REUNIONS D’HISTOIRE


Le plan câble vingt ans après,

                                 Quelles leçons pour l’avenir ?

 

Troisième séance, 16 mai 2002

 

Bilan et perspectives du plan câble

 

 

  La séance est présidée par Pascal Griset qui regrette que la concurrence d’une réunion du Charme nous prive de la présence de quelques collègues, notamment Patrick Fridenson, et qu’une opération nous enlève celle de François du Castel. Le président note aussi que la séance repose sur quatre interventions complémentaires, associant à la fois le témoignage et l'analyse, à commencer par Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS et ancien administrateur de France Télécom.

 

 

Un modèle de plan dépassé

 

   Elie Cohen. J'interviens en tant qu'analyste et le fait d'avoir été administrateur de France Télécom ne me confère aucune responsabilité d'acteur. Je vous remercie de m'avoir invité, parce que cela m'a conduit à relire ce que j'avais écrit sur le plan câble dans un ouvrage intitulé « Le Colbertisme high tech » et je suis content d’avoir constaté que mon analyse n'avait guère vieillie. J'expliquais alors que le plan câble relevait d’un modèle d'intervention  étatique  que j'avais décrit dans l'ensemble de l’ouvrage. Le plan de rattrapage téléphonique, comme d’autres plans, manifestait une volonté de reconquête des élites politiques et industrielles françaises et le plan câble était une sorte de calque de ce modèle, dans un contexte et avec un public radicalement différent. J'avais appelé ce modèle « l'interventionnisme mimétique », mais je crois que l'analyse n'était pas complète, parce que j'avais sous-estimé une seconde caractéristique du plan câble qui est l'exception culturelle, en raison du contenu culturel de l’audiovisuel Toutes les fées Carabosse étaient donc penchées sur le lit du plan câble et l’avaient compromis dès l'origine et à chaque tentative de relance. J'ajoute que ce qui est en train de se passer avec la télévision numérique, la TNT, illustre bien mon propos.  

   Premier élément donc, l’interventionnisme mimétique. On sait que ce modèle canonique a été important pour la reconstruction économique et la spécialisation industrielle de la France. Sa première caractéristique est, au départ, de faire d’un projet technologique une ambition de nos élites pour acquérir une autonomie technologique. La raison en est que, en France, l'industrie est un attribut de souveraineté et qu'il convient de maîtriser les technologies de base, comme on l’a vu dans les télécoms, le nucléaire, l'aéronautique ou le spatial.

   Dans chaque cas, il y a une volonté de l'autorité politique, sous-traitée à un ensemble d'institutions singulières, en l’occurrence une administration Janus étant à la fois administrateur et ayant des composants d'entreprise, comme la capacité de lancer des projets et de leur assurer des financements discrétionnaires, échappait à la règle budgétaire classique, sous la forme des ressources pré-affectées et de plans pluriannuels. Dans ce cas, une ristourne sur des marchés passés permettait de financer la recherche et le développement.

   Cet hybride administration-entreprise lance un grand projet avec un financement exceptionnel dans une logique d'arsenal, parce que ce qui est poursuivi ce n’est pas un succès économique repéré selon les catégories du marché, mais la réussite d'une entreprise technologique qui doit nous affranchir d'une dépendance estimée insupportable. Ensuite le marché est assuré par un plan d'équipement du territoire et donc la commande publique et le transfert de la recherche. Comme le débouché est assuré, on peut réussir la francisation d'une industrie, ce qui conduit à une politique de champions nationaux, dont on préfinance les activités.

   Ce modèle a relativement bien fonctionné dans un certain nombre de secteurs. Le drame est d'avoir cru que les réussites dans ces cas pouvaient être transposées mécaniquement dans d'autres domaines, alors que les conditions initiales n'étaient pas réunies. Le plan câble en est un exemple parce qu'il y a des traits comparables, comme de vouloir l'autonomie technologique, de vouloir favoriser les champions nationaux, de vouloir leur assurer des plans de charge, de vouloir conforter l'industrie nationale, de vouloir maîtriser une technologie nouvelle, mais tout cela ne marche pas aussi bien que prévu. Il s'agit de construire des réseaux, mais sans espoir de rentabilité et d’en financer l'entretien dans les mêmes conditions, mais le problème est que les gens qui produisent des contenus et qui les diffusent échappent en grande partie à l'autorité publique. On a choisi des réseaux en fibres optiques alors que la technologie n'était pas prête, ce qui n’est pas grave dans ce modèle d'arsenal technologique, à condition de découvrir après plusieurs essais-erreurs ce qui va et ce qui ne va pas, comme on l’a fait par exemple dans la commutation temporelle, avant de la généraliser.

   Le propre de l'arsenal technologique est de permettre des essais et de s'engager financièrement dans une logique de retour sur investissement dans la durée. On peut comprendre qu’un acteur mixte, à la fois administration et entreprise, puisse s'engager dans un projet volontariste sans perspectives de rentabilité stricte, d'autant plus que cet acteur était appelé à générer des excédents importants et qu’il pouvait craindre la tentation de l'Etat de récupérer une partie de ces surplus. Utiliser soi-même ses surplus pour faire de la télédistribution pouvait avoir comme bénéfice secondaire de geler des marchés pour des acteurs nouveaux, en cas d'ouverture du marché des télécommunications. Le problème c'est qu'une fois qu'on commence à bâtir ce réseau, on découvre que ni la solution technologique, ni le montage industriel, ni l'édifice institutionnel baroque qui a été mis en place ne fonctionnent, parce que le système génère de l'irresponsabilité généralisée.

   Dès lors, les conditions sont réunies pour que cela ne puisse pas marcher, même si des mécanismes de rappel auraient pu fonctionner. Par exemple, la DGT aurait pu à différents moments arrêter le processus, mais ce n'était pas une entreprise mue par de simples critères économiques, mais un hybride administration-entreprise  qui acceptait, par des logiques politiques, de financer à fonds perdus des entreprises qui ne pouvaient jamais trouver leur équilibre économique.

   On doit ajoute à cela que l’on se trouve dans le secteur de l'audiovisuel qui s'est acharné à chaque nouvelle offre technique ou devant un nouveau vecteur de diffusion de l'adapter au nom de l'égalité et du libre accès de tous les citoyens, ce qui a donné les différents programmes TDF, l'élargissement de la façade hertzienne avec de nouvelles chaînes, la télévision payante et, dernier avatar, la TNT. Chaque fois qu'une amélioration pouvait être envisagée pour l'équilibre du câble, à travers les efforts commerciaux déployés pour améliorer les taux de pénétration, comme les pratiques de package de programmes, de diversification de produits offerts à la vente, à chaque fois on s'arrangeait pour qu'une nouvelle donne vienne mettre à bas les dispositifs. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec la TNT, alors que nous avons un câble souffreteux, une chaîne cryptée qui souffre, des offres satellites qui atteignent à peine l'équilibre, que fait-on ? On invente la TNT et on adopte une disposition de must-carry  qui oblige les acteurs câblés affaiblis à s'affaiblir encore davantage, en apportant des concours à ceux qui vont les mettre en difficulté. Et le ministre de la Culture explique qu’il s’agit simplement de promouvoir l'exception culturelle qui est une valeur commune.

