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Conférence Les télécommunications,
enfin une priorité nationale : 1969-1979 Conférence prononcée à l'occasion de l'Assemblée générale
AHTI de janvier 2003 par
Roger Légaré Présentation
par Jean Carteron, président de l'AHTI L'époque
où les choses étaient très différentes n'est pas si éloignée.
C'est l'époque où la société française prend conscience du grave
retard qui la pénalise en matière de téléphonie. Entre le "22
à Asnières" et la situation d'aujourd'hui, il s'est passé
moins d'un tiers de siècle. Alors, plutôt que d'évoquer ce qu'ont
pu être les événements dans le passé, nous avons pensé plus intéressant
de donner la parole à un homme de terrain qui les a vécus. Je
remercie Roger Legaré d'avoir accepter cette présentation. Je
rappelle que Roger Légaré fut un homme de terrain dès le début de
sa carrière, puisqu'il est entré dans l'Administration des PTT comme
technicien en 1938. Il est reçu à un concours interne qui lui vaut
de passer la période de guerre à l'entretien du réseau de Paris. A
la Libération, il est appelé au Service d'enseignements par son
directeur Charles Suchet qui a laissé un grand souvenir. (Je me
permets de rappeler que je lui dois mon entrée dans le monde
informatique en 1952). Charles Suchet conseille à Roger Legaré de
passer le concours de l'ENST où il est reçu en 1954. A sa sortie en
1957, le Directeur général Raymond Croze l'invite à venir s'occuper
des nouveaux systèmes de commutation cross-bar à la Direction générale.
Il participe à la création de Socotel et commence à se frotter aux
débuts de la commutation électronique. C'est alors que lui est confiée
la Direction régionale de Rennes, pour suivre l'installation en
Bretagne du premier central téléphonique électronique. Il exerce
ensuite des fonctions analogues dans la région d'Ile de France, comme
Directeur de Paris extra-muros. Roger
Legaré Je
suis ravi de reconnaître dans la salle des camarades de longue date,
dont le chef de file est Louis-Joseph Libois. Je me retrouve dans ces
locaux que je n'ai pas revus depuis 1983. Quels changements ! Je suis
allé à l'amphi Thévenin parce que c'est là que j'ai fait mon premier
exposé sur le cross-bar en 1958. Je
vais vous parler de la période 1969-79, mais je pense nécessaire de
dire quelques mots sur les années précédentes. Quand je suis devenu
ingénieur des travaux, l'ingénieur en chef qui m'a reçu à d'Orléans,
Henri Mongas, m'a défini la fonction : "C'est toi qui fais le
boulot, moi je le définis et le contrôle". Et là, il a fallu que
l'on s'occupe de la reconstruction du réseau très abîmé par la
guerre. On était alors complètement démunis. La reconstruction, c'était
en priorité le logement et les ouvrages d'art, quand à Orléans il n'y
avait plus de pont sur la Loire. Dans les plans d'équipement, jusqu'au
cinquième commençant en 1970, les télécommunications étaient en
queue dans les priorités et les ressources accordées à
l'Administration des PTT, branche Télécoms, étaient faibles. Avec des
budgets aussi maigres, on remplaçait le plus urgent, là où il n'y
avait plus de central, comme à Rouen ou Montpellier. À Orléans, il en
restait un, mais une bombe n'était pas tombée bien loin et il fallait
remettre tout d'aplomb. Le réseau de transmission ne valait pas mieux,
le seul secours immédiat était l'aérien et les courants porteurs de
Pierre Marzin. En
1970, année du cinquième plan, il existait une pression assez vive de
la clientèle des entreprises et des affaires. Je venais d'être nommé
à Rennes et l'urgence était de bâtir des projets pour le préfet de région,
qui à l'époque était le représentant du pouvoir. J'ai alors été
appelé pour m'entendre dire que j'allais avoir des crédits six fois
plus élevés que ceux accordés à mon collègue l'année précédente.
C'est très motivant à entendre, mais quand
il faut faire le boulot, c'est autre chose. Et nous étions
seulement, comme encadrement supérieur, 5 ingénieurs et 3
administrateurs. Il fallait sur le terrain reprendre complètement la
structure du réseau, qui était encore en exploitation manuelle, avec
quelques centraux automatiques dans les villes principales et avec, dans
la campagne, l'automatique rural. Ce matériel avait été mis en place
à partir de 1935, avec pour objectif d'assurer un service permanent,
puisque, dans les petites agglomérations, le service était assuré au
bureau de Poste seulement de jour, à l'aide de "tableaux"
manuels. Il fallait donc tout refaire, restructurer les réseaux avec
les nouveaux supports de transmissions, et puis automatiser. Durant
cette période, nous avons bénéficié de l'arrivée des systèmes électromécaniques
modernes, les cross-bars, ce qui nous a permis de monter un plan d'équipement
avec ce matériel. A cinq cadres, nous avons redessiné complètement le
réseau breton, avant de passer à l'exécution. Je ne ferai pas de
commentaires sur les élus qui nous demandaient de mettre en tête de
plan le central de leur secteur. Par exemple, Fougères a dû être
remonté au 5ème rang, parce que le maire était ministre de
l'Agriculture. A part cela, ce qui m'a marqué alors dans ma carrière,
c'est cette révision complète des concepts d'organisation des réseaux.
