Histoire

 

 Le plan câble vingt après,

quelles leçons pour l'avenir ?

   

Les réunions étaient organisées par l'AHTI en collaboration avec l'IREST

   

Première séance, 21 mars 2002

 

Origines et débuts du plan câble

 

La séance était présidée par Michel Atten. Les orateurs étaient Philippe Picard, François du Castel et Helga Séguin , Richard Toper, Jean-Paul Simon

 Les exposés de P. Picard, F. du Castel et H. Séguin ayant été déjà publiés par Le bulletin de l'IREST, n° 90, avril 2002, seuls des résumés sont présentés. Les autres textes proviennent de l'enregistrement des séances.

 1   P. Picard. J'ai vécu la préhistoire du plan câble en tant que vice-président de la Société française de télédistribution. La SFT se situait "entre les tuyaux et les saltimbanques", au moment où l'on prenait conscience d'une possible convergence entre télécoms et audiovisuel. La DGT et l'ORTF prirent dans les années 1970 quelques initiatives conjointes : création an 1972 du CCETT et de la SFT. Celle-ci était chargée d'exploiter des sociétés expérimentales de télédistribution créées à partir de 1973, à Cergy-Pontoise, Créteil, Echirolles, Metz, Rennes et Chamonix. Elle publie un rapport assez pessimiste sur l'avenir du câble en France, alors que l'ORTF souhaite demeurer "la voix de la France". La DGT n'apparaît guère plus motivée. Mais en 1974, l'ORTF éclate, la priorité du téléphone est affirmée, le réseau Transpac est lancé et les expériences de télédistribution sont arrêtées.

 Y. Guinet confirme avoir entendu les réserves des dirigeants d'Ouest-France, en réponse à la demande de participation dans les structures d'exploitation du réseau pilote établi par le CCETT à Rennes, dans le cadre du plan Messmer

 2         F. du Castel. Au printemps 1982, le gouvernement de Pierre Mauroy projette un renouveau de l’audiovisuel, après un septennat de contrôle de l’Etat. Le projet comporte un ambitieux programme de réseaux câblés.

Le ministre des PTT Louis Mexandeau, chargé du projet,  met en place trois groupes de travail, avec des gens de la DGT, de TDF et de l’audiovisuel, et le rapport du ministre qui en résulte est adopté en novembre 1982 par le gouvernement, sous le nom de  Plan câble. Les orientations en sont un niveau de raccordement atteignant le million par an en 1987 ; des réseaux locaux à large bande, d’architecture étoilée et utilisant la technique nouvelle des fibres optiques ;  des service « interactifs » s’ajoutant aux services classiques de télévision ; une gestion des réseaux par des SEM établies par les collectivités locales avec leurs partenaires usuels, les compagnies des eaux notamment. La réalisation du projet est confiée à la DGT, en raison des services interactifs.

La DGT s’organise, sous la direction du DG Jacques Dondoux, avec une délégation à l’audiovisuel, la DAV, chargée des relations avec les SEM, sous la direction de François Gérin et Nicolas de Tavernost ; la DAII responsable des choix industriels, sous la direction de Philippe Picard, puis Charles Rozmaryn ; le CNET chargé des réseaux et des nouveaux services.

Le CNET entend le projet gouvernemental comme l'amorce d'un réseau national multimédia et je suis chargé de la responsabilité du Plan câble, avec une équipe composée de Helga Séguin pour la technique des réseaux, Patrice Flichy pour les services nouveaux, et Michel Volle pour l’économie du système. En outre un comité réunit tous les participants au projet, notamment les DRT immédiatement impliqués.

Mais des difficultés vont bientôt mettre en cause l’ambition initiale du projet. Une opposition apparaît entre le CNET et DAV sur son ampleur et ces réticences rejoignent les hésitations de la DG, qui craint de financer un réseau exploité par d’autres, et celles des DR, pour qui l’audiovisuel est assez inconnu et les municipalités ignorées. Les réseaux eux-mêmes sont mis en cause pour le coût des techniques optiques.

Les nouveaux services font l’objet d’autres critiques, malgré des expérimentations du CNET à Gennevilliers, avec Jean-Claude Quiniou et Raoul Sangla et à Montpellier, avec P. Flichy et la mairie et malgré la naissance de la start-up  Imédia, avec Marie Marchand et Jean-François Vermont

Les SEM sont à l’origine d’autres problèmes, avec la prise de pouvoir des compagnies des eaux, à l’initiative de la CGE aux et de son président Guy Dejouany.

Enfin la politique gouvernementale ne soutient guère le câble, en lançant simultanément les projets Canal + et satellites de télévision, qui s’attaquent à la même clientèle familiale.

Tous ces éléments conduisent à une réduction des ambitions initiales, avec de nouveaux réseaux plus classiques et moins performants et sans nouveaux services autres que de télévision usuelle. Le nouveau ministre Gérard Longuet accepte, en 1986, toutes les revendications de G. Dejouany. C’en est fini, au moins provisoirement, des ambitions françaises en multimédia.

 H. Séguin. Le CNET lance aussitôt avec la DAII une consultation globale, avec l'objectif de 100 000 logements raccordés dès 1985. Deux groupes industriels sont retenus, Velec-CGCT et LTT (Alcatel-Thomson). Malgré la nouveauté des techniques utilisées, les premiers logements sont raccordés fin 1985, grâce à la mobilisation de tous les participants. Les principales difficultés concernaient le développement et la mise en œuvre de techniques optiques, dans l'environnement contraignant du réseau de distribution, et la mise au point d'un système commuté, et non distribué, à large bande. Les réseaux offraient 2 canaux audiovisuels au choix parmi 30 ou 60 et un son numérique. C'était un pari technique ambitieux et osé, mais gagné : au total 600 000 prises raccordables ont été installées.

