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Histoire quelles leçons pour
l'avenir ? Les
réunions étaient organisées par l'AHTI en collaboration avec l'IREST Première
séance, 21 mars 2002 Origines
et débuts du plan câble La séance était présidée
par Michel Atten. Les orateurs étaient Philippe Picard, François du
Castel et Helga Séguin , Richard Toper, Jean-Paul Simon Le
ministre des PTT Louis Mexandeau, chargé du projet,
met en place trois groupes de travail, avec des gens de la DGT,
de TDF et de l’audiovisuel, et le rapport du ministre qui en résulte
est adopté en novembre 1982 par le gouvernement, sous le nom de Plan
câble. Les orientations en sont un niveau de raccordement atteignant le
million par an en 1987 ; des réseaux locaux à large bande,
d’architecture étoilée et utilisant la technique nouvelle des fibres
optiques ; des service
« interactifs » s’ajoutant aux services classiques de télévision
; une gestion des réseaux par des SEM établies par les collectivités
locales avec leurs partenaires usuels, les compagnies des eaux
notamment. La réalisation du projet est confiée à la DGT, en raison
des services interactifs. La
DGT s’organise, sous la direction du DG Jacques Dondoux, avec une délégation
à l’audiovisuel, la DAV, chargée des relations avec les SEM, sous la
direction de François Gérin et Nicolas de Tavernost ; la DAII
responsable des choix industriels, sous la direction de Philippe Picard,
puis Charles Rozmaryn ; le CNET chargé des réseaux et des nouveaux
services. Le
CNET entend le projet gouvernemental comme l'amorce d'un réseau
national multimédia et je suis chargé de la responsabilité du Plan câble,
avec une équipe composée de Helga Séguin pour la technique des réseaux,
Patrice Flichy pour les services nouveaux, et Michel Volle pour l’économie
du système. En outre un comité réunit tous les participants au
projet, notamment les DRT immédiatement impliqués. Mais
des difficultés vont bientôt mettre en cause l’ambition initiale du
projet. Une opposition apparaît entre le CNET et DAV sur son ampleur et
ces réticences rejoignent les hésitations de la DG, qui craint de
financer un réseau exploité par d’autres, et celles des DR, pour qui
l’audiovisuel est assez inconnu et les municipalités ignorées. Les réseaux
eux-mêmes sont mis en cause pour le coût des techniques optiques. Les
nouveaux services font l’objet d’autres critiques, malgré des expérimentations
du CNET à Gennevilliers, avec Jean-Claude Quiniou et Raoul Sangla et à
Montpellier, avec P. Flichy et la mairie et malgré la naissance de la
start-up Imédia, avec Marie
Marchand et Jean-François Vermont Les
SEM sont à l’origine d’autres problèmes, avec la prise de pouvoir
des compagnies des eaux, à l’initiative de la CGE aux et de son président
Guy Dejouany. Enfin
la politique gouvernementale ne soutient guère le câble, en lançant
simultanément les projets Canal + et satellites de télévision, qui
s’attaquent à la même clientèle familiale. Tous
ces éléments conduisent à une réduction des ambitions initiales,
avec de nouveaux réseaux plus classiques et moins performants et sans
nouveaux services autres que de télévision usuelle. Le nouveau
ministre Gérard Longuet accepte, en 1986, toutes les revendications de
G. Dejouany. C’en est fini, au moins provisoirement, des ambitions
françaises en multimédia. En
1980, il y avait le téléphone
de la DGT, qui passait de l'électronique et de l'analogique au numérique
et au logiciel, il y avait les données, avec Télétel en particulier
et il y avait trois chaînes de télévision et
la radio en ondes longues. On préparait aussi Numéris, Transpac
et en audiovisuel, outre le plan câble, de nouvelles chaînes de télévision,
y compris Canal +, le satellites TDF et D2Mac.
(D2Mac est un système de numérisation du son, mais non de l’image de télévision.)
.