   Si vous ajoutez au « colbertisme dévoyé » l'exception culturelle, vous avez la recette à peu près imparable pour un échec et un échec rejeté à chaque nouvelle ouverture technique. Dans le domaine de l'industrie du câble, il n'y a pas de raison pour que s'arrête cette logique qui déroule ses effets de manière imparable depuis près de 20 ans. Quant aux acteurs du câble, je leur souhaite beaucoup de courage dans un métier particulièrement difficile et je n'ai pas abordé les épisodes récents où certains ont cru au mirage de la nouvelle économie pour les faire enfin devenir des acteurs centraux, avant de voir leurs espoirs rapidement bouchés.

 

   Le président. Je vous remercie pour cette première approche, bilan peu joyeux, un peu inquiétant, qui en tout cas ouvre les perspectives, met bien en lumière le côté très spécifique de ce plan câble associant télécoms et médias. Vous avez mis en lumière ce qui peut être une faille dans le dispositif, en tout cas dans sa cohérence.

 Je donne maintenant la parole à Alain Giraud, ancien directeur scientifique du CNET et, à l'époque du plan câble, membre du Cabinet du ministre Louis Mexandeau, qui a donc vécu cette affaire de manière très proche et aura sans doute un regard pas tout à fait le même que celui d'Elie Cohen.

 

 

Des objectifs atteints

 

   A.Giraud. C’est exact et ce n'est pas la première fois que je me dispute avec Elie Cohen. Le plan câble nous a occupé de longues soirées en Californie, il n’y a pas si longtemps.

      Pour commencer je dirai que je suis sensible aux analyses comme celles que vous venez d'entendre, mais je ne peux pas accepter qu'on range le plan câble au musée des horreurs technologiques avec un certain nombres de grands projets qui ont été des échecs totaux. Il aurait peut-être mieux valu que Cyrille du Peloux parle avant moi, ce qui nous aurait donné un panorama de l'état du câble en France aujourd’hui. Certes, on peut dire que celui-ci est souffreteux, mais tout de même, c’est en partie grâce au Plan Câble que nous avons en France une pléthore de chaînes thématiques diffusées par satellites ou distribués dans toutes les plus grandes villes de France par le câble à quelque chose comme 3 millions d'abonnés, dont une proportion non négligeable bénéficie également de l'accès rapide à Internet grâce aux réseaux du plan câble. On ne peut pas nier que le plan câble ne s'est pas arrêté. Il a coûté cher et n'a pas été rentable, mais il a fonctionné.

   Face à ce paradoxe où d'un côté on peut décrire un échec total et de l'autre un succès honorable, la conclusion à laquelle je suis arrivé, après 20 ans de réflexion, c'est qu'il n'y a pas eu un, mais deux plans câble.

   Il y a eu celui du gouvernement qui a pris forme au printemps 1982, a été exprimé lors d’une conférence de presse du Président de la République en juin et d’un comité interministériel en juillet 1982 et a fait ensuite l’objet d’arbitrages lors d'un second comité interministériel en novembre 1982.

   Et par ailleurs il y a eu le plan câble de la DGT, qui s'est mis en place à travers diverses commissions de travail, déjà évoqués au cours de séances antérieures, et qui s'est ensuite traduit par une intervention du Directeur général des télécommunications dans Le Monde en octobre 1982, c'est-à-dire avant les décisions du gouvernement, où celui-ci trace les perspectives que la DGT souhaite voir adopter par le gouvernement et dicte en quelque sorte à son ministre le contenu souhaité du plan câble. Ce contenu est précisé dans un relevé de décision de décembre ou janvier suivant.

   Il me semble intéressant de rappeler la coexistence de ces deux plans câble, car pour en tirer le bilan, il faut confronter les résultats aux objectifs fixés dans les deux cas. Ces objectifs étaient non seulement différents mais contradictoires.

   Les objectifs du gouvernement, en cet été 1992, en décidant de développer le câble en France, qui jusque là était laissé en jachère, étaient clairement de donner un contenu concret à trois orientations majeures du septennat qui venait de commencer. Premièrement, la libéralisation de l'audiovisuel qui faisait l'objet au même moment d'un débat au parlement et qui devait aboutir à la loi de juillet 1982 abolissant le monopole de l'Etat. Deuxièmement, le programme technologie-emploi-croissance, développé notamment en liaison avec la préparation du sommet de Versailles l'été 1992 : un certain nombre d'acteurs d’alors envisageaient, avec 10, 15 ou 20 ans d'avance, quelque chose comme la « nouvelle économie », pour sortir la France, l'Europe et le monde de la crise. La troisième orientation majeure du septennat était la décentralisation, objet des lois Deferre qui venaient d'être votées, et le souci du gouvernement était de donner de nouvelles responsabilités aux élus locaux et pour cela de trouver quelque chose de neuf à leur faire faire.

   J’ajoute que les mots « plan câble » ont été inventés par les journalistes. L'idée était simplement de développer en France le câble, qui répondait bien aux objectifs ci-dessus, et la question posée au gouvernement était : à qui confier un tel programme et comment le financer ? La réponse était assez évidente, car seule la Direction générale des télécommunications pouvait payer et elle était en position de force pour imposer ses réponses.

   Les objectifs de la DGT, lorsqu'elle a défini son plan câble dans la seconde partie de l'année 1982, étaient tout d'abord de défendre son pré carré des réseaux de télécommunications et si possible de mettre fin en même temps à l'anomalie de TDF, c'est-à-dire de récupérer le transport et la distribution des signaux de communication audiovisuelle, qui avait échappé aux télécommunications depuis les années 1950. Le deuxième objectif de la DGT, une fois le premier atteint, était d'étendre au secteur de la distribution la modernisation du réseau général grâce à la fibre optique, dans une stratégie de saut de génération qui n’avait pas mal réussi avec la commutation numérique.

   Naturellement la DGT l'a emporté puisqu'elle était maître des moyens de financement, mais on percevait que des conflits allaient apparaître entre ces deux Plans Câble en partie contradictoires. Une grande partie des négociations qui ont conduit au rapport Mexandeau et à son approbation par le Conseil des ministres visait précisément à résoudre ces contradictions. Le côté un peu solennel de l'adoption du rapport Mexandeau par le Conseil de ministres du 2 novembre 1982 avait justement pour but de solenniser les arbitrages rendus.  

