Le centenaire de Pierre Marzin    (1905-1994)

 
   Le centenaire de Pierre Marzin a été célébré dans son Trégor natal (région de Lannion, Cotes d’Armor) en juillet et octobre 2005. P. Marzin a été successivement chercheur et créateur du Service de recherche et de contrôle technique des télécommunications avant la seconde guerre mondiale, directeur du Centre national d’étude des télécommunications de 1954 à 1967, Directeur général des télécommunications de 1968 à 1971, enfin sénateur des Côtes d’Armor de 1971 à1980. La réunion de juillet, ouverte par Didier Lombard, était un hommage rendu par des personnalités bretonnes et nationales, suivi de l’inauguration d’une exposition

«Pierre Marzin, une vie consacrée aux télécommunications et au développement de la Bretagne » à Pleumeur-Bodou. (Cette exposition est reprise par le Sénat, où a siégé P. Marzin, et elle est inaugurée par Pascal Viginier le 13 décembre).  La réunion des 13-14 octobre était un colloque sur des thèmes chers à P. Marzin « Télécommunications, entreprises, territoires ». Les actes de ce colloque seront publiés dans la Collection scientifique des télécommunications. En raison des exposés historiques qui y ont été présentés, à côté de sujets plus actuels, les Cahiers offrent ci-dessous à ses lecteurs, avec l’accord des organisateurs du Colloque, un résumé de ces premiers exposés, soit 8 sur un total de 25 exposés, en  espérant qu’ils y verront une  incitation à lire les Actes lors de leur parution.

   Les Cahiers  y ajoutent le compte-rendu d’un ouvrage de Pascal Griset sur P. Marzin, qu’on peut se procurer au Musée de Pleumeur-Bodou pour la somme de 25 €.

 

 

 

Pierre Mounier-Kuhn, Le calcul électronique et informatique au CNET à l’époque de P. Marzin

 

   Jusqu’à 1954, le CNET connaît une pénurie de moyens de calcul, malgré des besoins s’exprimant dans plusieurs secteurs d’activité, qui se contentent de machines analogiques. P. Marzin redresse la situation, motivé surtout par le lancement dès 1975 du département RME, orienté vers la commutation électronique. Des systèmes expérimentaux sont réalisés par le CNET, Antinéa en 1958, Ramsès en 1965. Ce dernier équipe le centre de calcul du CNET-Lannion qui vient d’être créé, alors que Issy-les-Moulineaux est équipé en matériel CII. Un laboratoire d’essai des ordinateurs existants est aussi institué à Lannion. Cette bonne gestion du temps et du progrès technique rencontre le changement de politique du gouvernement pour le développement de l’informatique.

 

   La discussion rappelle les oppositions de P. Marzin à Gaston Letellier, responsable des études de commutation qui ne croyait au progrès de l’informatique, et  à Pierre Goudet, qui dirigeait le département très avancé des Hyperfréquences. Elle souligne aussi le rôle joué par Louis-Joseph Libois.

 

 

 

Pierre Musso, Télécommunications et territoires, avant et après la dérégulation

 

 Des éléments de rupture sont intervenus dans la dialectique territoires / télécommunications : la dérégulation initialisée dans les années 1980, le territoire virtuel d’Internet dans les années 1990, le passage à une politique publique de compétitivité dans l’aménagement du territoire et l’émergence d’une économie de la connaissance. Avant 1980, le monopole public est centralisateur et les collectivités locales ne jouent qu’un rôle marginal dans les télécoms, si ce n’est après la loi de 1923 pour leur procurer des « avances remboursables ». Un début de régionalisation intervient en 1971-73 avec la création des Directions opérationnelles.

   Les premiers pas des collectivités territoriales apparaissent dans les années 1980, avec le plan télématique, puis le plan câble. Ils s’accompagnent de prémices de la dérégulation, avec l’intervention des Compagnies des eaux et la revendication de « téléports ». Mais la loi de 1990 n’apporte rien en ce qui concerne l’aménagement du territoire. A partir de 1996, la dérégulation s’accélère et les collectivités sont appelées à intervenir comme acteurs des télécoms, avec un rôle croissant de la DATAR. En 2003, elles pourront même devenir opérateurs de télécoms, non sans qu’il en résulte une « fracture numérique » entre les régions accédant au haut débit et les autres.

