J’ajouterai que je suis là parce que j’ai été successivement observateur, lorsque je suis entré à la Direction des services radioélectriques en 1961, puis utilisateur, avec deux téléphones dans ma voiture, un pour appeler et un pour être appelé, enfin acteur en participant sans discontinuité avec les ministres et directeurs généraux successifs aux négociations avec les britanniques, puis les allemands, qui ont conduit à la mise en œuvre du GSM. Avec quelques fois des divergences avec P. Dupuis.

   J’ai enfin passé des marchés d’études correspondants, puis j’ai négocié les deux contrats pour la couverture GSM de Paris, en choisissant Alcatel et Matra-Ericsson. Je dois dire également que, compte tenu des incertitudes de l’époque sur le développement des terminaux GSM à bas coûts, j’ai en même temps fait accepter par le DGT Marcel Roulet la mise en œuvre de Pointel, qui marque l’arrivée en France du premier téléphone de poche. Rebaptisé Bibop après mon départ, ce système, après des débuts prometteurs, fût balayé par le développement fulgurant du GSM.

   Mais ce qui m’a frappé dans l’histoire du mobile, c’est que, si on analyse les grands projets, il faut toujours deux éléments : il faut des technologies et des ingénieurs qui les développent, et on n’en a jamais manqué, et il faut aussi un  intérêt stratégique, et celui-là, au moins jusqu’à la fin des années 1980, il n’existait pas. Le Directeur général Raymond Croze ne croyait qu’au fil et trouvait dangereux tout ce qui était radio - c’est pourquoi la DGT n’a pas développé les faisceaux hertziens pour la télévision - ; Gérard Théry bien sûr a développé les télécommunications en France et, de son temps,  j’ai fait nombre de discours sur les développements internationaux, sur le téléphone, sur le minitel, sur la carte à mémoire, sur les satellite, mais on ne m’a jamais demandé un seul mot sur le mobile. On peut dire que Louis-Joseph Libois et Jacques Dondoux s’en sont préoccupé, mais ils s’intéressaient aux techniques numériques, plus qu’au service lui-même.

   Il a fallu plusieurs éléments pour que la situation évolue. Le premier provient des difficultés rencontrées par le radiotéléphone de voiture Radiocom 2000 (cellulaire mais avec une seule cellule) qui mécontentait beaucoup de gens.. Il y avait aussi ce qui se passait dans le monde extérieur, où le mobile se développait un peu partout, en Scandinaves, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni. Enfin il y avait l’arrivée de la concurrence dont on savait bien qu’elle porterait non sur les cabines téléphoniques ou les satellites, mais bel et bien sur les mobiles. L’intérêt de la DGT pour le service mobile téléphonique s’est alors réveillé, d’autant plus que nous étions la risée des carriers américains avec nos 200 abonnés en 1968 !  Pourtant, lors d’un séjour à Boulder, Colorado, je n’ai trouvé en fonctionnement que le système balbutiant de l’AT&T.

   Nous avons alors cherché à faire quelque chose de cellulaire, mais dans un premier temps analogique. Après avoir consulté les Britanniques, qui nous proposaient de prendre la norme américaine en la rebaptisant Astérix, on a finalement choisi d’agir avec l’Allemagne. Mais l’accord signé entre le ministre allemand Schwarzschilling et le ministre français Mexandeau pour un système cellulaire analogique n’a pas conduit à un système opérationnel. Pour cette raison, J. Dondoux et le ministre allemand, poussés par les industriels concernés, se mirent d’accord pour passer à la technique numérique et la France et l’Allemagne signèrent un accord s’appuyant sur les études techniques européennes conduites à la CEPT. Cet accord, auquel tous les Européens se rallièrent, marque la naissance du GSM. A cette époque, il s’agissait tout de même d’un pari audacieux, d’où Pointel.

 

 

 

Le radiotéléphone de voiture

 

par Christian Chauvin, ancien de la Direction des services radioélectriques de la DGT

 

 

   Lorsque j’ai commencé à intervenir sur le service mobile terrestre pour voitures, en 1967, il n’y avait guère que 150 abonnés. Mes responsabilités portaient sur la régie, l’homologation, les devis, les montages, etc. On travaillait sur des fréquences radio dans la gamme des 150 MHz, avec espacement entre canaux 100 kHz. A l’époque la doctrine était de couvrir tous les points hauts possibles, avec des antennes à gain maximal et des émetteurs provenant des Etats-Unis et ayant une puissance de 375 W. Le réseau ne couvrait que l’Ile-de-France.

   Des récepteurs étaient installés à Belleville, Montmartre, Villejuif, Château d’Eau et le Mont Valérien - il y en a peut-être qui existent encore ?-. Le service était entièrement manuel : il y avait un grand combiné téléphonique U43 au tableau de bord, ainsi que des ampoules verte, blanche et rouge. Quand l’ampoule verte signalait que le canal était libre, dix abonnés  se précipitaient pour décrocher avant les autres, parce que le premier prenait le canal et l’occupait pendant sa conversation, puisqu’il n’y avait qu’un seul canal par mobile. Un mobile valait à peu près 6000 francs à l’époque et il remplissait la moitié du coffre de la voiture.            Les opératrices étaient localisées au central de Ménilmontant, juste en dessous des émetteurs. Elles faisaient un excellent service, proche du secrétariat, parce que, lorsque des appels du fixe arrivaient et que l’abonné mobile ne répondait pas, elles prenaient en notes les appels et quand l’abonné mobile rappelait, on lui passait les appels qu’il avait reçu : c’était un très bon service.

   Des gens comme Philippe Bouvard étaient abonnés au radiotéléphone. Celui-ci circulait dans Paris dans une Rolls-Royce qui lui servait de bureau. Il était à l’arrière, écrivait, téléphonait, conversait avec le chauffeur.

   Tout cela a duré jusqu’en 1973, le temps qu’on mette en place quelque chose de plus automatique, et il y avait alors 500 abonnés. Ce chiffre paraît aujourd’hui assez ridicule, mais il y avait la même année 545 abonnés à New-York avec 3000 instances.

   Le système couvrait un rayon de 30 km à peu près autour de Paris, avec les 375 W de Ménilmontant, mais la difficulté venait de la puissance trop faible des mobiles : malgré la présence de quatre centres récepteurs, le bilan de liaison était déséquilibré. Il y avait pourtant une innovation, puisque c’était  le meilleur rapport signal à bruit des quatre centres qui était branché.

   On pensait donc, en 1967, que de toutes façons il n’y avait pas assez de fréquences, ni d’argent, ni de clients pour faire du mobile couvrant l’Hexagone. Au mieux, on pouvait essayer de couvrir les agglomérations urbaines et on a lancé un appel d’offres en ce sens pour un téléphone de voiture automatique. Pour couvrir l’ensemble de la France, le seul moyen qu’on pouvait tenter, c’était de l’appel sélectif unilatéral. La CEPT avait même normalisé un système européen, malgré les Anglais qui voulaient imposer la modulation d’amplitude !

   Dans l’industrie d’alors, on ne s’intéressait guère au téléphone de voiture qui représentait à peine 50 mobiles par an, compte tenu des occasions. Les deux constructeurs, LMT et CSF, devenu Thomson-CSF en 1968, s’intéressaient davantage aux réseaux privés et aux applications militaires.