   Ces arbitrages étaient délicats. Dire que les PTT seraient chargés du câble, cela n’était pas couru d'avance. En particulier le ministre de l'Intérieur, Gaston Defferre, était partisan de laisser les collectivités locales faire des appels d'offre et on verra bien qui l'emportera. Mais le fait d’avoir confié, dès le mois de juillet 1982 à Mexandeau, le rapport sur le câble, montrait que le premier ministre Pierre Mauroy avait déjà arbitré en faveur des PTT. Néanmoins le ministre de l'Intérieur a réussi à maintenir l’intervention directe des collectivités locales, par exemple dans les sociétés d'économies mixtes chargées des services de télédistribution sur le câble. Les fameuses SLEC n'étaient que le vestige d'une usine à gaz bien plus complexe que le ministère de l'Intérieur avait défendu avec acharnement à l'automne 1982 et où il y avait également des sociétés d'économies mixtes sur le modèle de la SFT, l'ancienne Société française de télédistribution, pour la construction et l'exploitation des réseaux, ce dont la DGT ne voulait à aucun prix.

   Je passe sur les détails pour en venir au bilan de ces deux plans câble. Le premier objectif de la DGT a été rapidement atteint : c’est elle qui l'avait emporté et elle est devenue maître du jeu, avec la charge de réaliser les réseaux. Mais cette victoire s'est bientôt transformée en déroute, faute d'avoir été complète, puisque la DGT a dû abandonner l'exploitation des réseaux. Le DGT l’a reconnu lui même en disant  : « Comment voulez-vous qu'on fonctionne avec une séparation complète entres les investisseurs et les exploitants en matière de réseaux et les exploitants du service ». Il ne tenait pourtant pas qu’à la DGT, à mon avis, d'avoir une maîtrise totale de l'opération, mais celle-ci craignait l'audiovisuel, trop compliqué, trop politique et refusa de s’occuper des programmes. Donc le premier objectif, s'il a été atteint, n'a pas été en fin de compte une bonne chose pour la DGT. Le deuxième objectif de celle-ci concernait la définition du type de réseaux et mettait l'accent sur les réseaux multi-services optiques. Ce n’était probablement pas non plus une bonne idée, puisque la DGT en fin de compte à dû construire des réseaux plus économiques, spécifiques à la télédistribution, les réseaux dits 0G, qui seront aussi adoptés par l'industrie américaine dix ans plus tard comme les plus performants.           

   En ce qui concerne les objectifs du gouvernement en revanche, le premier donnait un contenu concret à la libéralisation de l'audiovisuel et l'effet d'annonce a été extraordinairement positif. Aussi le plan câble, à la fin de l'année 1982, a suscité un réel enthousiasme, même s’il a été suivi de déceptions. En fait le gouvernement lui-même a été déçu parce que l’évolution était lente, que le système était trop compliqué, trop conflictuel, ce qui explique la décision, seulement trois ans plus tard de créer de nouvelles chaînes hertziennes financées par la publicité, un truc simple. Mais à long terme, le premier objectif a tout de même été un succès pour l’audiovisuel français.

   Le deuxième objectif du gouvernement était de donner un contenu à la nouvelle économie. On peut certes peindre le plan câble et ses 30 milliards de francs investis comme un gâchis épouvantable, mais on peut aussi dire que celui-ci a maintenu le budget d'investissement de la DGT, malgré la fin du plan téléphone pour tous, a un niveau qui a évité une catastrophe sur le front de l'emploi. Le plan câble a joué un rôle non négligeable dans la constitution d'une industrie française des télécoms modernes et dans la constitution d'Alcatel qui est devenu en quelques années le premier équipementier mondial. Les 20 ou 30 milliards de francs engloutis dans le plan câble ont gagné la poche des industriels, c’est clair. C’est Colbert.

   En ce qui concerne le troisième objectif, c'est-à-dire donner un contenu concret à la loi sur la décentralisation et donner quelque chose à faire, un rôle à jouer aux élus locaux, je dois dire que ça a été spectaculaire, c'était la revanche des collectivités locales qui ont refermé le piège sur la DGT. Non seulement la DGT a dû payer, mais en plus elle a perdu son pré carré dans l'affaire au profit des partenaires des collectivités territoriales, qui sont devenus ses concurrents.

   S’il y a une leçon à tirer du Plan Câble, je voudrais citer un texte qui n'a pas vieilli et qui dit ceci : « Une grande coupure schizophrénique partage l'univers technologique français : les techniciens sont puissants au centre et les notables inexpulsables à la périphérie ; d'un côté de la fracture la sophistication et la performance technique, de l'autre le bricolage et le sous-produit. Le centre est le lieu des grandes percées technologiques où une élite se donne comme objectif d'être le meilleur ; la France des notables ne s'oppose pas à cette orientation et les grands projets sont en quelque sorte un abcès de fixation pour l'élite technicienne. Mais la condition d'acceptabilité de ces grands projets est sévère, ils ne sont acceptés qu’à condition qu'ils échouent. C'est à la fois la clé et le drame de nombreuses situations spécifiques françaises : la meilleure télévision du monde, le 819 lignes, le plus beau bateau du monde, le France, le plus bel avion du monde, le Concorde, sans parler des raffineries, du gaz, du plan calcul, etc. 

   Le diagnostic est donc le suivant : la régulation propre à la société française conduit nécessairement les grands programmes technologiques à l'échec, faute de quoi leur succès vaudrait au groupe de techniciens qui en assurent la promotion un prestige tel qu'il perturberait les rapports de force au sein de la société d'une manière inadmissible. Faute d'engager une négociation préalable permettant de mettre des limites à la réussite, de faire payer en quelque sorte par avance le prix du succès, rôle que joue aux Etats-Unis tantôt la régulation en créant des interdits, tantôt la loi anti-trusts en faisant sentir une épée de Damoclès sur toutes les cibles excessives. Dès lors qu'aucune procédure n'existe explicitement pour traiter cette question essentielle des rapports de force, il est naturel qu'une régulation implicite vienne réaliser ce qu'une régulation explicite ne fait pas, d'où ce cercle vicieux : c'est en s'appuyant sur un grand projet, en s'arc-boutant sur une technologie de pointe que chaque fraction d'élite technicienne espère faire sa percée et s'imposer et c'est en général sur ces grands projets que les ingénieurs achoppent. » Voilà me semble-t-il une bonne description du plan câble.

   Le texte a été écrit en 1981, c'est-à-dire bien avant le plan câble, dans Pour une poignée d'électrons » d'Yves Stourdzé. Vous savez que je suis toujours proche de celui-ci d'une certaine manière et je rappelle pour l'anecdote que ce texte est cité abondamment dans le rapport Mexandeau sur le plan câble. Il y a quelque chose d'étonnant à voir que, malgré cette lucidité, il n'y a rien eu à faire. Il y a là quelque chose de tragique au sens de la tragédie antique. On a à faire à un destin contre lequel on ne peut rien, auquel on ne peut pas échapper, et ce destin correspond bien, comme l'écrivait Y. Stourdzé, aux réalités profondes des modes de régulation de la société française à l’époque.