Le paysage allait beaucoup changer. Du point de vue industriel, on était
en présence des politiques, des collectivités territoriales et des opérateurs
de services utilities, la Générale
des Eaux et la Lyonnaise des Eaux. Il y avait alors un intérêt nouveau
des politiques pour la communication audiovisuelle et
pour les nouvelles technologies. Les
collectivités locales et leurs partenaires habituels se sont lancés
dans la télévision par câble, conçue comme une infrastructure
collective. La Caisse des Dépôts intervenait en raison de l'aspect économique
et des sociétés nouvelles se créaient comme Vidéopole, avec TDF, ou Réseau
câblé de France, avec le belge Gillam, ou Reflex, avec l'américain
Time Warner. Chacun avait son approche personnelle inspirée de son expérience,
l'électricité, l'eau, la Belgique ou l'Amérique.. Du
côté des opérateurs de l’époque, TDF comme la DGT ignoraient le
commercial et se battaient entre eux. Finalement TDF s’est mis dans
les têtes de réseaux et la DGT, qui avait de l'argent et avait intéressé
les politiques aux télécommunications, a pris la construction et
l'exploitation des réseaux. Du
côté des industriels français, Alcatel était le champion du numérique.
Son challenger Thomson-CSF tenait la chaîne complète de
l’audiovisuel et était agressif à l’exportation, après avoir
regroupé les filiales de sociétés internationales nationalisées, LMT
et Ericsson. CGCT nationalisée était restée à part. Puis enfin, il y
avait aussi les PME, Velec, Souriau, etc. Dans
cet environnement, de nouveaux contrats « clés en mains »
ont été proposés par la DGT dans le cadre de conventions
pluriannuelles. Ces contrats étaient pluridisciplinaires, avec
l’ingénierie, les câbles, les centres de distribution, les centres
de gestion, les terminaux, l’installation, la mise en service, la
maintenance. C'était une innovation importante, avec un comité de
pilotage où l’industriel pouvait discuter avec la DGT. C'est ainsi
par exemple que nous avons proposé de rajouter une télécommande au
terminal d'usager. Deux constructeurs de réseaux câblés ont été
retenus, Velec-CGCT et LTT-Thomson devenu Alcatel. Ce qu’il faut
retenir, c’est l'importance des innovations industrielles qui en ont
été les conséquences, comme le répartiteur venu de Thomson grand
public, ou comme les connecteurs optiques, ou encore la fabrication
massive de fibres optiques, etc. Cela était dû en fait à
l'introduction d'un projet pluridisciplinaire dans la boucle locale et
il en est résulté des apports très modernes qu'on retrouve encore
aujourd'hui. Mais
on a câblé beaucoup de logement raccordables avec un taux de pénétration
très faible, parce que la demande était faible, qu’on câblait
beaucoup de logements, et surtout parce qu'il n’y a pas eu d’accent
suffisant sur les services. Et finalement on a parfaitement respecté le
cahier des charges de la DGT, mais à un coût très élevé pour offrir
un service de télédistribution très basique. Je
terminerai par quelques remarques. La première concerne la connotation
à droite du câble coaxial et à gauche de la fibre optique. C'est ce
qui arrive quand la politique se mêle de technologies. La deuxième
concerne les contenus et les tuyaux, quand on oublie ce qu’on
transporte. Et la troisième concerne la technologie et le marché,
quand on oublie qui paye. Je
détiens toutes les archives sur ces propositions et réalisations. L’idée
initiale du plan câble était celle d'un plan audiovisuel décentralisé,
où les collectivités locales devaient prendre une large place. Le
moment semblait propice avec les grandes lois décentralisatrices. En réalité,
ça ne s’est pas passé comme prévu, le ministre de l’Intérieur
ayant manifesté son opposition. La raison en était que la DGT de l’époque
était mal perçue dans ses relations avec les collectivités
territoriales. En
même temps, ces collectivités ne voulaient pas être exclues du progrès
technique, comme cela s’était passé avec l’infrastructure
ferroviaire au IXe siècle, et elles revendiquent leur
inclusion dans ce nouveau progrès technique. Dix ans plus tard, le même
discours se reproduira avec Internet. De plus certaines municipalités
comme Metz, Grenoble, Rennes ou Cergy avaient l’expérience du plan
antérieur de télédistribution en 1973, où elles s'étaient impliquées
dans l'animation populaire. En outre les villes estimaient détenir une
compétence en tant que pourvoyeurs d'infrastructure, mais dans ce
domaine elles entraient en concurrence avec la DGT, ce qui n'était pas
pour arranger les choses. Enfin, elles disposaient d’un régime
juridique intéressant grâce aux sociétés mixtes, même bien encadrées. Tous
ces éléments conduisent les collectivités à se sentir légitimées
