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Entretien
A la
suite d’un entretien avec Michel Atten et François du Castel, Pierre
Lestrade a souhaité la publication du texte suivant.
UNE OPTION DE FORMATION ORIGINALE……
ET SES CONSEQUENCES SUR MA CARRIERE
Pierre LESTRADE
Je suis entré dans le corps
des ingénieurs des télécommunications à un moment où il était peu
attractif, sur le plan financier (moins de 1000 francs par mois en
1959), sur le plan des carrières (avancement en ingénieur en chef
bouché) et sur celui des réalisations, les télécommunications ayant
été considérées comme non prioritaires dans les plans successifs
depuis la libération.
Pourquoi ce choix, alors que l’industrie, et dans une moindre
mesure les services (nous sommes en 1955), offrait de nombreux débouchés
à la sortie de l’X ? J’étais arrivé à la conclusion que les
télécommunications et l’électronique constituaient un secteur
d’avenir, et donc qu’une formation en ces domaines me serait
profitable dans le privé, après quelques années aux PTT. L’avenir
allait partiellement confirmer, partiellement démentir cette analyse.
Mais je ne me sentais pas une vocation de pur technoscientifique ;
durant mes études, je m’étais au moins autant intéressé à
d’autres domaines, tels que la littérature, l’histoire et la géographie,
et j’étais assez fasciné par l’économie, malgré la nullité, à
mes yeux évidente, du cours d’économie à Polytechnique à cette époque.
L’économie est au cœur du fonctionnement de notre société, elle
est fortement reliée à l’histoire et la géographie en une espèce
de triangle de connaissances – mais aussi, ce que j’évaluais mal à
l’époque, à la sociologie.
J’ai
donc recherché une formation en économie – qui n’existait guère
à l’époque que dans les facultés de droit. Il n’y avait pas
encore de « licence » d’économie, mais simplement des
options de la licence en droit, avec surtout une spécialisation complète
de la quatrième année de cette licence « nouvelle formule ».
C’est ainsi que je me suis inscrit en 1ère année de
licence en droit à la Faculté de Droit de Paris à l’automne 1957,
au moment où commençaient mes études à l’ENST. Ces études
expliquent pour partie mon choix de la Direction des Télécommunication
de Paris à la sortie de l’ENST, puisqu’elles devaient se poursuivre
jusqu’en 1961 – et même jusque fin 1962, date à laquelle j’ai
obtenu le DESS de Sciences Economiques qui me donnait le droit de rédiger
une thèse de doctorat.
Le droit a été pour moi dans ces circonstances un « produit
fatal » comme disent les économistes – comme le beurre pour les
fabricants de fromage, si on peut oser cette comparaison. Bien que l’étude
du droit ne fût donc pas le but recherché, elle devait s’avérer
utile – et même de plus en plus utile – dans mes fonctions
directoriales successives, donc bien des années plus tard.
Cette démarche était à l’époque originale et inégalement
appréciée. Le Directeur fondateur de l’ENST, M. Suchet, homme
remarquable au demeurant, recevait chaque ingénieur élève en début
de la dernière année ; comme je lui mentionnais mon inscription
parallèle rue Cujas, il m’affirma péremptoirement que « cela
ne me servirait jamais aux PTT » - ce qui conforta à l’époque
mon analyse selon laquelle mon avenir n’était pas aux PTT.
Au début des années 60, il est devenu possible aux ingénieurs
diplômés de s’inscrire directement en dernière année de licence,
voire en DESS, sans suivre comme moi le parcours complet. Ces possibilités
nouvelles, et peut-être aussi mon exemple, ont incité quelques ingénieurs
à s’ouvrir à ce domaine, ce que, je crois, ils n’ont pas regretté.
J’ai été affecté en octobre 1959 au service des lignes de
Paris, dirigé par M. Hilbert, Ingénieur en chef, un service de 3000
personnes d’un dynamisme très relatif, sauf en matière de
canalisations (M. Chiganne), les autres ingénieurs en chef ayant des
comportements parfois singuliers. J’ai apporté, avec la bénédiction
de MM. Jambenoire et Hilbert, un peu de tonus et même provoqué une réforme
subdivisant le service en trois circonscriptions dont les limites
s’imposaient à chaque sous service des lignes, permettant les
dialogues directs entre opérationnels géographiquement homologues. Ces
trois circonscriptions ont constitué l’amorce des trois directions opérationnelles
des télécommunications (DOT) créées en 1975.
Malgré ce succès, j’ai profité du « pantouflage »
vers la banque de M. Lefoulon pour m’intéresser aux travaux neufs des
centraux téléphoniques de banlieue, dans le but d’élargir mon champ
de connaissances et donc de compétences.