   En 1968, la Direction des services radioélectriques, qui gérait alors sa technique, faisait les appels d’offres et leurs cahiers des charges et passait des marchés d’études, a donc lancé un nouvel appel d’offres pour un système automatique. La Thomson-CSF et LMT ont répondu et, en 1969, le choix s’est porté sur la proposition de la Thomson-CSF, parce que la voie d’appel, au lieu d’être fixe et de risquer d’être brouillée comme dans la proposition de LMT, tournait sur toutes les voies préexistantes. On a ainsi choisi des réseaux à huit voies radios pour gérer au maximum 500 abonnés, voire seulement 250 en fonction du trafic ! Or la voix sur huit voies radio, ce n’est pas merveilleux.

   Le premier réseau a été livré en 1972 à Paris, et on en a commencé en 1973 l’exploitation commerciale. Ces réseaux ont duré de 1973 à 1988, dans la gamme des 150 MHz d’abord, dans celle des 450 MHz ensuite, pour des raisons de saturation.

   Les premiers réseaux Radiocom 2000 entraient alors en service. Ce système, avec sa technologie plus moderne, a fait l’affaire pendant 16 ans, entre les premiers réseaux installés et le démontage du dernier, avec au maximum 20.000 abonnés et une croissance du parc, de 1968 à 1989, de 40% par an.

   Par la suite, il y eut un passage à vide, de 1980 à 1988, dû à ce qu’on n’avait pas fait d’études de mobiles en France entre 1973 et 1982. L’absence de coordination entre la DSR et le CNET y fut certainement pour quelque chose. Mais il y eut surtout la politique industrielle de la DGT sous G érard Théry, qui eut pour résultat de faire passer les équipes de radio civile de Thomson-CSF, lequel ne gardait que le militaire, avec celles de LMT chez Alcatel, où ces équipes d’origines contraires et concurrentes s’opposèrent violemment. Et le mobile a failli sombrer !

   Récapitulons cette histoire du téléphone cellulaire analogique qui était alors à la mode. Dans le monde, jusqu’au en 1970, les systèmes étaient manuels. Aux Etats-Unis, avec l’IMTS, comme en France, naissent, entre 1971 et 1982, des systèmes automatiques, mais sans handover et pratiquement sans roaming. Ensuite apparaissent dans le monde entier, entre 1982 et 1992 ou 1995, une génération de cellulaires analogiques, avec transferts inter-cellulaires, qui permet de gérer toutes les fréquences et de limiter les puissances d’émission. Mais en France, la présence de Radiocom 2000, qui était plutôt le dernier système multicellulaires des années 1970, nous fait manquer cette étape. 

   Se fait alors sentir le besoin de quelque chose de plus élaboré que le téléphone de voiture. Or la DTRE, qui succède à la DSR, avait fait développer par Matra un Réseau radio à ressources partagées, RRRP, pour gérer les flux de voitures d’entreprises,  d’ambulances,  etc.  Faute d’avoir une réponse à la demande nouvelle, la DTRE décide de pousser le RRRP pour qu’il ait accès au réseau téléphonique, ce qui au moins permettra de « boucher un trou ». Malheureusement, il y avait des faiblesses de conception et de réalisation, les liaisons de données passaient par le réseau commuté, les échanges entre stations de base entraînaient des transferts entre cellules et pendant longtemps les communications furent coupées en cours de communication, car le transfert intercellulaire n’avait pas été installé, etc. Le hardware ne marchait pas très bien non plus et les fréquences n’avaient pas d’avenir parce que situées dans la gamme des 200 MHz. Il a fallu tenter des greffes nouvelles, ce qui a coûté des fortunes et n’a pas duré longtemps.

   Mais on était pris à la gorge par la demande de gens qui voyaient ce qui se passait en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis, dans les Pays nordiques. La seule possibilité pour faire la soudure était le Radiocom 2000, qui a quand même permis de faire 200.000 abonnés en France, en attendant le GSM (de 1986 à 1992).

 

 

Pointel, premier téléphone portatif

par Marc Brussol, ancien de la Direction des affaires industrielles et internationales de la DGT

 

  Je vais vous parler de Pointel, qui a aussi été connu sous le nom de Bibop. Il s’agit d’une aventure assez brève, qui a duré de 1990 à 1995, mais qui fut tout à fait enthousiasmante. Je raconterai de manière assez subjective la façon dont j’ai vécu ces cinq années.

   Pour les grandes dates, on a ouvert le service à Strasbourg à titre expérimental en octobre 1991, puis on s’est lancé sur Paris en avril 1993. A Strasbourg, on avait placé 270 bornes pour 1500 utilisateurs cobayes et, comme ça marchait assez bien, on a ouvert Paris avec 2500 bornes, puis 4000 à la fin de 1994, et on a eu jusqu’à 130.000 abonnés. Ensuite on a construit une extension à Lille, mais à cette date le GSM commençait à prendre son essor.

   Le concept était né en Grande-Bretagne avec le téléphone sans cordon à  domicile qui avait gagné la rue et avec l’idée de combinés plus petits qui s’appuyaient sur une licence britannique, le CT2. On en était à la troisième génération de téléphonie sans cordon, avec une norme numérique, un son de qualité excellente, codé à 32 kbit/s, une bande de 4 MHz sur laquelle on pouvait passer 44 canaux. Pendant ce temps, en France, il fallait négocier avec les militaires pour récupérer des fréquences.

   En raison de ce qui se passait Outre-Manche, Jean-Jacques Damlamian m’a demandé de le rejoindre au récent Service des télécoms mobiles, pour voir ce qu’on pouvait faire avec un tel système, alors qu’on accusait un retard de plus de deux ans sur la Grande-Bretagne. Des expériences étaient montées un peu partout en Europe, en Hollande, en Suède, en Italie, en Allemagne. Ce qui a été fait à Strasbourg avait son équivalent à Munster, en Cornouaille, à Helsinki, et a été suivi d’une commercialisation en France, en Hollande, en Angleterre et même à Hong-Kong.        

   Pour montrer l’ambiance de l’époque l’orateur projette une compilation de journaux télévisés de l’époque, qui montre l’engouement pour ce téléphone de poche.

    Pour moi, ce fut un projet fabuleux, où l’on a tout inventé en deux ans et étudié pendant les cinq ans suivants tout le marketing grand public. On a travaillé avec la grande distribution, Carrefour, Auchan, ce qui était très nouveau. Un point déterminant concernait la miniaturisation des terminaux, ce qui apportait un progrès technologique certain.

   Je reconnais que c’était néanmoins un produit assez bancal, puisqu’on ne pouvait pas avoir de handover, qu’on était attaché à une borne et qu’il n’y avait pas d’appels entrants, même si on a tenté de créer un système permettant de se localiser manuellement. De plus, la norme, de source anglaise, n’était pas stable, ni gérée internationalement et les industriels européens, Philips, Alcatel, étaient centrés sur le téléphone sans cordon à la norme DECT et ne s’intéressaient pas à notre couverture pointilliste.