pour intervenir. Toutefois,
elles sont un peu effrayées de l’incidence d'investissements directs
et indirects dans les réseaux câblés. Elles cherchent alors à
confier la responsabilité à un relais, ce qui va ouvrir une place
potentielle pour les professionnels des relations territoriales, qui
sont essentiellement les Compagnies des Eaux, justement à la recherche
d'une diversification. En outre la Caisse des dépôts qui cherche à
redorer son image de décentralisateur est prête à intervenir. L’intérêt
des élus va alors se déplacer du réseau, qui n’est pas réellement
son domaine, à l’information locale télévisuelle. Ainsi naissent
les sociétés d'exploitation commerciale, les SLEC, aux responsabilités
plus larges que prévues. Par
rapport à leurs réactions face à la mise en place des réseaux câblés,
on peut distinguer trois types de municipalités : les "dévots"
qui croient au câble, comme Montpellier ou Gennevilliers, les "athées"
qui ne s'intéressent qu'à la distribution locale, comme Metz, et les
"hérétiques" qui réalisent un réseau sans rien demander,
comme Vaux-le-Pénil. P.
Picard. Il me semble qu'on ne savait pas très bien quoi faire et
qu'il n’y avait pas vraiment de business modèle. Finalement, ce qui a
marché, c’est Canal +, parce qu’il y avait une personnalité forte
qui voulait créer une entreprise et gagner de l’argent, avec l'aide
de l'Etat il est vrai. Mais pour le reste, on ne voyait pas bien le développement
sur une base commerciale. Certains pensaient service public, donc
financement par une taxe et même rentabilisation par une pénétration
à 100%. De son côté, la DGT était motivée pour faire de la belle
technologie et éviter que d’autres bâtissent un réseau qui pourrait
faire autre chose que de l’audiovisuel, mais on l'a éliminée des
services. Mais tout cela manquait de cohérence. En
même temps, la DGT se porte comme exploitant des réseaux, après un
temps d'hésitation sur ses capacités en audiovisuel. Mais on ne lui
demande pas de faire les programmes, mais de faire des abonnés, et gérer
les abonnés elle sait faire. La DGT avait d'ailleurs des gens très
compétents dans le domaine de l’audiovisuel. Des précautions ont de
plus été prises pour empêcher les Compagnies des eaux d’intervenir
comme exploitant, en interdisant à une société privée d’exploiter
plus d’une société commerciale. M.
Volle. Il y avait bien un business model pour le plan câble, mais
il était compliqué. Il comportait trois couches. Il
y avait en sous-jacent l’idée de lancer un réseau de télécommunications
à large bande. Après un début à fonctionnalités réduit, on
pensait à un renouvellement complet du réseau de distribution, dont on
sait qu'il représente les trois quarts du capital fixe. La
deuxième couche était le changement de l’économie de
l’audiovisuel. en passant du financement par la redevance plus la
publicité, avec ses limitations et ses effets pervers, vers un
financement de type pay per view, entraînant une modification de l’économie
de la production de programmes. La
troisième dimension était l’ingénierie d’affaires : il s'agissait
de monter l’exploitation du système en traitant des
problèmes de partenariat, de contractualisation entre les différents
intervenants, etc. De
ces trois couches du business model, une seule appartenait à la culture
des télécoms, celle de refaire un réseau de distribution permettant
la transmission de la large bande, encore que des doutes se
manifestaient sur son utilité en termes de services. L’audiovisuel,
par contre, était étranger à toute la hiérarchie de la corporation,
et notamment à Jacques Dondoux qui n'estimait guère les
"saltimbanques" et qui craignait les problèmes politiques de
l'audiovisuel. Du Castel était bien le seul dirigeant passionné par
l’audiovisuel. C’était assez grave que dans une affaire stratégique
aussi lourde, il y ait une si faible adhésion des stratèges. Quand au
volet de la négociation et des partenariats, France Télécom n’a
jamais eu beaucoup de talent, consacrant peu de réflexions au marketing
et privilégiant les relations impériales ! Donc
cela allait assez mal sur deux des volets importants de l’affaire. Le
jour où François du Castel m’a montré le télex indiquant le prix
signés à Rennes en 1986, je me suis rendu compte que le plan câble était
fichu, parce nos calculs montraient qu’à 43 francs par mois, on
n'arriverait jamais à équilibrer les coûts. J'ai dit ce jour là à
François, j’arrête tout, le plan câble est foutu. Il m’as répondu
: "non, on y arrivera, on va remonter les prix". Mais un prix
négocié quelque part devient la norme et s’imposera partout. Et
c’est bien ce qui s’est passé. A.