 J. Bellec demande qui avait la responsabilité des terminaux. Abonné parisien n°23, il devait aller chercher son terminal. H. Séguin déclare que les boîtes d'adaptation auraient du être fournies par la DGT.

A. Giraud éclaire les conditions de la décision du plan câble en 1982 par le gouvernement. Il y avait alors une demande très forte pour des nouvelles formes de consommation d’image. Je cite juste l’incident des magnétoscopes à Poitiers, que le ministre du commerce extérieur avait organisé pour tenter de freiner les importations des magnétoscopes japonais. Il y avait aussi la décision du printemps 1982 d’abolir le monopole d’Etat en matière de radio et télévision et une loi était déposée en ce sens. Le Président de la République a dit à cette occasion que les Français n’auraient le sentiment de changement que si des projets leur offraient du nouveau. Le gouvernement devait donc faire des propositions qui ne seraient financées ni par la redevance, ni par la publicité. Or c'était bien l’avis général qu’il n’y avait pas de marché évident pour le câble en France, contrairement à l’Allemagne, où il y avait une douzaine de distributeurs régionaux prêts à diffuser chez les autres les autres, ou à la Grande-Bretagne où des programmes américains pouvaient être apportés par satellite. En France, il y avait cependant des promoteurs nord-américains à l'affût. Il y avait aussi le problème des télécommunications, où l’industrie était au bord de licenciements massifs, notamment en Bretagne. La télématique ne prenait pas le relais du téléphone, surtout en matière de réseaux ou de génie civil. Il fallait trouver quelque chose d’intelligent à faire avec le budget d’investissement de la DGT qui restait considérable. Enfin les projets de satellites de télévision dans les villes pouvaient être distribués par le câble. Donc on câblerait les villes, et les campagnes auraient leur distribution par satellite. Le câble apportait une réponse à beaucoup de problèmes. La question de qui devait réaliser le câble n’était pas évidente. L’accent mis sur les services interactifs justifiait le rôle de la DGT, même si personne n'y croyait tellement.

 3- R. Toper. Je voudrais vous parler, du point de vue industriel, du paysage des télécommunications dans les années 1980-90, et des projets réalisés alors. Entre 1981 et 1987, j’étais directeur commercial à la division des réseaux câblés de LTT, devenue Alcatel. J’ai ainsi connu le dossier de Biarritz, celui de la communauté urbaine de Lille qui reprenait les réseaux câblés américains et les premières conventions du plan câble. On a câblé une dizaine de sites en technologie 1G et quelques réseaux en 0G ensuite. (1G et 0G sont des appellations officieuses pour les réseaux interactifs et ceux de télédistribution). 

En 1980, il y avait  le téléphone de la DGT, qui passait de l'électronique et de l'analogique au numérique et au logiciel, il y avait les données, avec Télétel en particulier et il y avait trois chaînes de télévision et  la radio en ondes longues. On préparait aussi Numéris, Transpac et en audiovisuel, outre le plan câble, de nouvelles chaînes de télévision, y compris Canal +, le satellites TDF et D2Mac(D2Mac est un système de numérisation du son, mais non de l’image de télévision.) . Le paysage allait beaucoup changer. Du point de vue industriel, on était en présence des politiques, des collectivités territoriales et des opérateurs de services utilities, la Générale des Eaux et la Lyonnaise des Eaux. Il y avait alors un intérêt nouveau des politiques pour la communication audiovisuelle et  pour les nouvelles technologies.

Les collectivités locales et leurs partenaires habituels se sont lancés dans la télévision par câble, conçue comme une infrastructure collective. La Caisse des Dépôts intervenait en raison de l'aspect économique et des sociétés nouvelles se créaient comme Vidéopole, avec TDF, ou Réseau câblé de France, avec le belge Gillam, ou Reflex, avec l'américain Time Warner. Chacun avait son approche personnelle inspirée de son expérience, l'électricité, l'eau, la Belgique ou l'Amérique..

Du côté des opérateurs de l’époque, TDF comme la DGT ignoraient le commercial et se battaient entre eux. Finalement TDF s’est mis dans les têtes de réseaux et la DGT, qui avait de l'argent et avait intéressé les politiques aux télécommunications, a pris la construction et l'exploitation des réseaux.

Du côté des industriels français, Alcatel était le champion du numérique.  Son challenger Thomson-CSF tenait la chaîne complète de l’audiovisuel et était agressif à l’exportation, après avoir regroupé les filiales de sociétés internationales nationalisées, LMT et Ericsson. CGCT nationalisée était restée à part. Puis enfin, il y avait aussi les PME, Velec, Souriau, etc.

Dans cet environnement, de nouveaux contrats « clés en mains » ont été proposés par la DGT dans le cadre de conventions  pluriannuelles. Ces contrats étaient pluridisciplinaires, avec l’ingénierie, les câbles, les centres de distribution, les centres de gestion, les terminaux, l’installation, la mise en service, la maintenance. C'était une innovation importante, avec un comité de pilotage où l’industriel pouvait discuter avec la DGT. C'est ainsi par exemple que nous avons proposé de rajouter une télécommande au terminal d'usager. Deux constructeurs de réseaux câblés ont été retenus, Velec-CGCT et LTT-Thomson devenu Alcatel. Ce qu’il faut retenir, c’est l'importance des innovations industrielles qui en ont été les conséquences, comme le répartiteur venu de Thomson grand public, ou comme les connecteurs optiques, ou encore la fabrication massive de fibres optiques, etc. Cela était dû en fait à l'introduction d'un projet pluridisciplinaire dans la boucle locale et il en est résulté des apports très modernes qu'on retrouve encore aujourd'hui.