C'est
naturellement dans l'application, que nous avons rencontré les pires
difficultés. La première concernait la résorption du service manuel,
c'est à dire des opératrices. Dans la région de Bretagne, il y en
avait à peu près 1500 qui allaient perdre leur emploi en quelques années.
Il fallait trouver des solutions, notamment auprès du collègue des
Postes qui nous a beaucoup aidés en reprenant une importante partie du
personnel titulaire. Dans les autres administrations, il y eut peu de
placements. Le problème des auxiliaires qui perdaient leur emploi était
le plus difficile à résoudre. Nous
avons eu aussi de sérieuses difficultés avec les personnels des lignes
qui pensaient connaître un développement considérable. Mais que se
passerait-il une fois rattrapé notre retard, la reconversion de ce
personnel étant insurmontable ? Aussi avons-nous dû choisir la
solution de la sous-traitance, même si on nous reprochait un transfert
aux entreprises privées. Cela nous a demandé un gros effort pour
consulter ces entreprises, gérer les appels d'offres, contrôler les
marchés. Nous avons utilisé par contre beaucoup de personnel des
lignes dans le contrôle des travaux. Le réseau
breton se développait à grande vitesse et on se demandait quelle
dimension lui donner. Nous avons pris comme règle simple trois fois le
nombre de clients desservis à la date du projet. C’était difficile
parce que, dans la campagne bretonne, nous avions un tissu
agro-industriel d'entreprises qui cultivaient et commercialisaient les
primeurs, pratiquaient l’élevage ou
traitaient les produits de la mer. Ainsi, dans une commune des
monts d'Arrée, Poullaouen, il a fallu installer un plan de 30 lignes et
10 lignes de télex pour desservir une entreprise de 200 emplois ! En
fait, la force politique et économique bretonne était aux aguets des télécommunications,
parce qu'elle obtenait de celles-ci une action plus rapide que le plan
routier pour désenclaver le Grand Ouest. C'était d'ailleurs la même
chose en Normandie. Cette période offrait enfin aux fonctionnaires des
Télécoms la possibilité d'être à la fois administrateurs et ingénieurs,
parce qu'on avait enfin les moyens ! Mais il fallait aussi réorganiser
les services, selon les plans de la Direction générale et dans la
fournaise des idées. C’est là
qu'on a commencé à faire craquer un peu la baraque. Il ne faut pas
oublier que nous étions imbriqués dans les PTT. Quand j'ai été nommé
à Rennes, j’ai été appelé par le Directeur général, Pierre
Marzin, qui m’a dit : "Mon vieux, tu t’occupes de tes bâtiment
et de tes lignes aériennes". Or nous n’étions pas maîtres des
services des bâtiments, ni des services des lignes aériennes, tous
gouvernés par la Poste. Fallait-il aller vers le "schisme" de
la Poste et des Télécommunications ? Cela a beaucoup perturbé la
vie des responsables, parce qu'ils étaient soumis aux réactions des
personnels et harcelés par les forces politiques. La corporation des
ingénieurs militait en faveur de la séparation des deux
administrations et même rêvait d’une privatisation des Télécoms.
Mais il valait mieux être prudent dans les échanges avec les forces
environnantes et traiter ce problème avec souplesse, mais aussi avec
fermeté, parce qu’il n’était pas possible que les télécommunications
montent à un haut niveau d’activité avec une structure paralysante.
Il a bien fallu résoudre un
problème qui posait des contraintes quotidiennes à tous les
responsables d’une région. La Bretagne
connaissait aussi d’autres soucis avec le CNET-Lannion. Le CNET était
en train de sortir la commutation électronique temporelle et la zone de
Lannion lui servait de banc d’essai en exploitation réelle. Le
Directeur général m'avait dit : " C’est toi l’opérateur,
et tu me diras ce qu’ils font à Lannion, où il y aura certainement
des craquements ". En effet, à la mise en service de la zone de
Paimpol, un collègue me téléphone : "Ce n'est pas encore
au point leur matériel, ça ne taxe pas ". Je lui dis :
" Pas un mot à la presse, sinon ça va monter à Paris ".