Giraud.
Il faut quand même savoir que le cabinet de Mexandeau
s’est opposé à la signature des contrats sur le modèle de Rennes.
C'est quand Gérard Longuet l'a remplacé qu’il a fait signer tous ces
contrats. En
y réfléchissant avec une vingtaine d’années de retard, la DGT est
en train de passer d’un modèle ancien à un modèle nouveau, mais
elle est encore dans le modèle ancien, quand il s'agit de construire un
réseau. Le vieux modèle des avances remboursables par les collectivités
locales est ressorti, mais alors il n’y a plus de pilote dans
l’avion et les Compagnies d’Eaux qui ont l’habitude de dialoguer
avec les collectivités savent bien mieux s'en tirer. Un
autre élément du modèle ancien concerne la libéralisation de la télévision,
qui effectivement pour les spectateurs n’apparaît qu’avec la création
de Canal + et c’est pour cela que le président de la République
intervient afin qu'il y ait une vrai libéralisation de la télévision,
qui se traduit aussi par le financement par la publicité. Sur
une question, M. Volle précise que le tarif de Rennes était
insuffisant pour financer un réseau pour lequel la DGT ne prévoyait en
1990, pour 5 millions de prises raccordables, qu’un million de prises
raccordées
Transcrit par F. du Castel Note : Tous les textes ont été soumis
aux intervenants :
L'AHTI a reçu de Yves Guinet le témoignage
suivant : Je résumerai
comme suit le témoignage de F. du Castel : Pour atteindre une finalité
sociale émancipatrice, des choix visionnaires et pertinents furent
proposés par les experts au nouveau gouvernement. Celui-ci élabora une
politique publique ambitieuse. Mais elle heurta les intérêts
financiers des "marchands d'eaux". Elle fut, à ce motif,
entravée puis remise A la
lumière des fonctions que j'exerçais à l'époque des faits, je témoigne
au contraire: - que
la finalité première de cette politique publique, imposée par la DGT/DAII,
n'était pour elle nullement de fournir des services au public, mais de
restaurer l'unité du monopole d'Etat à son bénéfice, pour supprimer
la concurrence qui était apparue en son sein; - qu'il
est inexact d'attribuer la paternité des choix techniques et
industriels qui furent effectués aux experts du Groupe de travail
interministériel sur les perspectives de l'équipement de la France en
nouveaux moyens de distribution audiovisuelle -câbles et satellite-,
car ces choix allèrent au contraire à l'encontre leurs
recommandations; - que
ce plan 1G analogique/2G numérique était irréalisable du point de vue
technique et donc industriel, dans l'état de l'art de l'époque, avant
même de l'être du point de vue commercial et qu'il est donc inexact de
présenter ces choix comme une anticipation pertinente et visionnaire
des réseaux multimédias interactifs; - que
cette infaisabilité technique fut la cause endogène suffisante des
difficultés qui survinrent rapidement, obligeant la DGT/DAII à revenir
à la technologie coaxiale analogique (dite 0G), et qu'il est donc
superfétatoire d'attribuer l'échec de ce plan à des causes exogènes,
si d'ailleurs échec il y eut, puisque sa finalité première fut
atteinte. En
1982, le vénérable article L 33 du code des P&T dispose qu'
"aucune installation de télécommunications ne peut être établie
où employée à la transmission de correspondance que par le ministre
des P&T ou avec son autorisation". Mais ce monopole est devenu
dual depuis la loi du 3 juillet 1972 "portant statut de la
radiodiffusion télévision française" dont l'article 2 affirme:
"Le service public national de la radiodiffusion télévision française
est un monopole d'Etat. Il a pour objet sur tout le territoire de la République
: de définir les programmes destinés à être diffusés au public ou
à certaines catégories de public ; de les diffuser par tous procédés
de télécommunication ; d’organiser, de constituer, d'exploiter et
d'entretenir les réseaux et installations qui assurent cette
diffusion". La loi du 7 août 1974, supprimant l'ORTF, a créé un
établissement public de l'Etat, TDF, auquel elle a confié l'exercice
de ce monopole. Un décret de septembre 1977 a limité l'établissement
de réseaux filaires locaux à large bande aux seuls réseaux
communautaires de radiodiffusion télévision. Ces réseaux, réalisés
par TDF en technologie coaxiale, font partie de son domaine public. La
disparité des tailles de ces deux opérateurs publics est considérable.