   Aussi, pour finir, si on me demande quelle leçon tirer pour l'avenir du plan câble, je réponds aucune. Parce qu'il est clair qu'il n'y a de solution que si on change les modes de régulations de la société française, comme tentent de le faire l'Europe, la mondialisation, etc. De sorte qu’on aura à l’avenir des modes de régulation différents qui offriront des moyens plus efficaces qu'autrefois.

 

   Le président remercie A. Giraud pour ce témoignage et ouvre une première discussion, qui lui paraît nécessaire entre ce regard sur le plan câble, et la perspective du temps plus présent.

 

   E. Cohen,. Je trouve que la dernière partie de l'exposé est tout à fait intéressante parce que, au fond, elle se situe sur le même terrain que le mien. Je n'ai pas traité de la partie historique, c'est-à-dire la description longue de la genèse du plan câble , parce que c'est une histoire bien connue, sur laquelle vous avez eu plusieurs séances. Je préfère discuter des points d'analyse et en fait il y a un parallélisme étonnant entre l'analyse proposée par A. Giraud, qui relève d'un pessimisme radical sur l'innovation technologique, et la gestion de l'innovation technologique en France, avec cette opposition fondamentale entre le cœur avec les techniciens et la périphérie avec les notables. Je connais bien entendu le texte de Stourdzé, mais je me trouve dans la situation singulière du modéré parce que je trouve ce point de vue extrémiste et donc faux : on part d’une intuition séduisante mais qui, par ses conséquences, sombre dans la caricature. Si ce qui est dit était vrai, comment expliquer le « delta LP », le programme électro-nucléaire, le Mirage, le TGV, etc. Ce qui est intéressant dans  Le colbertisme high tech, c'est qu'il y a des réussites, qu'on sait identifier et dater, et des configurations relativement stables, dont on sait décrire les modes d'involution et les modes de destruction à terme.     

  C'est ce que j'ai essayé de faire dans divers écrits et le fait que le plan câble soit un échec - et je crois que mon ami Giraud est au fond d'accord là-dessus - ne signifie pas que les grands projets technico-industriels soient des échecs nécessaires et programmés. Il y a eu des succès et des échecs et ce qui est intéressant, c'est d'expliquer pourquoi ça marche dans certains cas et pas dans d'autres. Je comprends que tu sois chagriné, parce que le domaine dans lequel tu as été investi nous livre une illustration de ce que j'appelle l’interventionnisme mimétique dévoyé, qui est une forme de destruction du colbertisme.

   Du point de vue de l'analyse du mécanisme et de son détricotage  intérieur, rien n’autorise à valider la phrase de Stourdzé. La France a été capable après la guerre de se donner une spécialisation industrielle volontaire, en faisant des choix dans certains domaines et en en abandonnant d'autres. C'est ainsi que notre mécanique lourde ou notre industrie de la machine-outil ne s'est pas développée. Les grands projets ont participé à ce modèle de spécialisation volontaire et on en garde encore la marque dans l’appareil industriel, même si la stratégie d'autodestruction d'Alcatel, de France Télécom, de Thomson multimédia, etc. font que bientôt il ne restera que des distributeurs d’alimentation et des fabricants d'eau gazeuse. Mais jusqu'à présent, on a pu vivre sur cette spécialisation industrielle héritée du modèle des grands projets, ce qui invalide je crois ta conclusion.

 

   Yves Guinet. J'ai reconnu beaucoup de vrai dans l'intervention de A. Giraud notamment sur le rôle primordial de la question concurrentielle, au-delà du monopole de TDF et de la DGT. Dans la seconde moitié des années 1970, TDF est situé dans un domaine d'activité économique riche d'innovations technologiques (les satellites, les câbles, etc.) et, en tant que directeur des études de la recherche à TDF à cette époque, je perçois une certaine crainte du côté de la DGT devant une situation concurrentielle. Il y a donc une rationalité économique, dans le choix de J. Dondoux de choisir une stratégie qui élimine le concurrent, malgré des réticences au sein du gouvernement. Mais P. Mauroy a arbitré en faveur de la DGT. La fuite en avant de la DGT dans la gestion de l'innovation technologique repose sur la même idée que précédemment, où l'industrie devait se positionner sur le numérique, mais on oublie qu’un tel plan est techniquement irréalisable.

 

   A. Giraud. En réponse, je dirais à Elie Cohen qu’il ne peut pas évacuer la première partie de mon exposé, où je dis que le plan câble n'a pas été seulement un échec notable de la DGT, mais aussi un succès de la politique gouvernementale qui mérite d'être analysé comme tel. La question est de savoir s’il a été le dernier coup du « colbertisme high tech » ou bien un coup de trop. Pour répondre à cette question, il faudrait comparer la situation française avec ce qui s'est passé en Italie, en Allemagne ou en Grande-Bretagne ; il faudrait savoir ce qui se serait passé s'il n'y avait pas eu de plan câble, ou bien si on l’avait confié aux collectivités territoriales. Il est de fait que la DGT s'est saisie de l’affaire et que le conflit entre le centre et la périphérie a été exacerbé, probablement à la suite du pouvoir donné par les lois Defferre aux collectivités territoriales. Sur un fond de crépuscule de la régulation à la française, le plan câble a aussi été le début de la concurrence dans les télécoms, de la diversification dans ce secteur de grands groupes, comme la Générale des eaux ou Suez, et, à ce titre là, on ne peut pas se contenter de dire : ce fut un échec commercial ou technologique. Il s’agit de choses autrement plus profondes.

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   Le président. Est-ce que l'avis des experts n'aurait pas été écarté ?

 

   Y.Guinet. Ce ne sont pas les politiques qui ont révisé l'avis des experts, c'est la DGT qui a défini seule son plan câble et l'a imposé à son ministre.

 

   E .Cohen. Il y avait, à cette époque, une certaine mythologie des techniques optiques et l’une des questions qui se pose, aussi bien aujourd’hui, est celle de la relation entre le niveau technique et le niveau politique dans l’arbitrage des nouvelles technologies sous la pression de groupes d'intérêts.

 

   XXX. Si on choisit une mauvaise technologie, il y a des mécanismes de rappel assez puissants pour corriger rapidement. Mais pour créer un imaginaire puissant, on ne peut se contenter de dire qu’on va  rabouter avec du  coaxial. D'un point de vue historique, on a constitué assez rapidement un certain nombre de groupes d'experts, avec des membres de la DGT, des représentants de TDF , des gens du ministère de l'Industrie et de la Recherche, et ces groupes ont déposé leurs conclusions qui étaient assez prudentes sur la technologie de la fibre optique.

 

   Le président. Le problème de l'expertise est toujours délicat et les historiens devraient peut-être l’approfondir. Je vais passer maintenant la parole à Charles Rozmaryn, ancien directeur général de France Télécom et président de Télécom Développement.