Parallèlement, je prenais contact avec Marcel Coutier, nouveau
responsable du Plan et des affaires économiques à la DGT en vue de définir
le thème de la thèse de doctorat à laquelle je songeais dès
l’obtention du DESS. Et c’est là que ma carrière bascula.
oooOooo
Comme
mentionné plus haut, le peu d’intérêt du Commissariat du Plan vis
à vis des télécommunication pénalisait gravement ce secteur. Il en résulta
des empoignades peu diplomatiques entre l’ingénieur général
Bruniaux et Bruno Massé, Commissaire Général, qui réagit en refusant
le dialogue. M. Bruniaux dut ainsi céder sa place à Marcel Coutier,
qui imagina d’introduire au Commissariat au Plan un chargé de
mission, pratique courante à l’époque, le Commissariat Général ne
disposant en propre que d’un très petit nombre d’emplois (quelques
dizaines, intendance comprise) ; il était évidemment souhaitable
que ce futur chargé de mission ait une compétence en économie aussi
peu contestable que possible compte tenu de la médiocrité des
relations PTT-Commissariat à ce moment. Ainsi, j’étais le seul
candidat potentiel possédant la double compétence télécommunications/économie
à ce poste qui n’existait pas et auquel je ne pouvais songer.
C’est ainsi que Marcel Coutier entreprit de faire valider ma
candidature … spontanée par le Directeur Général, M. Croze, par le
Ministre des PTT, M. Marette, avec l’aide de son conseiller technique
Gilbert Dennery, et bien sûr par le Commissaire Général au Plan.
Je me suis ainsi retrouvé au printemps 1963 dans la division
Transports, présidée par Emile Bizot, ingénieur général des Ponts
et Chaussées blanchi sous le harnais, et animée par Michel Rousselot,
un des moteurs d’un groupe d’ingénieurs des Ponts et Chaussées
s’intéressant à une économie nouvelle manière autour du futur prix
Nobel d’économie Maurice Allais.
Le Plan jouait encore à ce moment un rôle considérable, sous
l’impulsion de Pierre Massé, avec l’appui du Président de la République
Charles de Gaulle : « une ardente obligation »
. C’est largement là qu’ont été arrêtés les choix et les
montants des investissements, d’abord dans le cadre du plan devenu
quinquennal, puis pour chaque année budgétaire, avec les Finances et
le ministère concerné.
Le
Plan en cours était le 4ème et couvrait la période de 1962
à 1965 ; les sommes prévues pour les télécommunications étaient,
comme l’avait souligné M. Bruniaux, à un niveau très bas, mais cela
représentait un certain progrès, permettant un premier démarrage pour
la mise en place des capacités de production, alors quasi-nulles, de
l’industrie française des télécommunications.
Pendant
l’existence du 4ème Plan, on réfléchissait au 5ème
Plan (1966 à 1970) et pour cela on s’efforçait de se représenter un
horizon plus lointain, celui de 1985, pour éclairer le chemin à
parcourir. En ce qui concernait les transports et les télécommunications,
j’ai donc étudié ce type de projections en m’appuyant sur des
comparaisons internationales, démarche malaisée car les séries
statistiques ne sont pas homogènes (définitions, si elles existent, présentant
des différences parfois importantes) ni d’un pays à un autre, ni même
d’une année à une autre. En ce qui concerne les télécommunications,
j’ai alors constaté qu’on pouvait représenter l’évolution des
pays dits développés sur un graphique doublement logarithmique (lignes
principales pour 100 habitants, PIB par tête), sous forme de segments
de droite, donc extrapolables.
Il en ressortait que la France était manifestement à la traîne,
avec des retards pouvant dépasser trente ans par rapport à certains
pays comme les Etats-Unis et la Suède. C’était une base solide pour
tenter de convaincre la Plan et les Finances. Les Finances, qui
occupaient alors le Louvre, lieu de pouvoir s’il en fût, étaient
représentées par un énarque, de la direction du Budget, dont le rôle
statutaire est de dire quasi-automatiquement non ; pendant deux
ans, je me suis heurté à un mur, puis, mon interlocuteur restant
inchangé – chance rare, car ils « tournaient » souvent
pour ne pas se compromettre avec le secteur dont ils sont en charge –,
le mur s’est fissuré et mes propositions de croissance ont reçu un
accueil de plus en plus favorable.