 Les projets qui nous ont été attribués concernaient deux sites- pilotes, à Mantes et à Saint-Cloud.  Il y a eu ensuite une dizaine de réseaux 1G réalisés en moins de cinq ans, à Massy, Evry, Sèvres-Suresne-St Cloud, Toulon, Marseille, Lille, Montpellier, ce qui représente réellement un exploit. On a même réalisé un réseau 1G à Péripolis aux Etats-Unis. Tous ont fonctionné tout à fait correctement.

Mais on a câblé beaucoup de logement raccordables avec un taux de pénétration très faible, parce que la demande était faible, qu’on câblait beaucoup de logements, et surtout parce qu'il n’y a pas eu d’accent suffisant sur les services. Et finalement on a parfaitement respecté le cahier des charges de la DGT, mais à un coût très élevé pour offrir un service de télédistribution très basique.

Je terminerai par quelques remarques. La première concerne la connotation à droite du câble coaxial et à gauche de la fibre optique. C'est ce qui arrive quand la politique se mêle de technologies. La deuxième concerne les contenus et les tuyaux, quand on oublie ce qu’on transporte. Et la troisième concerne la technologie et le marché, quand on oublie qui paye.

 J.-C. Quiniou.  Il ne faut pas oublier que le réseau américain à Péripolis avait la particularité que les cinq milles foyers du site avaient été tous câblés. C’est ce câblage à 100% qui avait été proposé pour l’ensemble du département de la Seine-Saint-Denis, près de 500 milles foyers, avec 1% de points de retour dans les entreprises. La demande des gens c’est d’avoir les films qu’ils veulent, quand ils veulent, soit 5 ou 6 chaînes qui défilent en permanence des films, et c'est le modèle économique qu’on avait établi alors. Je rappelle que les années 1970 étaient extrêmement riches en expérimentateurs de tous les pays qui réfléchissaient au social, au politique, à l’économique, au rêve. Et des expérimentations ont eu lieu, comme celle de  l'association Centre d’études et de réalisations informatiques, audiovisuelles et multimédias, CERIAM, à 20 km de Valrogue, où une ligne tirée entre l’église et le local de l'association a permis de faire une télévision locale, en 1972-74. C'est cela l'interactivité sociale. Il y a eu aussi des expérimentations de réseau interactif entre les écoles, sur le sanitaire, sur le social, entre les entreprises. Si on avait respecté les promesses du ministre de la Culture des années 1980, à propos des contenus, les 600 milliards de francs auraient fait de la France le numéro un de l’audiovisuel. Mais l’économie du câble ne pouvait se réaliser qu’avec un câblage à 100%, avec un service de base pour tout le monde et des services que pouvaient payer aussi bien les usagers que les producteurs, les réalisateurs des services, publicitaires ou services publics.

Je détiens toutes les archives sur ces propositions et réalisations.

  4- J.-P. Simon. Prévenu un peu tardivement, je vais intervenir sur le rôle des collectivités locales à partir d'éléments parus dans un livre corédigé avec Jean-Marie Charon, L’enfance du câble, publié dans la collection du CNET en 1989.

L’idée initiale du plan câble était celle d'un plan audiovisuel décentralisé, où les collectivités locales devaient prendre une large place. Le moment semblait propice avec les grandes lois décentralisatrices. En réalité, ça ne s’est pas passé comme prévu, le ministre de l’Intérieur ayant manifesté son opposition. La raison en était que la DGT de l’époque était mal perçue dans ses relations avec les collectivités territoriales.

En même temps, ces collectivités ne voulaient pas être exclues du progrès technique, comme cela s’était passé avec l’infrastructure ferroviaire au IXe siècle, et elles revendiquent leur inclusion dans ce nouveau progrès technique. Dix ans plus tard, le même discours se reproduira avec Internet. De plus certaines municipalités comme Metz, Grenoble, Rennes ou Cergy avaient l’expérience du plan antérieur de télédistribution en 1973, où elles s'étaient impliquées dans l'animation populaire. En outre les villes estimaient détenir une compétence en tant que pourvoyeurs d'infrastructure, mais dans ce domaine elles entraient en concurrence avec la DGT, ce qui n'était pas pour arranger les choses. Enfin, elles disposaient d’un régime juridique intéressant grâce aux sociétés mixtes, même bien encadrées.

Tous ces éléments conduisent les collectivités à se sentir légitimées pour  intervenir. Toutefois, elles sont un peu effrayées de l’incidence d'investissements directs et indirects dans les réseaux câblés. Elles cherchent alors à confier la responsabilité à un relais, ce qui va ouvrir une place potentielle pour les professionnels des relations territoriales, qui sont essentiellement les Compagnies des Eaux, justement à la recherche d'une diversification. En outre la Caisse des dépôts qui cherche à redorer son image de décentralisateur est prête à intervenir. L’intérêt des élus va alors se déplacer du réseau, qui n’est pas réellement son domaine, à l’information locale télévisuelle. Ainsi naissent les sociétés d'exploitation commerciale, les SLEC, aux responsabilités plus larges que prévues.