   Pointel présentait cependant quelques avantages. Il ne nécessitait pas de plan fréquences : une fois les bornes en place, le terminal et la borne s’organisaient pour trouver un canal libre et utilisaient au mieux l’espace des fréquences. En outre, il était possible d’avoir un tarif optimisé, qu’on soit à l’extérieur sur le réseau radio ou à la maison sur le réseau fixe, ce qui n’est toujours pas résolu commercialement aujourd’hui, à ma connaissance. Du fait qu’on ne pouvait pas être appelé, le service n’était viable qu’avec la messagerie vocale associée, c’est-à-dire qu’en appelant un numéro on tombait sur la messagerie et on pouvait lire le message à proximité d’une borne. La messagerie a été introduit ensuite dans le radiotéléphone, mais à l’origine c’est Pointel qui l’a créée.

   Des arrangements plus spécifiques ont concerné la signalétique, avec les rubans bleus, blancs, verts sur les réverbères signalant les bornes. Pointel était un produit original par rapport à l’existant, et la réaction du public sur la façon de s’exprimer dans la rue était très nouvelle. Le slogan « Vous n’avez jamais téléphoné comme ça ! » a révélé quelque chose dans le grand public et a servi de déclencheur pour l’extraordinaire succès du GSM lorsqu’il s’est présenté.

   L’idée d’une couverture globale du GSM, en utilisant non seulement les terminaux à 8 Watts du radiotéléphone de  voiture, mais aussi les terminaux 2W portatifs a été avancée à la suite de ces réactions autour de Bibop. Il y a eu des copies améliorées de Pointel, comme le PHS japonais qui permettait le handover et a rassemblé de nombreux  abonnés au Japon. Pointel a été aussi un laboratoire pour France Télécom Mobiles pour ce qui concerne la commercialisation et la distribution. 

 

 

 

La première discussion

 

 

   Le président ouvre alors une première discussion.

   Question. Je travaille actuellement chez Nortel. Combien y a-t-il eu de services qui ont été équipés ?

   Réponse. Il y en a eu quelques dizaines.

   Philippe Picard . En préparant cette réunion, nous nous sommes interrogés sur l’intérêt de faire témoigner des militaires qui ont développé le réseau cellulaire analogique RITA. Mais ceux-ci nous ont dit que RITA  n’avait rien à voir avec les mobiles civils. Est-ce si sûr ?

   Question. Je voudrais témoigner que, chez Thomson, il y avait un savoir-faire remarquable en communication mobile numérique. Alcatel ne pouvait pas s’allier avec Thomson parce qu’il y avait une séparation entre le civil et le militaire. Il y a eu du gâchis lors de la fusion, parce que le savoir-faire de Thomson n’a pas été exploité.

   Question. On a démarré Pointel parce que le GSM n’apparaissait pas. Et puis celui-ci a progressé beaucoup plus vite qu’on ne pouvait l’imaginer à l’époque. Est-ce pour cela que Pointel n’a pas eu d’avenir ?       

   M. Brussol. Le terminal Bibop n’a pas été subventionné et il était vendu aux alentours de 800 francs, ce qui était assez considérable pour un service qui n’était pas national, Ce fut un des grands freins, l’autre provenant de la couverture réduite, qui a été comprise par le grand public comme une hésitation de l’opérateur. On a bien tenté d’y palier en installant des bornes dans les aéroports et dans les gares de province et sur toute l’Ile de France, mais on n’a pas réussi un déploiement comme au Japon. On n’a pas obtenu le poste gratuit et surtout on n’attendait pas aussi vite la miniaturisation avec le GSM.  Il ne faut pas sous-estimer la concurrence entre les normes. La norme CT2 n’était pas celle préférée des industriels qui auraient pu porter le projet, alors que le GSM a été aussitôt soutenu par les industriels.

   P. Dupuis . Le problème avec Pointel, c’est qu’on est arrivé dix ans trop tard . N’oublions pas qu’on a commencé à parler de Pointel en France dès 1986 ! De plus, ni les Suédois, ni les Allemands ne voulaient de la norme CT2 et ils en ont développé une autre, le DECT dans le cadre de l’ETSI..

   P. Picard. En Angleterre, j’ai connu  une société qui avait mis toutes ses économies dans le système britannique, mais quand les Anglais ont  constaté que ça ne marchait pas, ils ont arrêté, alors qu’en France on a continué !.

   Question. Quelle a été la chronologie de l’arrêt du Bibop ? Y a-t-il eu un calendrier ?

   M. Brussol. Après les premières expériences, il y a eu des installations nationales en Angleterre et en Hollande. Mais en Allemagne tout fut arrêté après l’expérimentation à Munster, en raison des difficultés financières dues à la réunification. En France on a dû arrêter avant les Hollandais. Enfin il y a eu de multiples systèmes à Hong-Kong.

 

 

 

La genèse de la norme GSM

 

par Philippe Dupuis, ancien président du comité GSM de la CEPT

 

   Pour être exact, quand j’en ai pris la présidence en 1992, le comité GSM avait changé de nom, ayant été rattaché à l’ETSI, et s’appelait SMG. Auparavant j’avais été délégué de la DGT aux télécoms avec les mobiles de 1980 à 1988 et c’est à ce titre que j’ai été impliqué dans tous ces projets. J’avais commencé à la DSR avec Pierre Deman, un ingénieur remarquable. La DSR fonctionnait alors en autarcie, ignorant le CNET. P. Deman  était un esprit inventif et le soir au bureau on commentait  les théories de Claude Shannon. C’était une bonne école !

   Jean Bès est devenu ensuite le premier patron du mobile en France. Il était plutôt un littéraire, lauréat du Concours général de Grec. J’ai ensuite navigué entre France Câble et Radio, la DTRE, Sofrecom et finalement Jacques Dondoux m’a nommé Délégué aux télécoms avec les mobiles , en me disant  « que nous n’étions pas très bons dans les mobiles et que nous devrions donc essayer de faire quelque chose d’européen ». Ses paroles étaient prophétiques.

   Je conduisis donc la délégation française au Groupe spéciale mobile, GSM, de la CEPT, de 1981 à 1989. Plus tard, en 1991, dans le cadre de la Société des électriciens et électroniciens, la SEE, j’avais organisé une conférence internationale sur le mobile numérique, à Nice. C’est alors qu’une délégation de grands chefs des services mobiles scandinaves m’a demandé de prendre la suite de Thomas Haugh, premier président du GSM.

    Au comité devenu SMG, on travaillait alors sur les spécification du GSM phase 2. Je rappelle que la norme européenne GSM a conquis le monde entier et que, en 2004, il y avait 1,27 milliards d’utilisateurs répartis dans 220 pays et représentant 75% du marché mondial du cellulaire numérique.

   Il y a deux choses à souligner sur le rôle de la France dans  l’histoire du GSM, c’est la contribution éminente des ingénieurs du CNET, mais aussi les réticences de l’establishment français. De plus, il faudrait écrire cette histoire à plusieurs niveaux, parce que d’un côté on discutait les options stratégiques au comité GSM, pendant que de l’autre des groupes de travail faisaient un apport remarquable sur les choix techniques, dont seulement les principaux durent être arbitrés au niveau du comité..

   Comme plan de mon exposé, je vais parler d’abord des tentatives d’adoption d’une norme cellulaire analogique, ensuite des premiers travaux du GSM, puis de la coopération franco-allemande sur le cellulaire numérique. J’ajouterai un petit chapitre sur les doutes, je devrais peut-être dire les oppositions, et enfin, comme pièce de résistance, je parlerai du choix de la technique radio du GSM et de ce que j’ai appelé « la bataille de Funchal », où il a fallu vraiment faire l’unité européenne. Par la suite, le travail de spécification du GSM a été un travail long et méticuleux, dont l’étendue et la qualité ont beaucoup contribué au succès de la norme.