 

 

Les difficultés du plan câble

 

   Charles Rozmaryn. J’ai vécu le plan câble comme un opérationnel, puisque j'étais en 1982 dans la partie industrielle de la DGT, au moment où il fallu choisir les systèmes et passer les marchés pour installer les réseaux. Puis je suis passé à la direction de la DGT, comme adjoint du président Roulet et il a fallu gérer les dégâts, même si tout était parti de bonnes intentions.

   Il était normal que la DGT s'occupe du câble parce qu'elle en avait les moyens et qu’elle disposait d’une image superbe, à la fin du rattrapage du téléphone : Dondoux prenait la suite de « Napoléon » Théry qui avait réussi à transformer le téléphone. Mais en réalité il y avait une grande différence entre le téléphone, où chacun produit son message, et l'audiovisuel, où il faut produire des programmes. Or ce besoin de programmes, l'organisation prévue ne permettait pas d’y répondre.

   Un second aspect, qui explique je crois une partie de l'échec, tient aux choix technologiques. Il y avait un débat entre experts sur la fibre optique et la DGT ne s'y est ralliée que tardivement. Une partie importante des dépenses a été consacrée à mettre en place des réseaux en fibre optique, alors que le réseau en coaxial a coûté beaucoup moins cher.

   Si je reviens aux objectifs du plan câble en 1982, il y avait effectivement: un objectif de politique audiovisuelle et un objectif de politique industrielle. La politique audiovisuelle était marquée par la peur du satellite Coca-cola, c’est-à-dire des images « vulgaires » d'Hollywood, et il fallait donc pouvoir contrôler les tuyaux. Et pour cela il ne fallait pas laisser le même organisme gérer les tuyaux et les contenus, mais contrôler le contenu à travers un système de régulation et les tuyaux à travers un autre. Telle était la logique audiovisuelle.

   Pour l’objectif de politique industrielle, il fallait prendre le relais de l'industrie du téléphone, en refaisant le même coup, c’est-à-dire avec un choix technologique en avance, parce qu’aller se battre avec les américains avec du coaxial, on n’avait aucune chance de percer. Et c'est pour cela qu’on a fait le choix de la fibre optique. De plus, à partir de données économique, des experts concluaient que, à l'horizon d'un petit nombre d'années, la fibre optique allait être moins chère que le coaxial. Le coup est donc parti sur une mauvaise évaluation des perspectives technologiques, avec une fibre multimode aujourd'hui oubliée.

   La conjonction de ces deux politique a conduit à une organisation administrative déconnectée des réalités économiques et incohérente par la séparation de l'investisseur et de l'exploitant. Mais le câble était un enjeu des élections municipales de 1986 et à Paris il a fallu câbler les 20 arrondissements par petits bouts, ce qui était stupide pour la commercialisation, surtout en absence d'analyse de la demande. On a oublié qu'il y avait des clients, en pensait que, comme pour le téléphone, les gens allaient faire la queue pour avoir le câble.

   C'est pour ça que les distributeurs d'eau se sont précipités, en pensant que c'était facile de faire des centres d'abonnement et d'entretien, si les gens faisaient la queue pour se raccrocher au câble, comme cela avait été le cas, hors plan câble, à Rennes et à Metz, avec un taux de pénétration important. Il y avait en outre de la sympathie pour la télévision interactive et une politisation des choix techniques, la fibre étant de gauche et le coaxial de droite. Je me souviens de Dondoux rentrant furieux de l'Elysée, parce que le cabinet de Mitterrand avait critiqué le transport en coaxial choisi par la Thomson.

   Il y avait de plus une incohérence dans les décisions gouvernementales. Avec un plan parti en 1982, le temps de faire les spécifications du système en fibre optique, de lancer la consultation, de choisir les industriels, on a fini le choix industriel pour l'été 1984 et les premiers réseaux ont commencé à sortir avant 1990. Pendant ce temps, avec les échéances électorales, le gouvernement à lancé des chaînes hertziennes nouvellees, dont 6 chaînes gratuites, alors que pour  le câble il fallait payer.

 

E. Cohen. Pourquoi n'avez-vous pas arrêté tout de suite alors ?

 
C.R. Les choses étaient lancées et commençaient à sortir de terre. En 1985-86, la DGT s'est rendue compte que la fibre optique était une erreur, malgré les dires du CNET, et le DGT J. Dondoux a pris la décision de câbler en coaxial. Il avait vu que, en Allemagne, on avait lancé un grand plan câble et qu’il fallait aller vite, alors que la fibre avançait lentement. Mais les Allemands avaient interdit les chaînes hertziennes et obligeaient les nouvelles chaînes à passer sur le câble.

   On n'a pas arrêté parce que le gouvernement ne voulait pas changer. C'est comme les coopérations internationales, très difficile à démarrer mais impossible à arrêter. En 1986, la gauche perd les élections et Longuet arrive aux PTT. Il bloque la liste des villes du plan câble, mais il y avait des engagements qui avaient été pris par le gouvernement et la DGT avait signé des accords avec les collectivités locales. Finalement on s'est trouvé embarqué dans un système qui ne permettait plus de sortir, mais on a refusé de prendre de nouvelles villes, comme Aubervilliers où le maire J. Ralite réclamait le câblage en fibre optique.

   Quand P. Suard est arrivé à la tête d’Alcatel, en 1987, la première chose qu'il a faite, c'est une lettre à Dondoux disant qu’il allait continuer le câblage en fibre optique, donc on a continué à dépenser des sommes folles.

 

Le président. Vous soulevez un point important, parce que, en effet, autour de 1986, on pouvait imaginer que la nouvelle majorité pouvait adopter un regard nouveau sur les programmes engagés par le pouvoir précédent et dire stop, comme par exemple Valéry Giscard d'Estaing, arrivant au pouvoir en 1974, réexamine de nombreux plans et en arrête certains, assez violemment d'ailleurs.

 

C.R. Le nouveau gouvernement a quand même ouvert le marché aux investisseurs extérieurs sur le reste des villes et a libéralisé le système. Mais on n'a pas été plus loin à cause de la position de Suard et parce que la DGT, constatant que le modèle économique de déploiement du câble ne marche pas et que les taux de pénétration contractuellement établis ne sont pas respectés par les entreprises qui gèrent les sociétés du câble, ne peut pas arrêter seule le processus.

 

XXX. En 1974, le pouvoir politique est en mesure d'arrêter le programme de commutation temporelle - bon choix ou pas peu importe - alors que le CNET est porteur d'un projet et d’une équipe forte, et il remet en avant le spatial qui n'était pas le favori. Certes cela ne s'est pas passé facilement, il y a eu des changements de mains, mais cela s’est fait, alors qu'en 1986 le pouvoir politique n’aurait pas été en mesure d'imposer ses choix au CNET ?.

