Bernard Esambert

Témoignage

 

 

 

  Bernard Esambert, qui joua un rôle important pour le progrès des « technologies de l’information et de la communication », comme on dit aujourd’hui, dans les années 1960-70 au sein du Cabinet de Georges Pompidou, Président de la République, est intervenu sur ses souvenirs de l’époque, lors d’un colloque dont les actes ont été publiés dans un livre collectif, sous la direction de Eric Bussière, Georges Pompidou face à la mutation économique de l’Occident, 1969-1974, éd. PUF, Paris, 2003. Naturellement ce témoignage, comme tout autre, a un aspect subjectif et est influencé par la vision d’aujourd’hui, mais il garde toute la valeur historique d’un témoignage. Avec l’ accord de l’auteur nous en publions des extraits significatifs. Les sous-titres sont de la rédaction.

 

 

              Je vais essayer de vous dire ma vérité sur les dossiers industriels traités à cette époque : le plan Calcul, les télécommunications, la sidérurgie et l'automobile. Sur ces quatre dossiers, il y en a deux qui sont d'une très grande clarté, où les stratégies, les ambitions sont clairement définies, ainsi que les moyens mis en œuvre, et puis il y en a deux qui sont plus ambigus, la sidérurgie et le plan Calcul.

 

 

Le plan Calcul

 

              Je vais commencer par le plus difficile, le plan Calcul, qui a donné lieu à des colloques animés, à l'occasion desquels se sont opposés les tenants du plan et ceux qui, à partir de 1974, ont fait évoluer celui-ci d'une façon divergente par rapport à ce qui s'était passé auparavant.

              Le plan Calcul est né du désir de la France de se doter, peut ­être d'abord d'un véritable ordinateur scientifique, ou en tout cas certainement d'un moyen de négociation pour pouvoir disposer d'ordinateurs scientifiques dont nous avions cruellement besoin dans plusieurs secteurs. Et puis, il s'est passé ce qui se passe souvent en pareil cas, c'est-à-dire que les différents ingénieurs qui ont eu la mission de constituer ce potentiel se sont piqués au jeu et ont construit finalement, ou ont essayé de construire, une véritable industrie des ordinateurs.  

              Quand on regarde les choses aujourd'hui, on pourrait se dire que ce n'était pas un pari perdu d'avance, puisque l'on voit surgir, au firmament de l'informatique, des étoiles comme Dell et quelques autres, qui n'ont que quelques années d'existence et qui sont devenues les champions de ce secteur. Dans les années 1960 et le début des années 1970, c'était beaucoup plus difficile à imaginer et surtout à réaliser, parce que l'informatique n'était pas du tout encore ce qu'elle est devenue, c'est-à-dire une industrie souple, mobile, de matériels relativement légers, le logiciel étant le plus important. C'était à l'époque, il faut s'en souvenir, une industrie de mainframes, c'est-à-dire composée pour l'essentiel de hardware avec, bien sûr, des logiciels importants mais l'ensemble hardware-logiciels représentait des efforts de recherche-développement extraordinairement coûteux et donc l'arrivée d'un nouveau venu faisant front à Honeywell, IBM, Hewlett-Packard et quelques autres n'était pas une chose évidente.

              Ce pari était déjà très difficile à tenir, à partir du moment où il a dérivé vers la constitution d'un champion industriel, et il s'est doublé de deux autres difficultés, qui ont résulté, d'une part de la coexistence de Bull et de CII, c'est-à-dire de deux champions qui se prétendaient français, Bull disant urbi et orbi que ce groupe n'était pas moins français que la CII, et, d'autre part, des rivalités et des enjeux de puissance entre Alcatel et Thomson, singulièrement entre leurs présidents.         

              Pourquoi ne pas avoir, pour résoudre la deuxième difficulté, fusionné Thomson et la CGE ? D'abord il s'agissait de deux groupes privés, et l'État n'avait pas à fusionner deux groupes privés, mais deuxièmement, et surtout entre les matériels, les efforts de recherche-développement, les réseaux commerciaux et les capacités de production de ces deux groupes, il n'y avait strictement aucun point commun. Thomson était sur les composants, la CGE était à l'époque sur les courants forts, aussi bien que sur les autocommutateurs et tout cela ne dialoguait guère industriellement, commercialement et en termes de recherche-développement, sauf peut-être sur la partie des commutateurs de téléphonie issue de composants électroniques.

              Aujourd'hui, quand vous regardez les groupes qui ont fait suite à Thomson et à la CGE, c'est-à-dire Thalès et Alcatel, ceux-ci sont complètement indépendants l'un de l'autre et je ne pense pas qu'on les verra fusionner rapidement. Vous avez aussi aux États-Unis et dans tous les autres pays vu se développer des groupes comme Thalès et Alcatel et, quand fusion il y a, il s’agit plutôt de regroupement entre les groupes de l'électronique et les groupes de défense, plutôt qu'entre les groupes d'électronique et les groupes de télécommunication ou de courants forts.