La DGT supporte très mal les barrières juridiques qui lui interdisent
l'accès à des marchés porteurs et qui favorisent le développement
d'une concurrence publique. Dans cette période d'innovations majeures
et diversifiées, elle la considère dangereuse pour la pérennité de
son propre monopole et pour la position concurrentielle internationale
des industries qu'elle finance par ses contrats d'équipements, et que
sa DAII oriente par ses contrats d'études. Elle redoute un écrémage
de marchés émergents qu'elle cible également. (Télétel, Télécom
1). En réaction, elle élabore divers discours: son monopole est
naturel ; la convergence des infrastructures dans le futur réseau numérique
à intégration de services (RNIS) lui permettra de distribuer les
services de télévision au coût marginal : financer des réseaux spécialisés
est donc dispendieux pour la collectivité ; face aux
menaces américaines, l'absence d'une stratégie industrielle
unifiée induit un risque majeur pour l'indépendance nationale. Ces
discours, qui impliquent tous la restauration de l'unicité du monopole
d'Etat, transcendent les appartenances politiques des dirigeants de la
DGT/DAII et leurs rivalités. Ainsi,
dés janvier 1978, la convergence numérique est vendue à l'opinion
publique comme imminente, inexorable et révolutionnaire. Le rapport
Nora-Minc sur l'Informatisation de la société
l'affirme : " La télévision aujourd'hui analogique, peut déjà
être transmise sur le mode numérique, de même que la radio: Les procédés
sont encore expérimentaux mais leur généralisation à terme de dix
ans est probable. Quelle sera alors la différence entre les données
informatiques, une image de télévision, un son radiophonique où des
bribes de conversation téléphonique? Une intensité, une fréquence,
un débit: rien n'est plus ténu ni plus indiscernable" (p. 24).