 

 

La recherche d’une norme analogique

 

   Première  tentative d’adoption d’une norme cellulaire analogique d’abord, avec le Royaume-Uni, en 1981-82, et ensuite avec la RFA, en 1983-84. Le concept du réseau cellulaire avait été décrit dans une publication remarquable du Bell System Technical Journal, le BSTJ, de janvier 1979, et il y avait deux réseaux pré-opérationnels aux Etats-Unis : l’un construit par l’AT&T à Chicago et l’autre par Motorola à Washington-DC. L’ouverture commerciale du service avait été différée par la FCC, parce que celle-ci voulait introduire la concurrence en même temps qu’on ouvrirait le service. En Europe, les Scandinaves avaient ouvert à Stockholm le réseau NMT à 450 MHz en 1981, étendu ensuite dans les autres pays nordiques, créant ainsi un réseau international trans-scandinave, qui couvrait le Danemark, la Norvège, la Suède et la Finlande.

   Au niveau mondial, l’UIT avait fait réserver des fréquences dans la gamme des 900 MHz pour les services mobiles et, ces fréquences étant disponibles dans tous les pays européens, cela créait une occasion unique de développer une norme internationale.

   La coopération franco-britannique, entre la DGT et British Telecom, visait à développer un système analogique à 900 MHz rapidement disponible. Le gouvernement britannique intervint, lui aussi, pour introduire la concurrence et un second opérateur britannique fut désigné, tout en laissant le choix de la norme ouvert. La CIT et Philips s’allient alors pour proposer le développement d’une nouvelle norme analogique, ce qui n’était pas du tout raisonnable. Ils profitèrent d’une inauguration à l’usine Philips de Caen pour faire signer au ministre Louis Mexandeau une lettre au ministre britannique Kenneth Baker, annonçant que la France avait choisi la norme MATS-E. En réponse les Britanniques déclarent qu’eux-mêmes ont opté pour la norme TACS, dérivée du système américain AMPS. On est en janvier 1983 et la coopération franco-britannique est ainsi enterrée.

 

Les premiers travaux du GSM

 

   Les Allemands nous proposent alors de reprendre une coopération, avec pour objet de développer une norme intérimaire, parce qu’ils avaient comme nous une demande urgente à satisfaire. On a donc commencé à discuter et on arrête un programme de travail commun en juin 1983 . Un accord est signé en juillet 1983. On lance au titre de ce programme deux appels d’offre conjoints, l’un en France, l’autre en Allemagne, avec la définition de zones à couvrir mais en laissant le choix de la norme aux industriels. CIT et Philips s’allient cette fois à Siemens et proposent à nouveau la norme MATS-E, alors qu’un autre industriel, la SEL de Stuttgart, propose une solution numérique, développée dans le cadre d’un contrat d’étude du ministère de la Recherche allemande. Pour nous, il était évident que sans utilisation d’une norme existante, les prix et les délais seraient excessifs et, très vite, dans la discussion avec les ingénieurs allemands, on se dit qu’il valait mieux renoncer à une solution intérimaire et porter tous nos efforts à accélérer l’avènement du numérique.            

   L’idée de développer une norme européenne était venue essentiellement des Néerlandais. Lors de la première réunion du groupe de travail, présidé par le Suédois Thomas Haug, en décembre1982 à Stockholm, le directeur de la radio suédoise, qui dirigeait à la fois la radio-télécoms et la radio-diffusion, a déclaré : « Soyons sérieux, j’espère que vous allez développer un système numérique ».

   Le Groupe spécial mobile, GSM, débute alors ses travaux en fixant les objectifs du système, en termes de service, de qualité et de capacité. Cela prend de nombreux mois, parce qu’il faut préparer les choix techniques : celui de la technique radio et celui du codage de la parole. Sur l’ensemble de ce travail, Scandinaves et Français ont été très complémentaires. Les ingénieurs du CNET,  qui travaillait dans le projet Marathon, dirigé par Bernard Ghillebaert, ont expliqué au GSM les choix possibles dans les techniques d’accès radio et dans le codage de la parole. Les Scandinaves eux apportaient une connaissance du marché et de la mise en œuvre technique des systèmes, alors qu’ils avaient ouverts depuis près d’un an le service NMT où se pressaient des centaines de milliers d’utilisateurs. J’ajoute qu’ils savaient constituer une équipe et déterminer des méthodes de travail, de sorte qu’il s’est créé une bande de copains à laquelle se sont ralliés ensuite des anglais et des allemands. On se connaissait bien et on a appris à travailler ensemble.

 

La coopération franco-allemande

 

   J’en viens à la coopération franco-allemande dans le domaine du numérique. Celle-ci résultait de l’arrêt de l’analogique et de la décision franche de passer au numérique. Le ministre allemand Schwarzschilling a appelé le ministre français Mexandeau, mais, celui-ci étant en vacances en ce mois d’août 1984, c’est Jacques Dondoux qui lui a répondu depuis sa maison de vacances en Ardèche, où sa femme Sigrid a servi d’interprète. Au retour de vacances, on a appris la décision de passer au numérique. Avec Bernard Ghillebaert et Alain Maloberti, j’ai commencé à discuter avec les Allemands cette fois-ci d’un programme industriel comportant la réalisation de plusieurs maquettes démontrant la faisabilité d’une solution numérique. On a travaillé vite pour lancer des appels d’offre dès la fin de 1984.

   Concernant le choix de la technique radio, une combinaison de l’accès multiple à répartition de fréquences et de l’accès multiple à répartition de temps semblait s’imposer. Nous souhaitions y ajouter du saut de fréquence lent, une idée qui venait du projet Marathon. Par contre, Alcatel, allié de SEL en Allemagne, préconisait, à la place du saut de fréquence, la répartition dans les codes, ce qui demande plus de puissance de calcul. Nous dûment  nous battre à la fois contre Alcatel dont la proposition trop « propriétaire » était inacceptable par nos collègues européens, et contre ces derniers pour imposer le saut de fréquences, parce que ceux-ci manquaient d’expérience radio et n’en comprenaient pas l’intérêt. Je suis persuadée que sans le saut de fréquences, qui permet de moyenner les interférences entre les cellules, le GSM aurait été aussi mauvais que les systèmes américains de la même époque.

   Dans les projets retenus par l’équipe franco-allemande, deux devaient être gérés par les Allemands, celui de Philips à Nüremberg et celui de Bosch. Nous Français devions traiter avec Alcatel, qui proposait, en partenariat avec SEL, une technique de répartition dans le temps en large bande avec de l’étalement de spectre, et qui proposait, avec LCT, le saut de fréquences lent. Je dois dire que j’ai eu du mal à  faire passer ce dernier projet, parce que, à la DGT, on ne comprenait pas que l’on doive soutenir une solution autre que celle d’Alcatel. J’ai du recourir à un arbitrage de Jacques Dondoux contre le Directeur des affaires industrielles et internationales de l’époque.