En outre, il y avait parfois des arrêts et chaque fois c'était un
copain breton du Directeur général qui était touché ! Malgré toutes
ces péripéties, le premier réseau numérique en exploitation réelle
autour de Lannion était mis en service en 1972, couvrant les
groupements de Lannion, Paimpol et Guingamp. C’était
une réalisation remarquable qui a eu un retentissement international et
a ouvert des perspectives à l’industrie pour l’exportation. Devant
ces résultats prometteurs, bien des problèmes se relativisaient, en
particulier du côté des infrastructures, quand les bâtiments étaient
construits aux normes anciennes alors que les nouveaux matériels
tenaient "dans une dent creuse". Le jour de l’inauguration, on
évitait que le cortège aille se promener dans les salles vides.
L'innovation pose souvent des problèmes d'investissements mal ajustés.
Dans une modernisation importante, évitons de le reprocher aux braves
exploitants. Par la suite,
la commutation électronique temporelle s'est répandue partout. Je me
souviens d’une mission aux Etats-Unis avec Louis-Joseph Libois, dans
la banlieue de Chicago, où le patron des labos AT&T de Indian Hill,
en Illinois, m'a déclaré : "Oh, l’électronique numérique, on
le mettra peut être dans les centres de transit, mais dans les centres
urbains, certainement pas avant des années". L'explosion en systèmes
numériques des réseaux partis des Côtes du Nord les a certainement
surpris. On a vu des gars de grands labos américains venir rôder prés
de nos centraux, tout surpris de voir que les Français s’étaient si
bien débrouillés dans ce secteur. La
commutation électronique nous a aussi ouvert les yeux sur
l’informatique et, dans les services, elle a contribué à faire de
l’informatique un outil indispensable, que tout le monde peut
maintenant utiliser dans la gestion de son activité professionnelle. Revenons à
1976, lorsque le tournant, au plan national, vers l’électronique
impose des choix : Faut-il garder les autres matériels, en
particulier les cross-bars ? Il ne faut pas oublier que, dans l’électromécanique,
le premier central Rotary 7A du réseau de Paris, c’est Carnot en 1928
et le dernier Gobelins démonté en 1985. Le premier cross-bar de série,
c’est en 1963 dans le réseau parisien et le dernier c’est aussi en
1985. Je me souviens d’un ingénieur général chez qui j’ai débuté,
qui me disait "N’oubliez pas que vous travaillez pour 50
ans". Et bien, à la vitesse où se sont déroulés les générations
de matériels, ça ne s’est nullement vérifié. Et pourtant un autre
ingénieur me disait : "En électronique, y pas de miracle, il
faudra autant de temps". Ces anciens collègues qui avaient
travaillé avec des matériels tranquilles pour des dizaines d’années
ne pouvaient croire aux évolutions que prédisaient les
"fous" de Lannion. Dans d'autres
domaines, j’ai des repères qui me laissent rêveur : quand j'arrive
en Bretagne, il y a 240 000 lignes et, en 1985, je suis invité à
inaugurer le million d’abonnés ! J'étais alors à Paris extra-muros
depuis 1974, engagé avec mon équipe dans la course folle du delta LP,
conduite par Gérard Théry pour qui le problème n°1 était le développement
du nombre d'abonnés en France. A Paris extra-muros, on raccordait à
peu près autant d’abonnés par an que j’en ai trouvés en Bretagne
à mon arrivée. Ce changement de dimension dans la période 1969-79 a
marqué aussi le départ de l'autonomie des télécoms : à la fin de
1979, on ne parlait plus des PTT. Et on dit que la France est un vieux
pays, qui n'évolue pas ! Pour
terminer, je voudrais rendre hommage aux présidents Pompidou et Giscard
d’Estaing et à leurs équipes de hauts fonctionnaires qui ont bien
travaillé dans leur domaine de responsabilité et nous ont impulsé.
Aujourd'hui il reste un réseau fixe de plus de 30 millions d’abonnés
en France et à côté coexiste le réseau du portable qui va bientôt
avoir autant d’abonnés ; l'un et l'autre sont toujours entre les
mains de l'opérateur public, France Télécom, issu de l'Administration
des PTT. Questions : -
Vous avez parlé du raccourcissement du cycle de vie des équipements :
la première génération électronique a duré combien de temps ? RL. Le modèle
N3 est mis en service en 1972. Les années suivantes André Pinet au
CNET et Pierre Tallegas à la Société électronique lannionaise
cherchent à gagner en dimension et, au début des années 1980, on met
en service le modèle N1 plus puissant : 20 000 lignes. En outre, il y a
eu des évolutions au delà de cette capacité, avec l'objectif des
grands centraux parisiens alors plutôt en technique spatiale. De ce
fait les générations ont été encore raccourcies à 15 ou 20 ans. Le
dernier N1 vient d'être démonté ! -
À quel moment les autocommutateurs privés ont-ils
été introduits ? RL. Il y a eu
de perfectionnements dans les cross-bars, qui ont permis la création
d'autocommutateurs privés, dits PBX. Avec les systèmes électroniques,
la création de commutateurs PBX a suivi de très près celle des
centraux publics.