Mon dossier a quelque peu perturbé le Commissaire Général,
Pierre Massé, mais l’a laissé sceptique ; néanmoins, il a
souhaité conforter sa position en faisant dégonfler la supposée
baudruche. A cet effet, il a transmis l’étude au futur président
d’EdF, économiste réputé, qui était un de ses proches – et qui a
confirmé la réalité du problème. Le champ était alors ouvert à une
révision de la position du Plan, pilotée par le Commissaire adjoint
Ripert ; in extremis, les propositions du 5ème Plan étaient
majorées par un milliard « optionnel », ce qui avait le mérite
de faire apparaître les propositions « fermes » comme
minimales.
Certes,
les volumes prévus au 5ème Plan étaient encore modestes,
mais ils correspondaient à une croissance relative forte des capacités
de production, étape nécessaire dans la « perspective 1985 »,
que j’avais chiffré à 16 millions de lignes principales (comparées
aux 3 millions de lignes alors en service) – donc une perspective osée,
mais qui s’avérera sous-estimée.
Après l’approbation du 5ème Plan, le Commissariat a
traversé une période plus calme, avant le lancement des études du
Plan suivant – ce qui m’a incité à envisager mon départ (et mon
remplacement par Alain Turbat). Les années 1966 et 1967 ont été marquées
pour moi par la coexistence d’une activité officielle et d’une
autre plus souterraine.
Comme
mentionné plus haut, les crédits d’investissement annuels étaient
en pratique arrêtés lors de débats triangulaires entre les Finances,
le Plan et le Ministère concerné ; pour les crédits 1967 des télécommunications,
la concertation Finances-Plan avaient abouti à une augmentation assez
conséquente, de l’ordre de 20%, mais le Secrétaire Général des PTT
expliqua qu’une croissance supérieure à 12% remettait en cause les
équilibres internes de la maison – à ma grande colère, on
l’imagine.
Cela
m’incita à m’engager davantage dans des réflexions « séparatistes » ;
l’une d’elles fut de tenter de reconstituer, avec Claude Volatier,
ce qu’auraient dû être des comptes par branche depuis les années
50. Cette étude, menée en liaison avec l’amicale des ingénieurs,
montre que sur la période étudiée, les investissements en télécommunications
réalisés auraient pu être entièrement autofinancés par les recettes
des usagers ; les emprunts PTT correspondaient en fait à la
couverture de déficits des services financiers (peut-être majorés par
des clés de répartition favorables au courrier) et constituaient donc
pour les télécommunications une charge d’autant plus indue que les
besoins de ce secteur étaient très mal couverts. L’exactitude des
faits relevés fut confirmée verbalement par des responsables de la
direction du Budget des PTT.
Dans ces conditions, et malgré les évolutions susmentionnées,
la situation de la branche télécommunications s’aggravait ; déjà
un énarque, directeur de la Prévision aux Finances, se portait
candidat au poste de directeur général des télécommunications que
Raymond Croze occupait sans convaincre, faute d’avoir élaboré une
stratégie de croissance. C’est alors que Gérard Théry et Jacques
Dondoux
entreprirent de construire cette stratégie manquante ; ils
m’associèrent à cette tâche, puisque je m’étais déjà intéressé
à son financement ; tout naturellement, j’en ai construit le
« business plan », ce qui ne s’était jamais fait. Grâce
à cette stratégie crédible, il fut possible de faire nommer DGT
Monsieur Pierre Marzin, entouré d’un état-major dynamique.
Peu de temps auparavant, j’étais revenu à la Direction des Télécommunications
de Paris, auprès de M. Jambenoire, comme chargé d’un embryon de
service du Plan à la place de Marcel Lacout nommé au Ministère, pour
« 5 à 6 ans » selon le contrat verbal passé avec mon chef ;
c’est dans cette position, en tant que rapporteur, que j’ai rédigé
une grande part du rapport Arrivet sur l’automatisation des réseaux,
rapport qui permit de passer de l’automatisation par points (les
villes) à l’automatisation par groupements entiers, en renonçant définitivement
à l’aberration technico-économique de « l’automatique rural »,
coûteuse exception française.
Mais, dès la fin de 1967, Gérard Théry obtenait de mon chef mon
transfert à la DGT, en charge de la division études économiques ;
ma résistance ne différa l’opération que de trois mois : mon
option de formation en économie avait encore frappé.
L’économie est en fait assez peu reliée aux mathématiques, qui sont
trop souvent un moyen pour masquer l’ignorance des économistes en
matière d’interactions très humaines au sein de notre société
psychologiquement très complexe ; l’art de la statistique
s’efforce de déchiffrer ces interactions.
Cela rendait le Plan très attractif : parmi la quarantaine de
conseillers et chargés de mission de l’époque, plusieurs ont fait
carrière, à l’instar de Jacques Delors, futur Président de la
Commission Européenne.
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