(Que le lecteur observe ici que, un quart de siècle après, la
diffusion terrestre de la radio et celle de la télévision sont encore
en France exclusivement analogiques!). Le rapport précise : "La
DGT voit dans TDF un accident historique qu'il lui appartient de
circonscrire et à la limite de circonvenir" (p. 77). En
1982, la saga satellitaire n'en est encore qu'à ses débuts. Teletel
est expérimenté à Velizy et l'annuaire électronique en Bretagne. Il
est moins connu que le CCETT a déjà développé les technologies de la
diffusion de données par paquets (Didon) à 4 mégabits/s dans un canal
de télévision, de l'accès conditionnel aux services par carte à mémoire,
de la vidéographie diffusée, de l'embrouillage des images de télévision,
des technologies coaxiales à large bande (70 canaux) ou de la diffusion
terrestre à 12 GHz, et que TDF les expérimente activement aux
Etats-Unis, notamment en coopération avec CBS comme en témoignent les
rapports d'activité de l'époque. Le plan
d'affaires de TDF est d'exploiter ces technologies sur ce que l'on
n'appelle pas encore les boucles locales à large bande (notamment sur
le réseau VHF) au moyen d'offres de services solvables constituées,
durant les horaires de travail, de services professionnels (vidéographie
diffusée, vidéocommunications, vidéo messageries), et durant la soirée
et le week-end, de services domestiques (cinéma payant à domicile,
rediffusions). Le
changement politique de mai 1981 a amené de nouveaux dirigeants à la
DGT/DAII. La
contribution que le ministère des P&T adresse en 1981à la
Commission Moinot, créée par le Premier Ministre pour une réforme de
l'audiovisuel, constitue une anthologie de sa pensée économique :
"Il est hors de doute qu'au début du XXIème
siècle les multiples avantages de la distribution par câble de
la télévision dans chaque foyer auront remplacé la télévision
hertzienne par antenne individuelle (…) Le retard en câblage
classique (coaxial) peut représenter un avantage pour passer
directement au passage en fibre optique qui est, personne n'en doute
plus, la technique d'avenir (…) L'analogie câble/téléphone se
double (...) de multiples considérations ayant trait à la très grande
complémentarité, voire l'identité, des futurs réseaux de
distribution à domicile des télécommunications et de la télévision…
En France, (…) la seule voie audacieuse et raisonnable en même temps
est de viser la convergence." (Force est bien d'observer que tout,
dans cette prospective, se révélera faux.) Mais la
Commission Moinot, qui veut garantir l'autonomie de l'audiovisuel, reste
sourde à ce discours: "Il a paru également nécessaire qu'en l'état
actuel de leur développement, la gestion de tous les réseaux qui
acheminent, par quelque moyen que ce soit, des programmes de
communication audiovisuelle, soit assurée par un établissement public
autonome relevant à la fois de la Haute Autorité et du ministère des
P&T" (Rapport du 30 septembre 1981, p. 44) Plus
grave, cette volonté de la DGT/DAII, qui divise le nouveau
gouvernement, se heurte en outre à celles du législateur et du juge
administratif. A cette époque, ces derniers sont encore attentifs au
respect du principe de finalité dans ces activités économiques
nouvelles, parce qu'elles touchent à l'exercice de droits publics
fondamentaux (ex: le secret de la correspondance, la liberté
d'expression, etc.). Produire des services de correspondance publique ou
produire et distribuer des services de communication audiovisuelle
constituent deux finalités très différentes du service public,
appelant leurs financements, leurs institutions et leurs réglementations
propres. La loi
de communication audiovisuelle promulguée le 29 juillet 82 érige
explicitement la communication audiovisuelle en catégorie juridique
nouvelle (art. 1). Elle affirme des droits nouveaux, comme celui de
"l'anonymat des choix faits par les usagers parmi les programmes
qu'ils peuvent recevoir" (art. 3). Elle va même jusqu'à retirer
du champ de compétence réglementaire du code des P&T (art. 77)
"tout service de communication audiovisuelle avec le public
en général ou avec des catégories de public par lequel chaque
utilisateur du service interroge lui-même à distance un ensemble d'écrits,
de sons, d'images où de documents audiovisuels de toutes natures, (…)
et ne reçoit en retour que les éléments demandés." Le débat
parlementaire révèle de vives contradictions entre le ministère des
PTT et celui de la communication concernant l'étendue des compétences
de TDF sur les réseaux câblés. Le
gouvernement constitue un Groupe de travail interministériel pour éclairer
les contradictions qui le divisent sur les technologies à promouvoir
pour la distribution audiovisuelle. Les rapports confidentiels des