Par rapport à leurs réactions face à la mise en place des réseaux câblés, on peut distinguer trois types de municipalités : les "dévots" qui croient au câble, comme Montpellier ou Gennevilliers, les "athées" qui ne s'intéressent qu'à la distribution locale, comme Metz, et les "hérétiques" qui réalisent un réseau sans rien demander, comme Vaux-le-Pénil.

 X. On est dans un contexte où s'expriment des réactions des élus vis-à-vis du pouvoir politique. Le maire de Metz par exemple était très actif. En revanche, naissait un intérêt des collectivités territoriales pour la communication, au point que l’information locale est devenue un des moteurs des élections municipales de 1977. Des expériences sont engagées, parfois en dehors de tout cadre légal, sur des radios locales par exemple. En même temps, on assiste à une informatisation des collectivités locales. Il y a donc toute une série de revendications qui apparaissent.

 J. Bellec. Entre 1982 et 1986 on avait un Etat décentralisateur et nationalisateur, et il est surprenant que finalement le plan câble se soit traduit par la privatisation de la diffusion, les Compagnies des eaux s'emparant de la gestion des réseaux. On préférait alors le câble au satellite, parce que solution nationale contre solution étrangère.

 P. Picard. Il me semble qu'on ne savait pas très bien quoi faire et qu'il n’y avait pas vraiment de business modèle. Finalement, ce qui a marché, c’est Canal +, parce qu’il y avait une personnalité forte qui voulait créer une entreprise et gagner de l’argent, avec l'aide de l'Etat il est vrai. Mais pour le reste, on ne voyait pas bien le développement sur une base commerciale. Certains pensaient service public, donc financement par une taxe et même rentabilisation par une pénétration à 100%. De son côté, la DGT était motivée pour faire de la belle technologie et éviter que d’autres bâtissent un réseau qui pourrait faire autre chose que de l’audiovisuel, mais on l'a éliminée des services. Mais tout cela manquait de cohérence.

 F. du Castel. Je voudrais faire une remarque sur ce qu'a dit Bellec. On sort de l’ambiguïté du Giscardisme qui était du libéralo dirigisme. On est plutôt décentralisateur, parce que Giscard était centralisateur, mais ce n’est pas  dans cette esprit qu’on donne des pouvoirs aux municipalités, et donc on cède facilement devant les Compagnies des eaux.. Par contre, par rapport à ce qu'a dit Picard, les difficultés proviennent de la répartition des responsabilités, et je vois encore Jacques Dondoux disant : ce n’est pas possible de nous faire payer des réseaux, c’est nous qui avons tout le poids de l’investissement et ce sont les Compagnies des eaux qui l’exploitent. Il y a là une anomalie fondamentale.

 Y. Guinet. A la fin des années 1970, l'opposition affirmait que, si le plan de télédistribution a échoué en 1972, c’est parce que l’expression locale, tout à fait réelle selon eux, qui s’était exprimée alors, avait été délibérément bâillonnée par le gouvernement Giscard qui avait préféré distribuer des chaînes nationales plutôt que promouvoir l’expression locale. Leur point de vue à l'époque considérait que, dans la dualité du monopole sur les infrastructures, celui de la DGT pour les télécommunications et celui de TDF pour les infrastructures audiovisuelles, ce dernier était vicieux, parce que dépendant lui-même d’un monopole de programmation considéré comme socialement coercitif. Libérer la programmation libérera la potentialité d’expression, et la réunification du monopole sur les infrastructures en est un moyen : elle permettra d'étendre à la communication audiovisuelle le principe de neutralité du transporteur qui donnera, selon eux, au citoyen de nouvelles libertés.

 A. Giraud.  Les partenaires de l'opérateur public sont les Compagnies des eaux et de la Caisse des dépôts, celle-ci ayant soutenu le projet minitel. Les Compagnies des eaux  vont avoir une ambition qui va les projeter au delà de leur fonction de financement des projets de réseaux câblés. La Compagnie générale des Eaux, présidée par Guy Dejouany arrive avec un bagage important de concessions sur les réseaux de télédistribution et de collaboration en Allemagne. A partir de 1984, elle devient un acteur majeur

En même temps, la DGT se porte comme exploitant des réseaux, après un temps d'hésitation sur ses capacités en audiovisuel. Mais on ne lui demande pas de faire les programmes, mais de faire des abonnés, et gérer les abonnés elle sait faire. La DGT avait d'ailleurs des gens très compétents dans le domaine de l’audiovisuel. Des précautions ont de plus été prises pour empêcher les Compagnies des eaux d’intervenir comme exploitant, en interdisant à une société privée d’exploiter plus d’une société commerciale.

 M. Volle. Il y avait bien un business model pour le plan câble, mais il était compliqué. Il comportait trois couches.

Il y avait en sous-jacent l’idée de lancer un réseau de télécommunications à large bande. Après un début à fonctionnalités réduit, on pensait à un renouvellement complet du réseau de distribution, dont on sait qu'il représente les trois quarts du capital fixe.

La deuxième couche était le changement de l’économie de l’audiovisuel. en passant du financement par la redevance plus la publicité, avec ses limitations et ses effets pervers, vers un financement de type pay per view, entraînant une modification de l’économie de la production de programmes.

La troisième dimension était l’ingénierie d’affaires : il s'agissait de monter l’exploitation du système en traitant des  problèmes de partenariat, de contractualisation entre les différents intervenants, etc.