   Mais les contraintes financières vont réduire les ambitions et les rêves socio-culturels d’aménagement du territoire, au profit d’une logique de management et de compétitivité. Les « pôles de compétitivité » voudraient pourtant favoriser une relance de  « l’économie de la connaissance ».

 

   La discussion s’interroge sur la diversité des situations européennes et sur le zonage des pôles de compétitivité. Elle souligne les limites des moyens des Régions.

 

 

Michel Guillou, La technologie américaine à Pleumeur-Bodou ou la rencontre d’une ambition nationale avec des projets internationaux

 

   Les débuts de la conquête de l’espace concernent très vite aussi bien les télécoms  que l’audiovisuel, et le CNET s’implique rapidement Lorsque la possibilité d’orbites géostationnaire apparaît, un débat porte sur son intérêt par rapport aux satellites défilants et un autre débat porte sur le type optimal d’antenne à faible bruit : paraboles ou cornet ?  Une première expérience de liaison trans-Atlantique a lieu avec le ballon américain satellisé Echo. Mais l’enjeu audiovisuel est plus important et les Américains proposent aux Français et aux Britanniques l’utilisation du satellite Relay. Une station de réception est construite rapidement à Pleumeur-Bodou, avec la CGE et l’aide américaine selon le modèle de AT&T de grand cornet sous un radome et les Français reçoivent les premières images télévisées le 11 juillet 1962. Le CNET deviendra par la suite un partenaire important des instances spatiales françaises et européennes.

 

   La discussion revient sur le débat du choix d’antenne où les arguments techniques et politiques ne coïncident pas toujours. Il porte aussi sur l’influence alors des techniques américaines sur l’Europe qui connut l’occupation. Les Britannique avaient une expérience en radioastronomie ? qui leur a permis de construire leur propre antenne et leur insuccès provisoire fut dû à des causes secondes.

 

 

Pascal Griset, Pleumeur-Bodou, quels enjeux pour les entreprises américaines ?

 

   Les entreprises américaines souhaitent depuis toujours contrôler le trafic trans-Atlantique. Elles avaient déjà tenté de s’assurer le contrôle des câbles sous-marins et celui de la TSF, en jouant sur des prix amortis sur le marché intérieur. AT&T craint la concurrence sur le téléphone ; elle passe un accord en ce sens avec RCA et développe les Bells Lab. Le premier câble téléphonique en 1956 est sien. Elle recherche des interlocuteurs européens pour contrôler les satellites de communication. Mais en 1972, elle doit se retirer du marché international pour ne garder que le marché « domestique ».

 

   Dans la discussion, il est rappelé que France Câbles disposait d’un certain contrôle des câbles sous-marins en 1894. On peut aussi s’interroger sur la disparition finale de AT&T, dont le monopole commence à être contesté dès la fin des années 1960 et est définitivement supprimé en 1984.

 

 

Maurice Bernard, Introduction à la séance Maintien et développement de l’industrie des télécoms

 

   Pierre Marzin a très bien compris l’intérêt d’études sur les composants - les pièces détachées comme on disait alors -. Il existait, bien avant son arrivée en 1953, certaines études, comme sur les tubes hyperfréquences ou sur le transistor au Ge, mais c’est à partir de 1960 que fut décidée une orientation du CNET sur les sciences des matériaux et les technologies optoélectroniques. La suite ne fit qu’amplifier cette tendance avec la création du CNET-Grenoble sur les circuits intégrés  au Silicium.