              En tout cas, la fusion ne s'est pas faite et je crois qu'il ne faut absolument pas le regretter, mais le fait qu'elle ne se fasse pas s'est traduit par des enjeux de pouvoirs entre deux présidents, dont les ego étaient extraordinai­rement développés, ce qui a singulièrement compliqué le pro­blème puisque, lorsque la CGE est devenue minoritaire et s'est même quasiment retirée du plan Calcul, elle n'a eu de cesse de freiner le développement de la CII, devenue une filiale de Thomson.

              L'orientation vers l'Europe a été, je crois, la bonne orienta­tion et elle a été prise dès l'arrivée de Georges Pompidou à l'Élysée, avec les autres orphelins de l'Europe dans ce domaine. C'est vrai qu'elle a été remise en cause en 1974 avant d'avoir pu s'affirmer. Construire un groupe dans ce domaine, j'ai déjà indi­qué que c'était formidablement difficile, fusionner quatre ou cinq affaires du même secteur de pays européens différents, c'était une gageure encore plus grande. Quand Georges Pompidou a disparu, il est vrai qu'Unidata n'avait pas encore une assise très grande et son sort a été malheureusement scellé dans le sens que l'on sait. Le bilan de tout cela, si l'on regarde aujourd'hui le résultat de cette aventure, c'est-à-dire un groupe Bull exsangue, réduit à sa plus simple expression, paraît être forte­ment négatif.

              En vérité, il faut bien voir que la création de la CII et aussi le rôle de toutes les sociétés périphériques, les PME, n'ont pas été dépourvus d'intérêt industriellement. D'abord, la CII a irrigué massivement en ingénieurs de qualité ces périphériques et d'innombrables sociétés de logiciels qui ont pris naissance à l'époque. Cela a été la grande époque des start up dans le domaine des logiciels, comme la Steria, la Sema, GSI et bien d'autres, et ces sociétés ont souvent été créées par des transfuges de CII, c'est-à-dire que CII a été l'une des matrices de l'industrie du logiciel en France. On peut regretter l’absence d'une industrie du hardware, à l'échelle mondiale ; on a eu, en tout cas, une formidable industrie du logiciel qui a été la première en Europe et l'une des premières au monde jusqu'à une époque récente.

              S'agissant des périphériques, la plupart des sociétés ont effectivement disparu, ou ont été rachetées, et c'est vrai qu'elles ne relevaient pas tellement de la politique de l'Institut de développement industriel (IDI) créé à la même époque, mais qui ne s'at­tachait pas forcément à financer des industries de haute technologie. De plus, ces jeunes pousses technologiques avaient le vent en poupe et n'avaient pas forcément envie de côtoyer cet Institut, qui très rapidement est apparu comme s'occupant davantage de canards boiteux que de sociétés en plein essor. En tout cas, il n'y a pas eu de lien très étroit, pour cette raison notamment, entre le secrétariat d'État à la Moyenne et petite industrie, créé en 1969, et ces indus­tries de haute technologie.

              Voilà un bilan contrasté, mais, encore une fois, lorsque l'on voit ce que sont devenus les grands groupes industriels et l'essor pris par nos sociétés de logiciels sur la base, hélas, des décombres de toute cette poli­tique, on peut se satisfaire du verre à moitié plein, du côté du logiciel.

 

 

Les télécommunications

 

              Pour les télécommunications, le dossier était, si j'ose dire, d'une grande simplicité sur tous les plans. En 1967, c'était l'époque du « 22 à Asnières ». Je ne vais pas revenir sur les retards que nous avions accumulés et qui nous mettaient au rang du der­nier pays d'Amérique latine ou presque. Il était absolument évi­dent qu'il fallait faire quelque chose et sortir de la problématique du Plan qui avait classé le téléphone dans les équipements non absolument nécessaires pour le grand public.

              Je me souviens très bien que je suis arrivé à ce moment-là à Matignon. La première mission que m'a confiée Michel Jobert, directeur de cabinet du Premier ministre, a été de regarder ce problème et de lui faire une note de synthèse ainsi qu'au Premier ministre. Ma note n'a pas été, malheureusement, très compliquée à rédiger. Elle a provoqué un certain nombre de réunions à Matignon, entre la fin de 1967 et le début de 1968, dans des conditions d'ailleurs un peu iconoclastes, car le taux de croissance des inves­tissements dans le téléphone â l'époque était très faible et l'arbitrage budgétaire concernant l'année 1968 avait déjà été fait, comme toujours au mois d'août, et conférait une fois de plus un taux de croissance au téléphone qui ne lui permettrait pas de commencer à rattraper son retard.