De ces trois couches du business model, une seule appartenait à la culture des télécoms, celle de refaire un réseau de distribution permettant la transmission de la large bande, encore que des doutes se manifestaient sur son utilité en termes de services. L’audiovisuel, par contre, était étranger à toute la hiérarchie de la corporation, et notamment à Jacques Dondoux qui n'estimait guère les "saltimbanques" et qui craignait les problèmes politiques de l'audiovisuel. Du Castel était bien le seul dirigeant passionné par l’audiovisuel. C’était assez grave que dans une affaire stratégique aussi lourde, il y ait une si faible adhésion des stratèges. Quand au volet de la négociation et des partenariats, France Télécom n’a jamais eu beaucoup de talent, consacrant peu de réflexions au marketing et privilégiant les relations impériales !

Donc cela allait assez mal sur deux des volets importants de l’affaire. Le jour où François du Castel m’a montré le télex indiquant le prix signés à Rennes en 1986, je me suis rendu compte que le plan câble était fichu, parce nos calculs montraient qu’à 43 francs par mois, on n'arriverait jamais à équilibrer les coûts. J'ai dit ce jour là à François, j’arrête tout, le plan câble est foutu. Il m’as répondu : "non, on y arrivera, on va remonter les prix". Mais un prix négocié quelque part devient la norme et s’imposera partout. Et c’est bien ce qui s’est passé.

 

A. Giraud.   Il faut quand même savoir que le cabinet de Mexandeau s’est opposé à la signature des contrats sur le modèle de Rennes. C'est quand Gérard Longuet l'a remplacé qu’il a fait signer tous ces contrats.

En y réfléchissant avec une vingtaine d’années de retard, la DGT est en train de passer d’un modèle ancien à un modèle nouveau, mais elle est encore dans le modèle ancien, quand il s'agit de construire un réseau. Le vieux modèle des avances remboursables par les collectivités locales est ressorti, mais alors il n’y a plus de pilote dans l’avion et les Compagnies d’Eaux qui ont l’habitude de dialoguer avec les collectivités savent bien mieux s'en tirer.

Un autre élément du modèle ancien concerne la libéralisation de la télévision, qui effectivement pour les spectateurs n’apparaît qu’avec la création de Canal + et c’est pour cela que le président de la République intervient afin qu'il y ait une vrai libéralisation de la télévision, qui se traduit aussi par le financement par la publicité.

 P. Flichy . On s'est demandé pourquoi la DGT n'avait pas pris en charge le service dans sa totalité, tant le dispositif qui prévoyait la séparation des responsabilités du réseau et de celles des services était ingérable. Je pense que c'est parce que la DGT n’avait pas encore appris à se lancer dans une activité commerciale. Finalement sur le téléphone, elle ne faisait aucun effort commercial, puisque les gens faisaient la queue pour avoir une ligne. L'apprentissage commercial a donc été très long, d’une certaine façon il ne sera vraiment réalisé qu’avec le mobile. Avec le câble, on est dans une situation, à la limite du domaine de compétences de la DGT.

Sur une question, M. Volle précise que le tarif de Rennes était insuffisant pour financer un réseau pour lequel la DGT ne prévoyait en 1990, pour 5 millions de prises raccordables, qu’un million de prises raccordées

 Une autre question demande de comparer les situations française et internationale, en particulier aux Etats-Unis. A. Giraud répond que l’exemple américain est en fait une seule télédiffusion de chaînes nombreuses, mais sans services interactifs autres que le pay per view. En Belgique le câble a marché, parce qu'il y a une redevance payée par 10 millions de personnes imposables, donc peu de programmes financés et qu'il est intéressant d’importer les programmes voisins. Les Belges ont fait aussi d’autres expériences, comme No télé à Tournay, où l'on donnait largement la parole aux téléspectateurs, donc où l’interactivité a bien marché. F. du Castel ajoute que cette expérience rejoignait celle menée à Échirolles par les premiers réseaux de télédistribution, où on a fait aussi de l'interactivité avec succès.

 Y. Guinet rappelle que le contexte économique est caractérisé par l'apparition d'un nombre considérable de technologies nouvelles simultanées, ce qui transforme la concurrence. On a cité les réactions suscitées à l'époque par l’apparition du magnétoscope grand public. De même, la progression des technologies hyperfréquences transforme les bases économiques de la télévision par satellite. Ou encore l’amélioration de la sélectivité des récepteurs, grâce à la nouvelle technologie des filtres à ondes de surface, rend caduques les données des années 1960 sur le spectre des fréquence, ce qui accroît la couverture hertzienne, comme le note le rapport Bredin. Ce contexte génère des craintes concurrentielles et fait naître des appétits, alors que le gouvernement paraît incapable d’arbitrer les conflits et de définir des stratégies.  A. Giraud répond que les conseillers du Premier ministre et du Président de la République étaient très lucides, mais devant l’incapacité du gouvernement à orienter, ils poussaient à tout faire et on verra ce qui marchera.

 J. Bellec pose la question de la concurrence du satellite de TDF. Y. Guinet  reconnaît que la concurrence était directe avec tous les satellites de télédistribution.