 

Jean-Marie Colin, Georges Phélizon, Antoine Sorba, Dualité civil-militaire à l’époque de P. Marzin

 

   Les pionniers des télécoms ont été aussi bien civils que militaires. Il suffit de rappeler les noms du capitaine Julien, du commandant Bourragué, de Pierre David, d’Ernest Giboin, du professeur Messy, de Maurice Delorraine, d’Alain Clavier, d’Emile Girardeau, de Pierre Brenot et du général Ferrié. Pendant la guerre 1939-45, un certain regroupement s’effectue, qui conduit à la création du CNET interministériel en 1944. Mais les tensions entre ministères ne permettent pas que cette solution soit stable et les applications civiles et militaires divergent. Si le réseau RITA, première technique cellulaire en France, est un succès militaire, la commutation temporelle est un succès civil.

 

   Dans la discussion, certains se demandent si le caractère interministériel du CNET n’est pas dû à la nécessité d’intégrer des militaires dans un cadre civil après l’occupation de la zone sud. Un autre sujet est l’apparition d’un poste radio d’abonné dès 1977 chez les militaires.

 

 

Michel Atten, L’émergence de la R&D dans les télécommunications françaises et le rôle de Pierre Marzin

 
   Pierre Marzin commence lui-même par faire de la recherche, avec René Sueur sur les courants porteurs, avant et pendant la guerre. Il sait que la R&D spécialisée en télécoms existe aux Etats-Unis depuis les années 1930. Il crée le SRCT pendant que Jean Dauvin pousse à la création d’un CNET interministériel. De premiers résultats apparaissent dès la Libération, avec le département Hyperfréquences de Goudet, d’où viendront Voge, Lapostolle, Picquendar, Le Mézec, etc., et avec les faisceaux hertziens, les commutateurs L43, R6 et Xbar, mais non l’autorural. Après le limogeage de Dauvin, le CNET manque de cohérence et l’arrivée de P. Marzin à la direction du CNET-SRCT en 1953 va lui donner un autre dynamisme. Même si les Hyperfréquences disparaissent à la suite d’un conflit Marzin-Goudet, le département RME, d’où sortira E10, est créé en 1957 avec L.J. Libois et J. Dondoux, et le centre de Lannion naît en 1960. Les grands programmes se succèdent, dans tous les domaines, ainsi que la collaboration nationale et internationale. Lorsque P. Marzin est nommé DGT en 1968, l’expansion se poursuit avec L.-J. Libois et se poursuivra jusqu’en 1974. Le CNET comptait 100 postes en 1949, il en compte 3000 en 1970.

 

   Dans la discussion, le rôle du regretté Paul Andrieux en composants est rappelé. Il est aussi souligné que P. Marzin a toujours subordonné le CNET à la DGT, même si parfois la culture câble des ingénieurs de la DGT retardait l’arrivée d’une innovation radio comme les faisceaux hertziens.

 

 

Patrice Flichy, Une expérience réussie d’articulation entre la recherche, l’enseignement et l’industrie : l’exemple de Grenoble et du pôle Minatec

 

   Il est frappant de constater la vitesse avec laquelle, dans ce cul-de-sac géographique qu’est Grenoble – comme Lannion- on a vu converger recherche et industrie. La diversité des compétences était limitée et l’articulation du local et du global s’est bien réalisée.De grandes équipes ont été constituées, mais surtout le rôle des individus, à commencer par Néel, a été décisif. Plus précisément, dans les relations recherche / industrie, les pôles technologiques ont été financés par des fonds publics ; dans le rapport local / global, la mondialisation a sans doute contribué à sortir du modèle des Universités localisées et fermées sur elles-mêmes, sans oublier le rôle des programmes nationaux ; dans la relation équipe / individus, de grandes équipes en nucléaire et de grands équipements ont favorisé la mise en réseau des relations humaines. La différence avec Lannion tient pour une part à ce que Marzin est un entrepreneur et Néel un scientifique.

 

   Dans la discussion, il et souligné que Grenoble et Lannion sont deux réussites dont il faut espérer qu’elles seront durables.