 

C.R. En fait, il importe peu à l'Etat que la DGT investisse à perte dans des réseaux, du moment que cela fait plaisir à ses élus et à ses mandants et ne coûte rien aux collectivités locales. Il n'y a donc aucun pression extérieure pour arrêter les choses, simplement une pression pour que d'autres acteurs puissent intervenir. Ce que fait le ministre Longuet, c'est de limiter le plan câble pour plaire aux financiers de la DGT. M. Roulet, qui était parti à la Poste en 1986, parce que en désaccord avec la gestion du câble, revient alors comme DGT et il réussit à limiter ses engagements. Mais, avec les déréglementations qui ont lieu alors aux Etats-Unis et en Angleterre, la DGT se disait que maîtriser le câble empêcherait des concurrents d'arriver et qu’on pouvait continuer à câbler en coaxial sans perdre trop d'argent. Je me souviens à cette époque d’un accrochage public entre G. Frèche, le maire de Montpellier, et J. Dondoux, qui lui avait refusé l'extension de son réseau en fibres optiquesl parce que cela coûtait trop cher, ce qui montre le niveau hystérique où l’on se trouvait.

   On constatait aussi que les conventions signées avec les distributeurs pour commercialiser le câble étaient très loin d’être respectées, mais que, si on appliquait les pénalités prévues, leur maison mère allait déposer son bilan et il a fallu négocier à chaque fois les réductions.

   Un dernier point : je crois qu'effectivement on est devant un bel échec du « colbertisme high tech »  parce qu’on a oublié des facteurs essentiels, comme la multiplication d’acteurs ayant des intérêts contradictoires, et parce qu’il y a eu une absence de cohérence dans la politique audiovisuelle, en développant en même temps des chaînes hertziennes et des réseaux. Le poids économique du cinéma en France était très faible, mais son poids politique était gigantesque et il refusait de donner un quelconque avantage au câble. Une troisième raison provient de l’absence d’étude de marché. L'interactivité ne pouvait résoudre le problème, parce que la télévision est un média passif La DGT aurait pu financer une politique de contenu d'images, ce qui aurait changé les choses, mais on n’en avait pas le droit. C'est pour cela que, vers 1986, J. Dondoux a poussé les opérateurs à se lancer dans les chaînes thématiques.

 

   Le président. Je vous remercie et je vais demander à Cyrille du Pelloux, ancien responsable de TF1 et de Noos et maintenant engagé dans un nouveau projet, d'apporter sa contribution au débat.

 

 
 

Un modèle économique difficile

 

   C. du Pelloux. Je pense que le modèle économique du câble est difficile partout,  même aux Etats-Unis où il y a des gens qui ont fait fortune, mais aussi des faillites successives. Dans ce modèle, celui qui investit dans les travaux est le dindon de la farce, parce que le génie civil est lourd dans les zones urbaines. D’ailleurs, l'ancien président de la Générale des Eaux, Dejouany, disait que, comme pour les routes, l'Etat devait être l’investisseur et les exploitants devaient équilibrer leur compte.

   C’est donc la DGT qui était le dindon de la farce, et le fait que la fibre soit multimode pour devenir monomode est assez secondaire parce que dans les investissements la part fibre est moins de 10%.  Le gros de l'investissement, c'est des pelles, des pioches, des tranchées et des gens qui referment les trous. Le débat technologique est relativement secondaire.

   J'ai toujours été partisan de l'architecture coaxiale qui avait un bon rapport qualité/prix. Donc les choix, après quelques tâtonnements, n'ont pas été aussi stupides que ça. Il était de toute façon impossible de rentabiliser les travaux. Ensuite, comme l’a dit C. Rozmaryn, le problème commercial était un problème de contenu et effectivement il y a eu là de sérieuses incohérences, avec la multiplication des chaînes hertziennes gratuites et avec Canal plus accessible en hertzien, alors que, pour faire décoller le câble, il fallait y mettre le cinéma et le sport. La difficulté commerciale du câble était la contrepartie du succès de Canal plus.

   A l'époque, le modèle économique était bâti sur la télévision et quelques chaînes thématiques Aujourd'hui, les choses ont changé, la situation du câble est toujours aussi catastrophique dans tous les pays, malgré une position plus forte avec l'accès à Internet haut débit, mais avec la concurrence du satellite et bientôt de la TNT et de l'ADSL. Le taux de pénétration, le nombre d'abonnés, le chiffre d'affaires continuent à progresser dans des proportions modestes, dans la nouvelle ligne de business plan global du câble.

   Pour l'avenir il est important que de nouveaux actionnaires viennent réinvestir. C’est ce qui se passe pour les grands câblo-américains et dans pas mal de pays en Europe où le cash flow  est très positif. Il y a un modèle avec de forts taux de pénétration et un revenu par abonné faible et un deuxième modèle en Europe, plutôt anglo-franço-espagnol, avec des taux de pénétration modestes mais des revenus moyens par abonné plus importants. Actuellement dans le câble français, on en est au point où le cash flow devient positif pour ceux qui ont bien géré.

   Je considère qu'aujourd'hui de nouveaux investisseurs peuvent se présenter et, en jouant la télévision plus Internet, il peuvent faire un business intéressant. Si on rajoute la téléphonie, par contre, je suis beaucoup plus sceptique dans le contexte français, compte tenu de la difficulté de rentabiliser les investissements nécessaires pour entretenir les nouveaux réseaux et les rendre fiables, pour avoir un bon système d'information et pour concurrencer France Télécom ou Cégétel. Si on reprend pour un franc tous les tuyaux et qu’on arrête de percer des trous, la marge sur le chiffre d'affaires peut être de l'ordre de 30%. De plus, toute consolidation améliore le modèle économique, notamment l'optimisation géographique.

   La problématique antérieure doit être dépassée. La dualité entre l'opérateur technique et l'opérateur commercial était toujours une source de conflits. et il doit y être mis fin.

 

XXX. Pourtant, dans le cas des réseaux ferrés, une séparation entre la gestion du réseau et celle de l'opérateur est considérée comme bonne.

 

C. P. On verra ce que cela donnera, mais l’essai britannique n’a pas été concluant ! En fait on est confronté à des problèmes de régulation. Pour les réseaux du gaz, de l'électricité, du téléphone ou même du pétrole, le coût du réseau de transport est très élevé et on ne peut pas créer de la concurrence sans mettre en commun ce réseau et en définir les règles d'utilisation communes.

 

XXX. On peut aussi remarquer que les intérêts des acteurs ne sont pas homogènes. Une compagnie des eaux cherche à diminuer ses dépenses, un opérateur des télécoms à ce qu’il y ait davantage de prises.