 R. Toper aborde la question en tant qu’industriel s'interrogeant sur l'avenir des réseaux en 1986. L'industrie a alors proposé au ministre, plutôt que de câbler 60 000 logement en fibres optiques, d'en câbler  pour le même prix 6 millions en coaxial La réponse fut qu’on n’avait rien compris ! M. Volle explique que passer au 0G c'était abandonner le réseau à large bande et abandonner l'engagement de la DGT. La logique dite pragmatique du 0G ferme la porte à toute possibilité de commuter, donc d'observer la consommation du client et la taxer pour faire du pay per view.  En outre, en menant deux démarches parallèles selon des techniques différentes, comme l'a fait la DGT, on additionne les difficultés et on crée une déséconomie d'envergure. Le 0G était la traduction dans les faits du refus de France Télécom de s’engager dans l’audiovisuel. C’était aussi une manière de se saper le réseau de distribution à large bande. Mais certains disent toutefois que l'évolution des fibres optiques n'était pas encore achevée. Ce serait une explication parfaitement rationnelle des hésitations de France Télécom, mais je ne crois pas que ce soit la véritable explication. J. Le Mézec rappelle qu'un débat voisin s'est posé aux Etats-Unis dans la décennie 1990, mais entre industriels, et que finalement toutes les techniques ont été expérimentées. F. du Castel pense que le vrai débat est ailleurs, c'est celui du numérique, mais il n'est pas encore assez mûr.

 A. Bonifay rappelle que l'évolution du 1G vers le 0G s'est effectuée en maintenant le réseau amont de transport en fibres optiques, tout en construisant les infrastructures du plan câble. On se disait que de toutes façons celles-ci serviraient un jour pour les futurs services de l'exploitant public. Aujourd'hui ce sont les services qui ont pris le pas sur les réseaux et les réseaux câblés sont un des accès vers le client, au même titre que le réseau filaire ou les mobiles, pour lui apporter des services concurrentiels.

 

                                                                                      Transcrit par F. du Castel

  

Note : Tous les textes ont été soumis aux intervenants

      

: L'AHTI a reçu de Yves Guinet le témoignage suivant :

 Mon témoignage sur l'origine du Plan câble de 1982 contredit celui de F. du Castel et supplée aux non-dits de H.Seguin et  Ph. Picard.

Je résumerai comme suit le témoignage de F. du Castel : Pour atteindre une finalité sociale émancipatrice, des choix visionnaires et pertinents furent proposés par les experts au nouveau gouvernement. Celui-ci élabora une politique publique ambitieuse. Mais elle heurta les intérêts financiers des "marchands d'eaux". Elle fut, à ce motif, entravée puis remise en cause. Ce conflit d'intérêt fit perdre à notre pays la position de pionnier que sa recherche publique aurait pu lui donner dans le développement des réseaux et services multimédias.

A la lumière des fonctions que j'exerçais à l'époque des faits, je témoigne au contraire:

- que la finalité première de cette politique publique, imposée par la DGT/DAII, n'était pour elle nullement de fournir des services au public, mais de restaurer l'unité du monopole d'Etat à son bénéfice, pour supprimer la concurrence qui était apparue en son sein;

- qu'il est inexact d'attribuer la paternité des choix techniques et industriels qui furent effectués aux experts du Groupe de travail interministériel sur les perspectives de l'équipement de la France en nouveaux moyens de distribution audiovisuelle -câbles et satellite-, car ces choix allèrent au contraire à l'encontre leurs recommandations;

- que ce plan 1G analogique/2G numérique était irréalisable du point de vue technique et donc industriel, dans l'état de l'art de l'époque, avant même de l'être du point de vue commercial et qu'il est donc inexact de présenter ces choix comme une anticipation pertinente et visionnaire des réseaux multimédias interactifs;

- que cette infaisabilité technique fut la cause endogène suffisante des difficultés qui survinrent rapidement, obligeant la DGT/DAII à revenir à la technologie coaxiale analogique (dite 0G), et qu'il est donc superfétatoire d'attribuer l'échec de ce plan à des causes exogènes, si d'ailleurs échec il y eut, puisque sa finalité première fut atteinte.

 1- Une concurrence apparue au sein du monopole de l'Etat.

En 1982, le vénérable article L 33 du code des P&T dispose qu' "aucune installation de télécommunications ne peut être établie où employée à la transmission de correspondance que par le ministre des P&T ou avec son autorisation". Mais ce monopole est devenu dual depuis la loi du 3 juillet 1972 "portant statut de la radiodiffusion télévision française" dont l'article 2 affirme: "Le service public national de la radiodiffusion télévision française est un monopole d'Etat. Il a pour objet sur tout le territoire de la République : de définir les programmes destinés à être diffusés au public ou à certaines catégories de public ; de les diffuser par tous procédés de télécommunication ; d’organiser, de constituer, d'exploiter et d'entretenir les réseaux et installations qui assurent cette diffusion". La loi du 7 août 1974, supprimant l'ORTF, a créé un établissement public de l'Etat, TDF, auquel elle a confié l'exercice de ce monopole. Un décret de septembre 1977 a limité l'établissement de réseaux filaires locaux à large bande aux seuls réseaux communautaires de radiodiffusion télévision. Ces réseaux, réalisés par TDF en technologie coaxiale, font partie de son domaine public.

La disparité des tailles de ces deux opérateurs publics est considérable. La DGT supporte très mal les barrières juridiques qui lui interdisent l'accès à des marchés porteurs et qui favorisent le développement d'une concurrence publique. Dans cette période d'innovations majeures et diversifiées, elle la considère dangereuse pour la pérennité de son propre monopole et pour la position concurrentielle internationale des industries qu'elle finance par ses contrats d'équipements, et que sa DAII oriente par ses contrats d'études. Elle redoute un écrémage de marchés émergents qu'elle cible également. (Télétel, Télécom 1). En réaction, elle élabore divers discours: son monopole est naturel ; la convergence des infrastructures dans le futur réseau numérique à intégration de services (RNIS) lui permettra de distribuer les services de télévision au coût marginal : financer des réseaux spécialisés est donc dispendieux pour la collectivité ; face aux  menaces américaines, l'absence d'une stratégie industrielle unifiée induit un risque majeur pour l'indépendance nationale. Ces discours, qui impliquent tous la restauration de l'unicité du monopole d'Etat, transcendent les appartenances politiques des dirigeants de la DGT/DAII et leurs rivalités.