 

 

Fabrice Marzin, Rôle des politiques et des planificateurs dans le développement industriel de la Bretagne

 

   Le développement des télécommunications en Bretagne a été lancé par Pierre Marzin et René Pléven, avec une vision d’avenir sur les perspectives offertes par les télécommunications « sur la base d’une politique d’innovation ».R. Pléven s’était consacré entièrement à l’action politique, après avoir travaillé au meilleur niveau, de 1929 à 1939, dans un grand groupe anglo-américain du téléphone. P. Marzin agissait, dans les années 1950, pour automatiser le réseau téléphonique et pour accélérer le déploiement de la télévision en Bretagne.

   Dès le début des années 1960, le CELIB, présidé pare R. Pléven, met dans ses priorités le plan téléphonique breton.. Ce plan sera adopté, à la fin de 1968, par le gouvernement et mené plus rapidement que le plan routier, lancé en même temps. Au début des années 1970, la Bretagne dispose d’un réseau téléphonique moderne, avec en prime, dans le cadre du programme E 10, la numérisation du réseau du Trégor-Goëlo, premières infrastructures de réseau numérisées.

 

 

Jean-Jacques Monnier, Géographes et économistes face au développement des télécoms en Bretagne, 1905-1994

 

   Maurice Le Lannou, longtemps chroniqueur au journal Le Monde, a observé la crise profonde affectant la Bretagne, et particulièrement le Trégor, avant l’établissement du CNET à Lannion. Pour Michel Philiponneau, le projet Marzin, médité depuis 1958, a été un succès. Pierre Georges, lui, était opposé à la décentralisation industrielle. De leur côté, Pierre Flatrès et André Meynier se sont très peu intéressés au développement des télécoms en Bretagne..Ce dernier a cependant été frappé par l’articulation des vides de différentes natures, démographique, automobile, téléphonique, etc., dans le développement de la Bretagne. En 1975, Jean Gottman, pionnier des études géographiques sur le réseau téléphonique et sur son rôle dans le développement d’un territoire, trouve insuffisantes les études consacrées au téléphone. Enfin, Henri Krier, économiste, s’interroge sur les utilisations de « l’autoroute électronique de l’ouest » après 1976. Au total, la prise de conscience de l’importance des télécoms a été assez tardive en Bretagne du côté des universitaires.

  

Résumés par François du Castel et Philippe Dupuis

 

    

Pascal Griset, Les réseaux de l’innovation, Pierre Marzin 1905-1994, éd. Musée des télécoms, Pleumeur-Bodou, 2005

 

   France Télécom a demandé à l’historien Pascal Griset de rédiger un ouvrage court sur la vie de P. Marzin. Dans ce document assez richement illustré, d’une cinquantaine de pages, l’auteur rapporte d’abord l’enfance de ce Trégorois issu de la mécanique agricole, que ses qualités conduisent à Polytechnique.

   Sorti dans les PTT, Marzin s’oriente tout de suite vers la recherche et se fait un nom sur les « courants porteurs ». Il traverse l’occupation nazie en apportant un certain soutien à la Résistance. Après la Guerre, il prend la tête de la Direction des recherches et du contrôle technique et, de là, il va prendre en 1954 le contrôle du Centre national d’études des télécommunications créé à la Libération.

   P. Marzin a une vision de l’avenir, malgré la pénurie régnant dans la téléphonie d’après-guerre. Il prépare les techniques du futur, en jouant notamment sur la commutation numérique, avec L.-J. Libois, et sur l’arrivée de l’espace. Il a aussi une vision de son pays, la Bretagne, et implante le CNET-Lannion, sans omettre un environnement industriel, et le centre spatial de Pleumeur-Bodou.

   En 1968, il devient directeur général des Télécommunications et commence à développer le téléphone, mais les moyens arriveront encore plus tard.

   Atteint par l’âge de la retraite en 1973, il se fait alors élire sénateur des Côtes d’Armor et continue de veiller sur son héritage jusqu’à son décès en 1994.

   Bien résumé, ce petit livre fait revivre les années de lutte du service public pour un développement national et régional des télécommunications, où Pierre Marzin joua un rôle décisif.

 

F. du Castel