    Au chapitre des doutes, je citerai des étudiants de l’Ecole des mines qui avaient rédigé un mémoire sur les télécommunications mobiles reflétant l’opinion dominante de l’establishment français et affirmant que le numérique n’allait pas marcher, parce que les européens n’arriveraient jamais à se mettre d’accord sur une solution unique et parce que le projet était technologiquement trop ambitieux. De plus, à la Commission européenne, où sévissait surtout un lobbying danois, on pensait aussi qu’on n’arriverait pas à s’entendre et on préférait pousser le NMT comme solution de secours.

    Revenons à la chronologie : en juin 1986, le GSM réuni à Copenhague décide de charger le CNET des essais radio, sur proposition de mon collègue allemand; et il a fallu rechercher non seulement l’accord du directeur du CNET, mais aussi celui d’Ericsson qui aurait pu refuser d’apporter son matériel à Paris. Les essais ont été réalisés en janvier 1987 à Issy-les-Moulineaux, sous la neige. Dans les semaines qui ont suivi, le groupe de travail n° 2 du GSM, présidé par Alain Maloberti, a écrit un rapport proposant un choix entre deux solutions : l’une à bande large, provenant de la SEL–Alcatel, et l’autre dite AMRT à bande étroite, dérivée du projet Marathon et de la réalisation LCT.

 

La bataille de Funchal

 

   Ce rapport, présenté à Funchal (Madère) à la 13ème réunion du GSM, où la délégation française avait comme instruction de ne pas accepter la solution dite AMRT à bande étroite, a conduit à un blocage. Français et Allemands ont empêché toute décision. Néanmoins, le GSM a décidé de continuer à travailler sur cette solution majoritaire à bande étroite comme hypothèse de travail.

   Après la réunion, les opposants que nous étions devenus, Français et Allemands, envisagent de travailler sur l’autre hypothèse qui correspondait à la proposition de Alcatel-SEL. Nos discussions avec Philippe Glotin, le pdg de Alcatel-Thomson-Radiotéléphone, étaient si tendues que chacun établissait son compte-rendu. Le 25 mars, Marcel Roulet et son correspondant allemand, Waldemar Haist, se sont réunis à Paris pour décider s’il fallait continuer à résister. Haist menaçait d’un ralliement immédiat de l’Allemagne à la majorité. Mais, après un bon déjeuner, il a assoupli sa position, ce qui a évité la rupture.

   Mais ce qui a contribué à la solution du problème, ce fut un séminaire organisé par le cercle thématique « communications mobiles » de la SEE à Bruxelles où furent  présentés les travaux du GSM et où Philippe Glotin, qui était présent, a réalisé que la machine lancée en Europe ne s’arrêterait pas. Le lendemain il en a rendu compte, lors d’une réunion de stratégie d’Alcatel à Bruxelles. C’est alors que Pierre Suard a compris qu’il lui fallait accepter le choix de la majorité européenne. Cela était confirmé quelques jours plus tard lors d’une réunion entre le CNET et Alcatel-Thomson-Radiotéléphone.

   Pendant ce temps, on m’avait prié de ne plus m’occuper de cette affaire et j’étais parti à la montagne. Didier Lombard avait pris ma suite dans ces discussions et tous les matins je lui téléphonais. Avant la fin de mon séjour, on m’a rappelé pour m’inviter à venir à Bonn pour une réunion des directeurs généraux. Cette réunion avait pour objet de préparer la signature du traité de paix du 19 mai 1987, une déclaration signée à Bonn des ministres de France, d’Allemagne, d’Italie et du Royaume-Uni, où  Marcel Roulet représentait le ministre français. La bataille de Funchal était définitivement gagnée.

 

 

Le projet Marathon

par Bernard Ghillebaert, directeur général de Orange-UK

 

  L’auteur n’a pas eu le loisir de corriger les épreuves et les Cahiers sont au regret de publier le verbatim brut, contrairement à ses habitudes. Toute correction reçue sera publiée ultérieurement.

 

   Ma carrière a pris son cours actuel un jour de 1982 où le directeur du CNET m’a proposé de prendre la responsabilité d’un projet de téléphonie mobile numérique. Nous avons appelé le projet Marathon et l’histoire a prouvé que c’était bien un marathon, puisqu’il a fallu une bonne dizaine d’années entre la Commission radioélectrique de 1979 et la mise en service en 1992. Quand J. Dondoux  m’a fait cette proposition, je n’étais pas vraiment enthousiaste, connaissant la complexité du sujet, mais j’ai fini par accepter et je pense que ce fut la bonne décision.

   L’objectif du projet CNET  était d’abord de soutenir la délégation dirigée par P. Dupuis, qui conduisait les activités européennes de normalisation et avait besoin de ressources pour les groupes de travail dans tous les domaines. Il nous a donc fallu évaluer la faisabilité technologique et technique des choix possibles, préparer les options fondamentales et assurer la logistique des réunions techniques que P. Dupuis vient de mentionner.

   On est en 1982 et faire un système numérique paraît assez ambitieux. L’écosystème n’y est pas favorable, alors qu’il existe des systèmes analogiques cellulaires. Les Scandinaves sont très avancés là-dessus, des travaux sont conduits en Italie, en Grande-Bretagne, et on commence à avoir des portables avec un équipement mobile de petite taille. Il existe aussi des bases 900 GSM. Le numérique est donc un défi et on ne sait pas trop si on travaille pour la gloire ou pour le business.

   S’il n’existe pas de système cellulaire numérique, il y a néanmoins le système militaire RITA qui était numérique pour des raisons de chiffrement des communications . RITA était un système AMRF, à répartition de fréquences à bandes étroites, avec la fréquence du système SEL, lequel était dérivé du système militaire DTI réalisé par l’ITT aux Etats-Unis. En fait, l’ITT s’était déjà engagée dans un système à bandes larges utilisant la répartition par les codes.

   Le cahier des charges  était sévère : il fallait d’abord avoir une efficacité spectrale meilleure que les systèmes analogiques, c’est-à-dire se demander combien on pouvait enfourner de communications par kilomètre carré et par Hertz. Apparaissait alors le problème de le qualité de la parole. A cette époque, le numérique utilisait le codage à 64 kbit/s et l’efficacité spectrale était moins bonne que celle des systèmes analogiques. Il fallait donc arriver à un codage de l’ordre de 7 kbit/s, c’est-à-dire moins que Bibop. C’était un vrai défi en matière de qualité.

   Ensuite le cahier des charges imposait le roaming. Sur Pointel, il y a bien eu un essai de roaming, mais au début on plombait l’émetteur à la frontière, de crainte que le spectre soit pollué dans les pays voisins. Le roaming est une invention majeure du GSM  qui permet d’utiliser un même portable partout dans le monde.

   L’aspect miniaturisation est aussi important. On est parti d’un système de voiture, où l’on mettait l’accent sur des terminaux de puissance, mais  très vite, avec la mise en œuvre de nouvelles technologies, on a vu apparaître les MNT, des portables miniatures, et on s’est dit que le numérique devait absolument arriver au même degré de miniaturisation, ce qui n’était pas gagné : lors de notre première démonstration GSM avec un réseau pilote en 1991, à l’Etoile, devant le DGT, Marcel Roulet, le mobile occupait un rack 19 pouces à l’arrière d’une 304 Peugeot. ! On avait des progrès à faire..