Ainsi, dés janvier 1978, la convergence numérique est vendue à l'opinion publique comme imminente, inexorable et révolutionnaire. Le rapport Nora-Minc sur l'Informatisation de la société  l'affirme : " La télévision aujourd'hui analogique, peut déjà être transmise sur le mode numérique, de même que la radio: Les procédés sont encore expérimentaux mais leur généralisation à terme de dix ans est probable. Quelle sera alors la différence entre les données informatiques, une image de télévision, un son radiophonique où des bribes de conversation téléphonique? Une intensité, une fréquence, un débit: rien n'est plus ténu ni plus indiscernable" (p. 24). (Que le lecteur observe ici que, un quart de siècle après, la diffusion terrestre de la radio et celle de la télévision sont encore en France exclusivement analogiques!). Le rapport précise : "La DGT voit dans TDF un accident historique qu'il lui appartient de circonscrire et à la limite de circonvenir" (p. 77).

En 1982, la saga satellitaire n'en est encore qu'à ses débuts. Teletel est expérimenté à Velizy et l'annuaire électronique en Bretagne. Il est moins connu que le CCETT a déjà développé les technologies de la diffusion de données par paquets (Didon) à 4 mégabits/s dans un canal de télévision, de l'accès conditionnel aux services par carte à mémoire, de la vidéographie diffusée, de l'embrouillage des images de télévision, des technologies coaxiales à large bande (70 canaux) ou de la diffusion terrestre à 12 GHz, et que TDF les expérimente activement aux Etats-Unis, notamment en coopération avec CBS comme en témoignent les rapports d'activité de l'époque.

Le plan d'affaires de TDF est d'exploiter ces technologies sur ce que l'on n'appelle pas encore les boucles locales à large bande (notamment sur le réseau VHF) au moyen d'offres de services solvables constituées, durant les horaires de travail, de services professionnels (vidéographie diffusée, vidéocommunications, vidéo messageries), et durant la soirée et le week-end, de services domestiques (cinéma payant à domicile, rediffusions).

 2- Un contexte politique nouveau, mais gravement préoccupant.

Le changement politique de mai 1981 a amené de nouveaux dirigeants à la DGT/DAII.

La contribution que le ministère des P&T adresse en 1981à la Commission Moinot, créée par le Premier Ministre pour une réforme de l'audiovisuel, constitue une anthologie de sa pensée économique : "Il est hors de doute qu'au début du XXIème  siècle les multiples avantages de la distribution par câble de la télévision dans chaque foyer auront remplacé la télévision hertzienne par antenne individuelle (…) Le retard en câblage classique (coaxial) peut représenter un avantage pour passer directement au passage en fibre optique qui est, personne n'en doute plus, la technique d'avenir (…) L'analogie câble/téléphone se double (...) de multiples considérations ayant trait à la très grande complémentarité, voire l'identité, des futurs réseaux de distribution à domicile des télécommunications et de la télévision… En France, (…) la seule voie audacieuse et raisonnable en même temps est de viser la convergence." (Force est bien d'observer que tout, dans cette prospective, se révélera faux.)

Mais la Commission Moinot, qui veut garantir l'autonomie de l'audiovisuel, reste sourde à ce discours: "Il a paru également nécessaire qu'en l'état actuel de leur développement, la gestion de tous les réseaux qui acheminent, par quelque moyen que ce soit, des programmes de communication audiovisuelle, soit assurée par un établissement public autonome relevant à la fois de la Haute Autorité et du ministère des P&T" (Rapport du 30 septembre 1981, p. 44)

Plus grave, cette volonté de la DGT/DAII, qui divise le nouveau gouvernement, se heurte en outre à celles du législateur et du juge administratif. A cette époque, ces derniers sont encore attentifs au respect du principe de finalité dans ces activités économiques nouvelles, parce qu'elles touchent à l'exercice de droits publics fondamentaux (ex: le secret de la correspondance, la liberté d'expression, etc.). Produire des services de correspondance publique ou produire et distribuer des services de communication audiovisuelle constituent deux finalités très différentes du service public, appelant leurs financements, leurs institutions et leurs réglementations propres.

La loi de communication audiovisuelle promulguée le 29 juillet 82 érige explicitement la communication audiovisuelle en catégorie juridique nouvelle (art. 1). Elle affirme des droits nouveaux, comme celui de "l'anonymat des choix faits par les usagers parmi les programmes qu'ils peuvent recevoir" (art. 3). Elle va même jusqu'à retirer du champ de compétence réglementaire du code des P&T (art. 77)  "tout service de communication audiovisuelle avec le public en général ou avec des catégories de public par lequel chaque utilisateur du service interroge lui-même à distance un ensemble d'écrits, de sons, d'images où de documents audiovisuels de toutes natures, (…) et ne reçoit en retour que les éléments demandés."

Le débat parlementaire révèle de vives contradictions entre le ministère des PTT et celui de la communication concernant l'étendue des compétences de TDF sur les réseaux câblés.