Le président. J'ai deux ou trois points de compréhension que je voudrais poser avant qu'on ouvre les débats. Dans un premier temps, vous avez dit qu’au fond dans le câble tout le monde a perdu et qu’il n'y a pas eu de vrai succès et, dans la deuxième partie, qu’il ne s’agit que des investisseurs initiaux et que l'industrie du câble peut être un grand succès, comme aux Etats-Unis où l’on voit une industrie qui se développe, avec des taux de pénétration importants et des bénéfices.

C. P. Aux Etats-Unis, entre 1945 et 1965, ceux qui ont investi dans les tuyaux ont globalement perdu de l'argent, mais il y avait un problème de limites de la télévision par voie hertzienne. Il en fut de même en France dans les années 1980. Mais quand une zone est câblée, il est plus rentable d’ajouter un raccordement que de câbler ailleurs. Une fois l'infrastructure installée, il n’y a plus qu’à mettre un boîtier chez le client. La maintenance même d'un réseau câblé n’est pas très coûteuse. C’est le contraire dans l'électricité où l'alimentation coûte cher et où donc on continue à dépenser de l'argent dans l'infrastructure.

XXX. Ne peut-on craindre une mainmise américaine sur le câble ?

C. P. Je pense que quand un américain voit une séparation entre l'opérateur technique et l'opérateur commercial, il s'en va en courant.

XXX.  Le fait de séparer les fonctions techniques et commerciales n’est pas si insensé, puisqu’il fonctionne dans le cas des satellites comme ceux d’Eutelsat.

C. P.  Il y a une différence : quand on loue un répéteur, on paie même quand on ne l'utilise pas, alors qu’avec le câble on paie à l'abonné raccordé.

M. Atten. Tout réseau qu'on enterre coûte très cher et n'est jamais rentable et on met des années à le construire. Il ne faut donc pas s'étonner si, pour le câble, on met des décennies. Pour Internet c'est la même chose : les américains ont essayé de construire les fameuses autoroutes de l'information, jusqu'au jour où ils se sont aperçu que prendre les extrémités du réseau téléphonique était plus intéressant. Je ne peux donc pas être d'accord avec vous, il y a pas de raisons fondamentales sinon des raisons à long terme. Par ailleurs, je suis choqué quand on critique l’intervention des politiques, alors que la construction d'un grand réseau est un problème politique où il y a forcément des intérêts contradictoires.

C. P. Ce que je conteste, c'est l'incohérence des politiques, ce n'est pas que les politiques interviennent comme ils en ont le droit. J’en ai vécu un exemple, vers 1992-93, quand Gérard Thery, alors chez Renault, disait, au retour des Etats-Unis, qu’il fallait tout câbler en fibres optiques. Je lui faisait remarquer que cela allait coûter des centaines de milliards de francs, alors que Bruxelles annonçait que dans trois ou quatre ans ce serait la compétition . Ce peut être une décision politique de câbler en fibres optiques, mais on peut pas demander à un opérateur de mettre deux cent milliards, alors qu'il a des comptes à rendre en tant que gestionnaire.                            
  
Je dis incohérence des décisions politiques. Le choix de la fibre optique reposait sur des évolutions technologiques qui ne se sont pas produites et, à côté de cela, le gouvernement lance des chaînes hertziennes nouvelles.

M. Atten : Parler d'incohérence en politique, c’est attribuer aux pouvoirs publics une cohérence entre des administrations en désaccord, comme la DGT et TDF par exemple. qui se bouffent le nez. Un grand projet technologique implique une mayonnaise qui va prendre. De même pour les erreurs technologiques, c'est rarement la meilleure technologie qui gagne. Enfin sur les problèmes de coûts, quand je vois Arpanet qui a coûté des centaines de millions de dollars, je ne comprends pas ce que c'est que le « colbertisme high-tech ».

A. Giraud. Il est évident a posteriori que les arbitrages ont été en fin de compte défavorables à la DGT et favorables aux grandes villes. Les cinquante plus grandes villes de France ont été câblées avec des réseaux d'une technologie tout à fait up to day , sans que ni l'Etat, ni les collectivités territoriales n'aient à payer un sou. La DGT a été obligée de mettre trente milliards de francs en dix ans ou quinze ans dans ce câblage. L'Etat a été d'un cynisme tout à fait lucide.     Il serait instructif de faire une revue de presse, dans laquelle on verrait que la presse nationale critique l'élite technicienne et socio-économique, en glosant sur le fiasco du plan câble, alors que la presse quotidienne régionale est très favorables à l'arrivée du câble et en a une image positive. De même, les techniciens locaux de la DGT ont trouvé dans le câble une activité qui ne leur a pas déplu.

Jean Le Mézec. J'étais au CNET-Lannion à ce moment là et nous pensions que la décision de réaliser des réseaux en fibres optiques était au moins deux ou trois ans trop tôt sur le plan technique. Nous avons été étonnés aussi qu'on retienne des fibres optiques multimodes Par contre, nous réfléchissions à ce que la fibre optique pouvait apporter à terme dans le réseau des télécoms et nous avons  mis en place un petit projet de trois points de raccordement qui préfigurait ce qu’on pouvait faire pour le transport à grande distance. Nous avons aussi réfléchi à mettre tous les services, vidéo et données, sur le réseau, ce que les américains ont fait dix ans après.

Le président. Merci pour votre témoignage. Si vous pouviez prendre le temps de l'écrire et de nous le transmettre, il sera le bienvenu. On voit aujourd’hui de plus en plus d'initiatives des collectivités territoriales pour les hauts débits, qui se traduisent concrètement par des infrastructure de fibres dites noires. Est-ce que les orateurs ont une opinion la dessus ?

C. Rozmaryn. Il y a aujourd’hui une centaine de projets, valant chacun une centaine de millions d’Euros. Mais la rentabilité est loin d’être assurée. On entre dans une logique absurde, où ceux qui investissent avec des règles économiques classiques se font avoir, parce que l'argent est pris au contribuable avec l'idée que cela va développer l'emploi. Dans les années 1980-90, la mode était aux téléports, et la DGT avait créé les ZTA, les zones de télécommunications avancées. Aujourd'hui il faut mettre de la fibre optique, parce que quand on a de la fibre optique dans le sol, personne ne se préoccupe de savoir à quoi elle va servir, alors que le simple téléphone arrive à passer des débits bien supérieurs aux besoins. Ce qui est grave c'est que l'argent est disponible, à la suite des jeux en bourse sur Internet qui ont conduit à une surcapacité gigantesque. Si les consommateurs en ont profité, je ne pense pas que l'optimum ait été atteint, parce qu'il n'y a plus de rentabilité d'investissement et qu’il vaut mieux exploiter les réseaux existants et ne plus investir dans les nouveaux réseaux. Ce n'est pas une situation positive parce qu'il n'y a plus de renouvellement, de technologies nouvelles.