   Il y a eu encore des problèmes de gestion du spectre, qui avaient des conséquence sur les choix d’accès multiples, puisque les systèmes à bandes larges nécessitent qu’une grande partie de la bande soit libre, alors que le système à bandes étroites peut s’accommoder de trous.

   Il y avait enfin des problèmes réglementaires, avec la concurrence introduite en 1988 qui avait des conséquences, moins dans les choix technologiques, que sur l’interface entre les réseaux mobiles et le réseau fixe.

   Pour répondre à tous ces problèmes, on s’est structuré en équipes, sous le regard vigilant de Jean-Marc Chaduc qui dirigeait le centre Paris A du CNET. Une équipe du centre Paris B, qui s’occupait des aspects propagation, codage, modulation, codage canal, était menée par Alain Maloberti, sous la responsabilité de  Didier Lombard, aujourd’hui président de France Télécom. L’équipe du codage et de la parole était menée par Pierre Combescure au CNET-Lannion. Enfin une équipe du centre Paris A  s’occupait des aspects architecture, systèmes, protocoles, sous la direction de Gérald Mazzioto.

   Sur quoi ont travaillé ces différentes équipes ? L’équipe architecture a travaillé sur les différents éléments du système, station de base, concentrateur de station de base, etc., avec les problèmes complexes de transfert de communication d’une cellule à l’autre et de localisation. Il fallait partir des fonctions principales des différents éléments dans le système. Par exemple, le PSC, le concentrateur de pression de base, servait à concentrer le trafic et aussi à décider du moment de hand over, c’est-à-dire du moment opportun pour changer de cellule. Dans le réseau aujourd’hui, il y a des commutateurs, des enregistreurs de localisation en dominos, les HLR, les VLR, et tout cela s’est inspiré des techniques de réseau intelligent CCITT n°7.

   L’équipe architecture s’est aussi intéressée aux clients. Fallait-il comme aux Etats-Unis que le client mobile paie, qu’il reçoive ou qu’il émette ?. Je pense que fut déterminant dans la vitesse de pénétration du mobile le fait que le client ne paye pas quand il est appelé, parce que, s’il paie, il aura tendance à ne pas donner son numéro à tout le monde. Il fallait aussi définir la numérotation pour le client. Pour un appel en France à un client français, on fait un zéro machin, et pour un client étranger il fallait ajouter un code international, et c’est là que Marathon a inventé le +, évitant les codes internationaux différents et apportant la plus grande simplicité d’utilisation et de listes d’adresses.

   L’équipe de codage de la parole d’Alain Maloberti  a réalisé les choix en matière d’accès multiple, dont a parlé P. Dupuis, et elle s’est penchée sur les modèles de propagation cellulaire, qui jouent un grand rôle dans la prédiction de la couverture. En codage de la parole, à partir de 1995, il y a eu des développements en externe et l’idée a été de valider le concept selon différents choix techniques, alliant codage de la parole et codage canal ou modulation et accès multiples.

   Tous les quatre systèmes mentionnés par  P. Dupuis ont été testés par l’équipe Marathon. Nous sommes même allés à Stuttgart pour montrer l’avancement du système,  alors que la communication numérique, à partir du moment où il y avait des problèmes de propagation, commençait à faire entendre des glouglous.. Finalement le groupe GSM a choisi l’accès multiple à répartition dans le temps avec saut de fréquence, après la « bataille de Funchal » et le travail de spécification présenté à partir de 1987. La première version a été terminée en 1988-89, date à laquelle on a commencé les développements des systèmes commerciaux, pour aboutir à la première mise en service des réseaux à la mi-1992, soit avec un an de retard, ce qui n’était pas dramatique par rapport aux prévisions.   

   M. Brussol a dit que nous avions vécu une épopée fantastique avec le GSM, je crois que nous avons surtout eu, en 1979, une vision de la possibilité d’harmoniser le spectre de fréquences dans un ensemble de pays européens permettant ainsi d’aboutir à une norme commune. Cette norme commune était nécessaire pour obtenir des économies d’échelle des industriels et pour que les terminaux puissent être commercialisés à des prix compatibles avec le marché résidentiel. C’est ainsi que le GSM, d’abord un système analogique, est devenu un outil de démocratisation dans toute l’Europe, puisque aujourd’hui la pénétration dépasse dans certains pays les 30% de la population.

   On mesure les progrès accomplis, quand on sait qu’il n’est jamais facile de faire une norme, avec tant d’intérêts divergents. La force du GSM provenait de la capacité de s’entendre, sans remise en cause des enjeux  nationaux. Sur le GSM, l’industrie européenne dans son ensemble s’en est très bien sortie, contrairement à la 3G qui est une norme asiatique.  Au contraire sur le GSM, les Asiatiques n’y ont pas cru et n’ont pas investi et donc leurs mobiles proviennent de Nokia, de Motorola, d’Ericsson. En revanche aujourd’hui la 3G sera japonaise.

 

 

La normalisation des systèmes cellulaires, un succès de la coopération européenne

 

par Marcel Thué, ancien délégué aux Affaires internationales du CNET

 

L’auteur a adressé aux Cahiers un texte plus complet que son intervention en séance et c’est celui-là que nous publions.

 

   L’apparition, vers 1975, des systèmes cellulaires de communication avec les mobiles a suscité rapidement des études d’harmonisation et de normalisation au niveau international, en vue d’une utilisation des téléphones portatifs dans des cellules du monde entier, mais seul le système GSM a été l’objet d’une normalisation à l’échelle de l’Europe, puis adoptée dans de nombreux pays.

   Les premiers systèmes cellulaires analogiques, développés dans plusieurs pays à partir de 1970-75 et dits systèmes de première génération, ont donné lieu à des spécifications dans les pays originaires, aux Etats-Unis (système AMPS des Bell Laboratories), au Japon (HCMTS), en Suède (NMT, Nordic Mobile Telephon répandu en Scandinavie et Finlande). Mais il n’était pas alors possible d’envisager une normalisation internationale, ces systèmes étant incompatibles entre eux. Seul le système nordique NMT pouvait prétendre à un statut international.

   Les progrès techniques, en particulier l’emploi croissant des techniques numériques, ont permis le développement de systèmes plus performants, dits de deuxième génération, exploitant le transfert automatique entre cellules (hand over), l’itinérance (roaming) et la localisation du mobile.

   Les pays nordiques ont proposé, à la Conférence européenne des administrations des PTT (CEPT), d’étudier un système numérique paneuropéen et, à cet effet, fut créé en 1982 le Groupe spécial mobile (GSM), analogue au groupe qui avait coordonné la normalisation du RNIS et rattaché comme lui au Comité de coordination pour l’harmonisation (CCH) présidé par D. Gagliardi, futur président de l’ETSI. Au sein du GSM, établi en octobre 1982 sous la présidence du Suédois T. Haug, des experts provenant des opérateurs européens, appuyés par les constructeurs, ont entrepris la définition, puis la normalisation d’un système numérique public.

   L’essentiel des travaux était assuré par un noyau permanent installé à Paris et comportant des experts des principaux opérateurs. Dès 1985, un accord était approuvé sur les objectifs du GSM et sur l’utilisation des techniques numériques. Des solutions techniques pour l’interface radioélectrique et pour le codage de la parole furent définies en 1987 et le travail détaillé de spécification put alors commencer.