Le gouvernement constitue un Groupe de travail interministériel pour éclairer les contradictions qui le divisent sur les technologies à promouvoir pour la distribution audiovisuelle. Les rapports confidentiels des experts sont déposés en juillet 82 : Le sous-groupe Evolution des réseaux câblés- Recherche et développement (Groupe Poncin-Sabatier), censé produire la vision la plus prospective, conclut ainsi le résumé de ses propositions: "On présente pour terminer une ébauche de scénario de mise en place des réseaux câblés en France  Le démarrage en 1984 s'appuie sur la technique coaxiale ; à partir de 86-87 les fibres optiques sont utilisées pour une fraction grandissante des chantiers de câblage ouverts chaque année et entre 1988 et 1990 pour la totalité des nouveaux réseaux". Il recommande toutefois qu'une expérimentation préalable des réseaux optiques soit effectuée.

 3- Une volonté de la DGT/DAII de forcer les barrières juridiques.

Dans ce contexte préoccupant, où elle anticipe que la volonté du nouveau gouvernement de relancer le développement de la télévision par câble profitera principalement à son concurrent public, la DGT/DAII décide alors d'utiliser sa puissance financière (6 milliards de francs sur trois ans pour raccorder 1,5 millions de foyers en 1G!) pour préempter l'infrastructure à établir et forcer ainsi les barrières juridiques que l'Etat lui oppose.

Elle constitue durant l'été 82 un groupe (Mission Picard) au sein de la DAII qui consulte les industriels et qui, en dépit de leurs réserves presque unanimes, élabore le scénario technique, industriel et financier de ce qui va constituer le plan câble optique à deux générations: Analogique 1G, puis Numérique 2G.

TDF en fait une critique sévère et très motivée, mais qui demeurera confidentielle.

Cette préemption s'accompagne de mesures visant à circonvenir ce concurrent public: Pour supprimer son autonomie stratégique, la réunification des laboratoires du CCETT (mission Profit-Marti) est notifiée au président de TDF le 28 décembre 1982. Un nouveau président, issu de la DGT, lui succède début 83. Celui-ci signe, dès le31 mai 83, un "Protocole DGT-TDF sur le développement des réseaux câblés" dont l'article 5 attribue à la DGT la maîtrise d'ouvrage, la propriété et l'exploitation technique de ces réseaux. Le décret n° 83-769 du 25 août 1983 du premier ministre tirera la conséquence des décisions gouvernementales du 3 novembre 82 : "Les autorisations prévues à l'article 8 (de la loi de communication audiovisuelle) sont accordées par le ministre des PTT."

L'unicité du monopole est ainsi rétablie et la finalité première de ce "plan" est atteinte.

 4 - Une politique publique irréalisable dans l'état de l'art de l'époque.

J'évoquerai pour conclure quelques causes fondamentales de l'infaisabilité du plan d'action technique et industriel établi par la DAII.

Les deux générations de réseaux optiques mettaient en œuvre des équipements d'extrémité (les serveurs en tête des réseaux et les terminaux d'usagers) de technologies entièrement différentes. Il ne serait possible de cueillir les fruits annoncés de la convergence, (à supposer qu'il y en ait) qu'avec la seconde génération d'infrastructures numériques 2G car l'infrastructure en optique 1G analogique, qui seule était réalisable techniquement, ne permettait d'offrir aux téléspectateurs qu'une qualité de service très réduite, tout à fait insusceptible de concurrencer celle des réseaux analogiques coaxiaux traditionnels, dont le coût était considérablement moindre. Il fallait donc un enchaînement rapide. Cela signifiait que les produits de première génération seraient commercialement périmés avant même d'avoir été mis sur le marché ! Seule une industrie administrée pouvait consentir à s'engager dans pareille aventure! Mais il y avait pire. La réalisation du plan supposait le développement des technologies numériques et leur normalisation dès 1985-1986. Or la maîtrise de ces processus complexes, conduits dans un contexte international, échappait aux pouvoirs du ministère des PTT. Derrière des terminologies ésotériques était dissimulée une spéculation fort hasardeuse.

Je témoigne, comme rapporteur à l'époque du groupe d'experts européens sur le codage numérique de l'image naturelle animée, que celui-ci constituait alors une barrière  infranchissable, interdisant de passer du 1G analogique au 2G numérique dans les délais assignés par le plan. Les connaissances scientifiques étaient encore très insuffisantes, et les défis technologiques (capacité des mémoires, puissance des microprocesseurs) n'étaient pas même à portée des industries américaines et japonaises. L'industrie nationale des composants (RTC, EFCIS), fort en retard sur elles, était donc bien incapable de les relever.

La normalisation des techniques du codage numérique de l'image naturelle animée en vue de sa distribution n'interviendra qu'en 1994, avec la spécification MPEG 2 (norme ISO 13818/1-2-3, nov. 1994) et avec la spécification DVB-C de l'ETSI (norme ETS 300 429, déc. 1994) pour la distribution audiovisuelle par câble coaxial.

 Mis en cause, F. du Castel répond :

 L'histoire de TDF et de ses relations avec la DGT est certainement une histoire intéressante, de même que celle de la numérisation des images. Et il y aurait beaucoup à dire sur le point de vue unilatéral exprimé par Y. Guinet. Mais ce n'était pas le sujet des réunions organisées par l'AHTI sur le plan câble, qui avaient pour objet principal la question effectivement débattue de savoir si ce plan était la préfiguration des futurs réseaux à hauts débits ou bien s'il ne s'agissait que d'une aventure économique. Le rôle de TDF fut insignifiant dans cet objectif. Je crois qu'une réunion historique est réussie, si elle tente de faire progresser une question importante restée en suspens, non si elle touche à tout. Ce qui n'exclut pas de reprendre une autre fois certains problèmes abordés par Y. Guinet.