-
Est-ce que tu peux nous dire un mot sur l'attitude des syndicats
alors que, si je me souviens bien, le premier ministre, Jacques Chirac
avait dit à Force Ouvrière qu'on ne toucherait pas à l'unité des PTT
? RL. J'ai déjà
évoqué les problèmes avec les syndicats, à l'occasion du traitement
des problèmes avec les agents des lignes et les opératrices en
Bretagne. En région parisienne, on est plus près du pouvoir central et
j'ai eu affaire aux leaders des Fédérations lors du traitement des
problèmes d'organisation des services qui avaient de moins en moins de
points communs avec les services postaux. Mais je me mets mal dans
l'optique d'un premier ministre faisant une telle déclaration ! En
1974, quand j'arrive à l'Extra-muros, ça commence par une grève
nationale qui a duré un mois. Les rapports avec les forces politiques
et syndicales étaient, aux niveaux national et régional, consacrés
surtout aux problèmes généraux, touchant aux traitements et aux carrières
des personnels, mais le problème de l'unité des PTT était peu évoqué.
J'ai exercé à La Poste comme Directeur de l'équipement, de 1979 à
1981, où je m'occupais de l'automatisation des centres de tri. Ce qui
m'a frappé à l'époque, c'était la disparition
de fait du problème de l'unité. Pour l'Extra-muros,
François du Castel qui était alors notre inspecteur général
et parlait avec les chefs de centre, pourrait vous dire un mot;
- François du Castel : ce que j'ai constaté, c'est que tu avais
une certaine aura vis-à-vis du personnel, ce qui te permettait des
interventions que ne pouvaient pas se permettre d'autres directeurs régionaux . RL. Mon père
était ouvrier métallurgiste chez Renault et représentant syndical, ce
qui fait que j'ai connu le milieu syndicaliste très jeune et que je
sentais bien les agents des télécoms, alors qu'à la Poste c'étaient
des gars différents que l'automatisation perturbait en menaçant leur
emploi. -
Je vis en Bretagne depuis 1967 et, en 1971, j'ai rejoint le CNET.
J'habitais Perros-Guirec et étais le 400ème abonné du téléphone
temporel, alors que l'on disait qu'à Lannion il y avait autant de
centraux que d'abonnés. Mais je voudrais revenir sur le problème de la
taxation défaillante du premier central temporel de Paimpol. Dès qu'il
l'a appris, le directeur Jacques Dondoux a convoqué d'urgence les
cadres en réunion et leur a dit "Ca
ne peut pas durer, sans taxation tout notre effort est perdu". On a
passé toute la matinée à travailler sur le sujet, alors qu'il n'y
avait aucun codage spécifique sur la taxation. Je crois que c'est là
qu'on a compris que les tous les bits n'avaient pas le même poids,
selon qu'il s'agit de parole, d'erreurs ou de taxation. Mais en
attendant, il fallait trouver une solution et pendant deux mois il y a
eu une facture réduite de moitié par rapport à la précédente. Mais
ça a été un véritable psychodrame au CNET. -
En mars 1979, il y avait au CNET-Lannion un côté très
visionnaire des télécoms. On projette d'étendre la commutation
temporelle sur Guingamp, Paimpol et Lannion,
alors que le central de Perros-Guirec ne devait fonctionner qu'un
an plus tard. Déjà le premier autoroute de données, réalisé en
1973, avait permis à André Pinet d'imaginer de nouveaux services.
Pendant ce temps, à la région, vous étiez occupés à raccorder au
jour le jour en cross-bar ! Je voulais seulement témoigner de l'état
d'esprit qui régnait alors au CNET Lannion. RL.
Personnellement j'ai toujours été attiré par les nouveautés et, avec
d'autres collègues du CNET venus nous assister à Rennes, comme Jean-Noël
Méreur, on se demandait comment aider la réussite des créations du
CNET. -
Terminons par une anecdote : Grâce à l'autoroute de l'Ouest,
j'ai eu un visiophone dans mon bureau à Rennes qui faisait l'admiration
du général commandant la région militaire. Mais il ne faut pas être
trop triomphaliste, parce qu'en fait la première liaison numérique
construite par le CNET l'a été à la demande d'EDF et d'IBM à partir
de 1967. Les aventuriers n'existaient pas qu'au CNET. Ainsi s'achève
l'enregistrement de la réunion.
Transcription F. du Castel |