   Par ailleurs, sur proposition de la CEPT, était créé en 1988 l’Institut européen des normes de télécommunications (ETSI), selon le souhait de la Commission européenne. La CEPT décida de transférer à l’ETSI tous ses groupes techniques de normalisation. En 1989, le GSM devint Comité technique de l’ETSI (TC-GSM) et son noyau permanent fut transformé en équipe-projet (Project Team GSM).

   Les opérateurs et les industriels de la CEPT ont fait preuve d’une excellente coopération au sein du GSM pour l’étude du système paneuropéen, alors que la Commission européenne n’avait pas encore érigé la concurrence en principe pour les télécoms. Les experts européens coopérèrent efficacement à la recherche de solutions pour un système cellulaire permettant l’utilisation de téléphones portatifs, dits portables, dans toute l’Europe.

   Les spécifications de la phase 1 du GSM ont été publiées en 1990, sous forme de norme européenne provisoire (I-ETS). Elles s’inspiraient largement des résultats du projet Marathon du CNET et les dirigeants de ce projet participèrent aux essais conduits en 1990-91.

   La première exploitation expérimentale du GSM eut lieu en octobre 1991, dans la région de Genève, à l’occasion de l’exposition Télécom 91, organisée par l’UIT L’exploitation commerciale commença en 1992, d’abord dans les pays d’Europe du nord, puis dans toute l’Europe. Le GSM devint le Global System for Mobile communication, qui fut adopté par de nombreux opérateurs hors d’Europe, en Amérique latine et dans le Sud-Est asiatique. Les Etats-Unis se bornèrent à spécifier les interfaces radioélectriques pour les systèmes à accès multiples à répartition en code (CDMA), mais refusèrent de normaliser un système de deuxième génération.

   Le GSM constitue ainsi un succès de la normalisation européenne, comparable à celle adoptée par le CEPT de la Modulation par impulsions et codage (MIC/PCM) qui est à la base de la transmission numérique.en Europe

   En 1992, l’ETSI décida la transformation du TC/GSM en TC/SMG (Special Mobile Group)  chargé de la spécification des systèmes dérivés du GSM : système DCS fonctionnant dans la gamme des 1800 GHz, service de paquets radioélectriques (GPRS) pour la transmission de données, à 140 Mbit/s, puis service EDGE pour transmission vidéo, à  384 Mbit/s Ces systèmes sont développés en attendant l’annonce de la troisième génération.

   Il n’y aura pas de système mondial unique de troisième génération, comme on l’avait espéré au sein de l’UIT. Pourtant, dès 1978, le Comité consultatif international des radiocommunications (CCIR, intégré en 1943 dans l’UIR-R) s’était préoccupé des systèmes pour réseaux radioélectriques de service mobile permettant une utilisation économique du spectre (rapport R740) et avait chargé sa Commission d’études n° 8 (CE 8 mobiles) d’examiner une Question sur les futurs systèmes mobiles terrestre et publics. (FSMTPT/FPLMTS) (Question 39/8 et Rapport associé R 742).

   Les pays actifs contribuèrent à l’étude de la Question et, en 1985, la CE 8 créa le Groupe de travail intérimaire 8/13, chargé de définir les FPLMTS, selon un Programme d’études détaillées (PE39A/8). Le GTE 8/13, sous la présidence de Michel Calendar de la British Columbia Telephone Co.du Canada, réunissait deux fois l’an plus d’une centaine de participants, avec la présence d’experts du Comité consultatif international télégraphique et téléphonique (CCITT, devenu Secteur normalisation UIT-T) pour les aspects concernant les services, la maintenance, la tarification, les interfaces avec les réseaux.

   Mais il apparut que, compte tenu des oppositions d’intérêts industriels, il ne serait pas possible d’obtenir un accord sur une norme unique. Les Américains en particulier craignaient une normalisation dérivée du GSM, trop favorable aux industries européennes.

   La première recommandation de l’UIT-R sur le FPLMTS (Rec. UIT-R M687) fut adoptée en 1990 à la XVIIIème Assemblée plénière à Dusseldorf. Elle ne concernait que les caractéristiques générales du système 3G et la spécification plus détaillée fut confiée au Groupe d’action 8/1 (GA 8/1/TG 8/1, Tas Group 8/1) qui a établi, entre 1992 et 1999, des Recommandations relatives à la description des services, aux architectures de réseaux, à l’utilisation de satellites, aux interfaces radioélectriques, à la sécurité, à la transmission de la parole et des données, à la gestion des systèmes et à l’application aux pays en développement.

   Ces Recommandations s’appliquent à une famille de systèmes dits, depuis 1995 environ, Télécommunications mobiles internationales des années 2000 (IMT 2000, International Mobile Telecommunications 2000). Elles permettent une certaine compatibilité entre les systèmes de la famille IMT 2000 et l’interopérabilité des services assurés par ces systèmes, entre eux et avec les systèmes du réseau général. En Europe, l’ETSI a chargé le TC-SMG de définir la composante européenne de la famille IMT-2000, dite Système universel de télécommunications avec les mobiles (UMTS) avec l’aide de groupes indépendants comme le Forum UMTS, mais il ne fut pas possible de recommander un système unique, notamment pour l’interface radio. Un compromis de janvier 1998 prévoit deux options, l’une en duplex dans le domaine fréquentiel avec un accès multiple à répartition par codes à large bande (W-CDMA), l’autre dans le domaine temporel utilisant aussi un accès à répartition par codes (TDCDMA).

   Pour favoriser l’harmonisation au niveau mondial, l’ETSI a établi, en 1998, un Groupe-projet de partenariat pour la 3G (3GPP)., réunissant les principales organisations de normalisation européennes, américaines et asiatiques (y compris chinoise et coréennes) qui a soumis à la fin de 1999 des Recommandations approuvées par l’Assemblée des radiocommunications d’Istamboul (AR 2000) constituant la première mesure des normes IMT-2000. Mais il ne s’agit que d’une harmonisation et non d’une normalisation, comme l’avait été celle du GSM établie par la CEPT pour l’ETSI.

  

 

 

La seconde discussion

 

   Jean Grenier. En ce qui concerne le rôle de la SEL, il faut savoir que, en Allemagne, il n’y avait pas de Directeur général des télécommunications, mais un directeur pour le réseau et un directeur pour les services, le vrai patron était le ministre, Schwarz-Shilling. Celui-ci m’a dit a plusieurs reprises qu’il avait été impressionné par le rôle important de SEL dans la position allemande. Autre information, les deux premiers marchés en 1981 concernaient deux réseaux expérimentaux.

   Jean-François Pinet. Peut-on m’expliquer pourquoi, après le succès du GSM, l’entreprise phare qui devait unifier l’Europe autour d’un système et rayonner sur le monde entier, la leçon de cette expérience n’a pas été tirée et pourquoi l’on voit apparaître aujourd’hui des flottements sur la norme de la troisième génération et la perspective d’un grand marché unique. On semble revenir en arrière, avec le risque de passer aux Asiatiques le succès obtenu en Europe. Qu’est ce qu’il y a de spécifique dans le GSM qui ne marche pas dans les autres secteurs ?