Le président. Ce que j'ai entendu sur le thème du bilan ne me convainc pas. On nous dit que le plan câble est quand même une réussite, parce que cinquante grandes villes ont eu gratuitement un beau réseau et que France Télécom a englouti trente milliards, comme un impôt qu’il aurait dû payer d'une manière ou d'une autre. On ajoute que ce n'est pas un échec, parce qu'on sait que les grands réseaux se rentabilisent sur cinquante ou cent ans. Tout cela dégage une curieuse conception de ce qui est investissement et de ce qui est retour sur investissement, alors qu’on devrait raisonner en terme d'efficacité productive. Contrairement à ce qui a été dit, je prétends qu'un certain nombre de ces investissements sont irrémédiablement perdus pour tous les investisseurs. Il faut quand même garder la raison et tenir compte qu'on ne peut pas investir n'importe comment, sans perspective de retour, même sur une longue période.

XXX. Pour aller dans votre sens, France Télécom est aujourd’hui obligé de casser certains réseaux et c'est vraiment un investissement perdu.

A. Giraud. Je suis en partie d'accord avec vous, on ne doit pas investir sur n'importe quoi. Mais les projets technologiques sont toujours un risque. Ainsi, on a posé trois câbles transatlantiques télégraphiques avant que ça marche, ce qui a coûté très cher à l'industrie. Si on sort des réseaux de l'information, on ne se pose pas les mêmes questions, par exemple pour les routes. Il n'y a pas de méthodologie générale et tout projet est un enjeu qui peut réussir ou rater.

E. Cohen. Il ne m'a pas échappé que, dans toute activité industrielle, il y a une dimension de risque et qu'on ne gagne pas à tous les coups. Mais je crois que ce qu'on a entendu cet après-midi, c'est que, délibérément et pendant une période longue, on a poursuivi dans une voie qu'on savait par avance sans terminus rentable possible. Quand j'ai interpellé C. Rozmaryn pour lui demander pourquoi il n'avait pas arrêté le plan câble, alors qu'il n'y avait pas de perspectives de rentabilisation, il nous a parlé de raisons politiques, de budget autonome, etc. Je crois que c’est un bel exemple de surviving failers.

C. Rozmaryn. La rentabilisation d’un projet ne poserait aucun problème si c'était des investisseurs privés qui prenaient le risque. Quand il s’agit d’investisseurs publics, on perd facilement le sens de la responsabilité et, si on trouve une solution qui ne coûte rien au budget, le système s'enclenche et on ne peut plus l'arrêter. En l’occurrence, il s’agissait de l’argent des abonnés du téléphone qui ne s'en rendaient pas compte. Je crois que cette problématique d'argent public et d'argent privé est quelque chose d'essentiel.

Le président. Il me reste à conclure ce débat qui je crois n'a pas déçu. J'en relèverai trois questionnements principaux, pour tenter de répondre à la question : quelles leçons pour l'avenir et quel rôle de l'histoire dans cette affaire ? . D'abord, dans la longue durée du XXème siècle, la France a manqué cruellement d'entreprises de médias. Si, dans toute cette affaire, il y en avait eu de véritables, comme aux Etats-Unis, et non pas un monopole d'Etat et si la radio puis la télévision s'étaient développées dans un cadre plus libéral, cette affaire se serait déroulée sans doute d'une autre manière. C’est un problème de longue durée dans l'histoire de ce domaine, qui n'est pas seulement affaire de télécoms mais aussi de médias et ce manque cruel n'est pas propre à la France, mais concerne aussi d'autres pays d'Europe. Une seconde série de questionnements tient à la difficulté d’évaluer les décisions de cette époque, sans recourir à des modèles qui ont prévalu dans une période plus récente. N’est-ce pas le cas du retour sur investissements ? Le propre de l'historien est d'essayer de placer les décisions d'une époque dans le contexte de cette époque et de ne pas tomber dans l'anachronisme.  Enfin, une dernière série de questionnements concerne le politique Je crois que nous avons un exemple typique de mauvaise imbrication entre différents pouvoirs publics, différents niveaux du politique, du local et du national, d'une certaine alternance aussi qui a parfois entraîné des ruptures. Par rapport à ces grands systèmes techniques, je me référerai aux travaux de l'école de Thomassus  sur le network of powers , cette ambiguïté de réseaux qui sont à la fois des réseaux d'énergie et des réseaux de pouvoir, des réseaux de communication et de pouvoir symbolique ou réel. Il y a là une problématique qui dépasse largement le plan câble, où l'on voit que le pouvoir politique a eu un rôle d'impulsion important, mais n'a pas su gérer cette impulsion dans la durée. 
Pour conclure je dirai que, si l'histoire ne donne pas de leçons pour l'avenir, l'exercice que nous avons pratiqué aujourd'hui montre bien que l'histoire est un échauffement, une mise en jambes, une remises en situation qui peut stimuler les esprits et qui en tout cas peut alerter sur certains risques, sur certains renouvellements et permettre aux décideurs de mieux appréhender la réalité actuelle. Mais on n'écoute jamais les leçons de l'histoire, ce qui amène parfois à commettre des erreurs, mais ce qui permet également de véritables réussites. Remuer les méninges des décideurs, c'est ce que nous essayons de faire au Centre de recherche dans l'histoire de l'innovation à la Sorbonne, vieille institution médiévale qui était bien heureuse de se retrouver dans ce débat d'actualité. Je vous remercie et tout particulièrement les intervenants.

  

 

   

Correspondance

Nous avons reçu les remarques de Robert Chapuis sur les précédents comptes-rendus du plan câble, dont nous donnons ci-dessous un résumé.

Pour qui fut étranger aux travaux du plan câble, le compte-rendu des réunions de l’AHTI ne manque pas d’intérêt, mais se prête aussi à la critique. La principale porte sur l’absence de contexte. Il eut fallu faire un inventaire des sites câblés, des dates, des bilans ; établir des chronologies sur les différentes étapes, les partenaires ; parler des situations à l’étranger ; expliciter un jargon IG, L33, PAC, etc. Il y a des ambiguïtés sur l’emploi de la fibre optique ou du coaxial (mais le papier de L. Laborie dans un autre n° est un utile complément). Il y a enfin des interrogations sur les masses financières impliquées. On constate d’âpres discussions et un déballage de frustrations des techniciens comme des politiques. Ne serait-il pas opportun, en raison des montants financiers engagés, de susciter une de ces enquêtes dont le Sénat est friand, quand il s’agit des collectivités locales ?  

 

L’objet des débats de l’AHTI est davantage de confronter les points de vue souvent  différents d’acteurs sur un même sujet ou sur des moments importants dans la vie passée des télécoms ou de l’informatique, que d’écrire l’histoire correspondante. Cette histoire a d’ailleurs été partiellement écrite, pour ce qui est du plan câble. Par contre, la rédaction des Cahiers accepte les critiques sur l’explicitation insuffisante des sigles. Pour ce qui est du Sénat, il n’appartient pas à l’AHTI d’intervenir. F. C.