experts sont déposés en juillet 82 : Le sous-groupe Evolution des réseaux
câblés- Recherche et développement (Groupe Poncin-Sabatier), censé
produire la vision la plus prospective, conclut ainsi le résumé de ses
propositions: "On présente pour terminer une ébauche de scénario
de mise en place des réseaux câblés en France
Le démarrage en 1984 s'appuie sur la technique coaxiale ; à
partir de 86-87 les fibres optiques sont utilisées pour une fraction
grandissante des chantiers de câblage ouverts chaque année et entre
1988 et 1990 pour la totalité des nouveaux réseaux". Il
recommande toutefois qu'une expérimentation préalable des réseaux
optiques soit effectuée. Dans ce
contexte préoccupant, où elle anticipe que la volonté du nouveau
gouvernement de relancer le développement de la télévision par câble
profitera principalement à son concurrent public, la DGT/DAII décide
alors d'utiliser sa puissance financière (6 milliards de francs sur
trois ans pour raccorder 1,5 millions de foyers en 1G!) pour préempter
l'infrastructure à établir et forcer ainsi les barrières juridiques
que l'Etat lui oppose. Elle
constitue durant l'été 82 un groupe (Mission Picard) au sein de la
DAII qui consulte les industriels et qui, en dépit de leurs réserves
presque unanimes, élabore le scénario technique, industriel et
financier de ce qui va constituer le plan câble optique à deux générations:
Analogique 1G, puis Numérique 2G. TDF en
fait une critique sévère et très motivée, mais qui demeurera
confidentielle. Cette
préemption s'accompagne de mesures visant à circonvenir ce concurrent
public: Pour supprimer son autonomie stratégique, la réunification des
laboratoires du CCETT (mission Profit-Marti) est notifiée au président
de TDF le 28 décembre 1982. Un nouveau président, issu de la DGT, lui
succède début 83. Celui-ci signe, dès le31 mai 83, un "Protocole
DGT-TDF sur le développement des réseaux câblés" dont l'article
5 attribue à la DGT la maîtrise d'ouvrage, la propriété et
l'exploitation technique de ces réseaux. Le décret n° 83-769 du 25 août
1983 du premier ministre tirera la conséquence des décisions
gouvernementales du 3 novembre 82 : "Les autorisations prévues à
l'article 8 (de la loi de communication audiovisuelle) sont accordées
par le ministre des PTT." L'unicité
du monopole est ainsi rétablie et la finalité première de ce
"plan" est atteinte. J'évoquerai
pour conclure quelques causes fondamentales de l'infaisabilité du plan
d'action technique et industriel établi par la DAII. Les
deux générations de réseaux optiques mettaient en œuvre des équipements
d'extrémité (les serveurs en tête des réseaux et les terminaux
d'usagers) de technologies entièrement différentes. Il ne serait
possible de cueillir les fruits annoncés de la convergence, (à
supposer qu'il y en ait) qu'avec la seconde génération
d'infrastructures numériques 2G car l'infrastructure en optique 1G
analogique, qui seule était réalisable techniquement, ne permettait
d'offrir aux téléspectateurs qu'une qualité de service très réduite,
tout à fait insusceptible de concurrencer celle des réseaux
analogiques coaxiaux traditionnels, dont le coût était considérablement
moindre. Il fallait donc un enchaînement rapide. Cela signifiait que
les produits de première génération seraient commercialement périmés
avant même d'avoir été mis sur le marché ! Seule une industrie
administrée pouvait consentir à s'engager dans pareille aventure! Mais
il y avait pire. La réalisation du plan supposait le développement des
technologies numériques et leur normalisation dès 1985-1986. Or la maîtrise
de ces processus complexes, conduits dans un contexte international, échappait
aux pouvoirs du ministère des PTT. Derrière des terminologies ésotériques
était dissimulée une spéculation fort hasardeuse. Je témoigne,
comme rapporteur à l'époque du groupe d'experts européens sur le
codage numérique de l'image naturelle animée, que celui-ci constituait
alors une barrière infranchissable,
interdisant de passer du 1G analogique au 2G numérique dans les délais
assignés par le plan. Les connaissances scientifiques étaient encore
très insuffisantes, et les défis technologiques (capacité des mémoires,
puissance des microprocesseurs) n'étaient pas même à portée des
industries américaines et japonaises. L'industrie nationale des
composants (RTC, EFCIS), fort en retard sur elles, était donc bien
incapable de les relever. La normalisation des
techniques du codage numérique de l'image naturelle animée en vue de
sa distribution n'interviendra qu'en 1994, avec la spécification MPEG 2
(norme ISO 13818/1-2-3, nov. 1994) et avec la spécification DVB-C de
l'ETSI (norme ETS 300 429, déc. 1994) pour la distribution
audiovisuelle par câble coaxial. |