   Sauter, ex-développeur à LMT. Une raison vient peut-être de ce que les réseaux d’accès sont économiquement moins important qu’ils ne l’étaient lors du GSM,  du fait qu’on peut recourir à plusieurs technologies.                  

   B. Ghillebaert. Il me semble que, parmi les les réglementeurs, les Britanniques, qui aujourd’hui prônent la neutralité technologique, ont une approche de la location des gammes de fréquences à partir d’enchères. Les Etats-Unis ont agi à l’inverse de l’Europe, dans l’esprit d’une idéologie libérale, avec un seul système analogique et sans tenir compte du mouvement vers le numérique. Pour le GSM, trois facteurs sont intervenus : les opérateurs se sont entendus entre eux ; la norme a reposé sur un équilibre entre les intérêts industriels et la nécessité d’une définition commune ; la conscience des effets d’échelle a joué avec une norme mondiale.. Il n’y a pas un constructeur de mobiles aujourd’hui qui veuille développer une fonction différente pour un opérateur.

   P. Dupuis. Je crois que B. Ghillebaert a bien vu la raison principale du  succès dans l’accord entre opérateurs, ensuite imposé aux industriels. A la CEPT, les industriels ne travaillent pas dans les groupes, mais petit à petit nous les avons fait entrer, parce que certaines questions devenaient trop techniques et nous avions besoin d’eux. Ainsi, la deuxième phase était complètement ouverte aux industriels C’est peut-être ce qu’il faudrait tenter de refaire, même si l’association des opérateurs GSM, qui a été un facteur du succès dans le déploiement du GSM, n’a pas été capable de prendre les bonnes décisions pour la troisième génération.

   F. du Castel. En revenant un peu en arrière, comment peut-on expliquez ce trou dont a parlé M. Brussol de 4 ou 5 années à la fin des années 1980, où ni DGT, ni aucun de ses services ne s’est intéressé au mobile ?

   P. Picard . Lors de la réunion de rétrospective de l’AHTI, on a bien vu que, à la fin des années 1970, le CNET avait su faire de l’extrapolation exponentielle sur le large bande ou sur le RNIS, mais n’avait aperçu aucun des deux facteurs qui conditionnent aujourd’hui les télécoms : les mobiles cellulaires et l’ADSL sur Internet. Après l’effort fait  sur le rattrapage téléphonique, il y bien a eu le Minitel et d’autres bricoles, mais finalement on sentait la pénurie dans l’esprit commercial de la DGT. De plus, au niveau technologique, il n’y avait aucun intérêt pour le cellulaire.

   Le président. J’ai l’impression, en tant qu’observateur, que pour le GSM il y a eu un concours de circonstances, grâce aux acteurs et au contexte, qui a permis une réussite exceptionnelle, alors que les politiques n’ont rien vu venir. Par contre, c’est la Commission européenne qui a voulu l’UMTS, pour des raisons idéologiques et industrielles et pour vendre des licences. Mais cela n’a pas été un succès.          

   P. Dupuis : Je peux ajouter une expérience : au moment où la Commission s’intéressait fort à l’UMTS, je présidais le SMG qui en avait aussi la charge. La revue Communication Week International, qui était diffusée dans le monde entier m’a interviewé. J’ai dit ce que je pensais en mal de l’intervention de la Commission sur l’UMTS. A la suite de la publication de ces propos, j’ai reçu des courriers d’injures de toute l’Europe. Par contre, quand je suis allé aux Etats-Unis, le représentant du département du Commerce est venu me féliciter.

   C. Chauvin. Un point qui n’a pas été abordé est l’extrême rapidité de diffusion du portable, que personne n’avait prévue. En partant de 150 abonnés en 1967 on atteint 45 millions aujourd’hui. Le secteur a cru de 40% par an depuis 1967 jusqu’à 2001-2002, puis ça s’est un peu tassé. En moyenne, on a fait 40% par an tous les ans pendant 40 ans, mais dans la période d’hyper-croissance, c’est-à-dire les années 1995 à 99, on est monté à 100% par an, de 1997 à 1999. Au début,  même le Radiocom 2000 a eu sa place. Le démarrage très rapide du GSM a été favorisé par le fait qu’on avait des marchés gelés en France et en Allemagne, parce que les Allemands avaient un système analogique plus ou moins cellulaire de Siemens qui n’était vraiment pas bon, pendant que, en France, on avait Radiocom 2000 qui arrivait quand même à satisfair un besoin.

   P. Dupuis. On avait un marché quasiment vierge, parce que le cellulaire analogique se développait bien en Angleterre et en Italie, mais les Allemands et les Français n’avaient pas pris le bon système analogique, ce qui a favorisé le démarrage du GSM. Je me souviens d’une mission d’étude du Congrès américain à Paris qui, en réponse à mes explications sur la politique française, m’ont dit : ce que vous faites est contraire aux principes du business, mais qui ont ajouté : vous pouvez vous le permettre. Aujourd’hui, aucun opérateur ne pourrait se permettre ce qu’ont fait les télécoms françaises et allemandes.

   P. Picard. Deux ou trois points ont contribué à mon avis au succès du GSM, non au niveau technologique, mais à celui du service. Il y a eu les SMS qui étaient compris dès le départ, y compris dans les terminaux.. Il y a eu aussi la messagerie vocale, même si au départ on devait la rendre payante, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive en 1987 que ce pouvait être une belle machine à sous. Il y a eu enfin la facturation, avec le pre-paid et le nomade, qui ont favorisé une pénétration rapide. Donc, outre les performances techniques assez osées en numérique et en réseau intelligent, le niveau service prévu dès le départ  a contribué au succès.

   P. Dupuis. Le roaming généralisé international, s’il n’était pas complètement nouveau puisque le réseau scandinave NMT le comportait déjà, a aussi apporté sa contribution au succès. L’idée de séparer l’abonnement du terminal, avec le SIM, me paraît avoir été aussi une idée intéressante.

   M. Thué. Je voudrais attirer l’attention sur un point de terminologie. Quand on a lancé les terminaux téléphoniques, on appelait ça les portatifs (J’ai une publicité d’Itinéris qui parle des portables 8 W et des portatifs 2 W).. Et puis portatif n’a pas pris et c’est portable qui s’est imposé, pour le téléphone aussi bien que pour un ordinateur.

   P. Dupuis. D’un point de vue historique, deux choses font que le GSM a eu plus de chance que l’UMTS : des enjeux économiques sans commune mesure, quand on se souvient qu’à l’époque Nokia était un nain, et la rupture analogique- numérique, seul moyen d’unifier les différents systèmes préexistants

   X. Quelle a été la contribution japonaise dans cette histoire du mobile ?

   P. Dupuis : La modulation du GSM utilise un brevet japonais NTT de Suzuki..

   J. Grenier. Je voudrais ajouter que Motorola a joué un rôle important dans cette affaire, en déposait des brevets. Il y avait au moins un industriel japonais qui croyait au cellulaire numérique, c’était Motorola.

   P. Dupuis. La propriété industrielle est une jungle. Je crois que les grands industriels, comme Siemens ou Alcatel, ont négocié des accords d’échange avec Motorola, alors que d’autres payaient des redevances. Il y a eu un seul procès de Motorola contre un Allemand, mais j’en connais qui s’en sont sortis sans payer.

   Le président regrette de devoir mettre fin au débat.