              Yves Guéna, le ministre des PTT, s'est vu suggérer vivement par le Premier ministre de revenir à la charge auprès du ministre de l'Economie et des finances pour demander un ré-arbitrage, ce qui ne s'était jamais fait. Le nouvel arbitrage a eu lieu, dans le sens que vous pouvez imaginer, pour commencer à enclencher 1e décollage des inves­tissements dans le téléphone et surtout, peu de temps après, il a donné lieu à un nouveau comité interministériel, à l'occasion duquel des taux de croissance à moyen terme, sur trois ans, ont été fixés, de l'ordre de 20 à 25 %, de façon à ce que les industriels sachent à quoi s'en tenir et que l'on puisse exiger d'eux en contrepartie de fortes réductions de prix.

              Simultanément, une technique très prometteuse voyait le jour à l'époque qui était celle de la commutation temporelle, on dirait numérique aujourd'hui, ainsi qu'une autre technique, celle des télécommunications spatiales, on dirait analogique. Le choix a été fait aussi à l'époque par le Premier ministre, peut-être un peu plus tard, j'ai un doute, en faveur de la technique 1a plus prometteuse et c'est ce qui nous a permis, dix ou quinze ans plus tard, d'avoir le réseau de télécommunications le plus moderne, après avoir eu le plus médiocre.

              Tout ce contexte était absolument clair et évident, en termes de capacités d'investissements, de modernisation des matériels, encore fallait-il que les industriels jouent le jeu. Ces industriels étaient des filiales de ITT, une coopérative ouvrière, l'AOIP, et la CGE, pour l'essentiel. Les prix étaient à un niveau tel que les filiales de la CGE, mal gérées, avaient tout juste le nez hors de l'eau, pendant que les filiales du groupe ITT, bien gérées, gagnaient des monceaux d'argent qui leur permettaient de racheter en France, à 1'époque, tout ce qui se présentait, le groupe Pigier et bien d'autres affaires. La malheureuse coopéra­tive ouvrière était dans le même état que les filiales de la CGE. Je me souviens, quand on a exigé de ces groupes industriels de fortes baisses de prix, en proportion des fortes augmentations de volumes garanties sur plusieurs années, m'être fait traiter de fossoyeur de l'industrie des télécommunications par le directeur général de la CGE de l'époque. Laquelle a plutôt prospéré par la suite.

              Le troisième problème des télécommunications était celui de l'avenir de l'administration des PTT, parce que, à l'époque, il y avait un ministère des PTT et un secrétaire général des PTT qui coiffaient la poste, les services financiers et les télécommunications. Le cash-flow des télécommunications, qui n'était d'ailleurs pas énorme, n'était même pas consacré entièrement aux investissements dans les télécommunications, puisqu'il finançait une partie des pertes de la poste, car on n'osait pas relever le prix du timbre, toujours pour maintenir l'indice des prix dans des bornes raisonnables.

              Il fallait donc casser ce mécanisme diabolique, qui empêchait d’affecter au téléphone les moyens dont il avait besoin, et la façon la plus radicale d'y arriver, c'était de supprimer le secrétaire général, dont la principale fonction était justement d'organiser cette dérivation des cash-flow. Il y avait un lobby - je parle toujours avec la franchise qu'a exigée de nous Pierre Messmer - qui avait l'habitude de propulser l'un des siens à la tête du secrétariat général des PTT et qui ne l'entendait pas de cette oreille.

              Je n'ai pas trouvé d'autres solutions, en connivence avec le président de la République, que de bloquer le décret nommant le nouvel administrateur civil dans un tiroir de mon bureau - et Jean Donnedieu de Vabres, se souvient peut-être que ce décret n'est jamais ressorti de mon bureau, malgré ses demandes -, grâce à quoi, le poste de secrétaire général des PTT a disparu et les transferts de cash-flow par la même occasion. Ensuite, Robert Galley et Hubert Germain ont étudié et mis en œuvre ou évoqué un certain nombre de schémas et, petit à petit, ils ont fait prendre à la Direction générale des télécommunications son envol.

              L'idée d'un office des télécommunications est née à l'époque et elle a d'ailleurs été fortement soutenue par Valéry Giscard d'Estaing. Elle s'est heurtée à de fortes oppositions des syndicats et notamment de FO et d'André Bergeron. Au moment où un nouveau rapport de Hubert Germain devait arriver sur le bureau du président de la République pour décision, nous étions malheureusement déjà en avril 1974. Ce qui veut dire que le futur France Télécom était en gestation à l'époque, mais qu'il y avait seulement une Direction générale des télécommunications renforcée, au moment de la disparition de Georges Pompidou.

 

 

Georges Pompidou

 

              Voilà pour les dossiers particuliers. Si j'essaie de prendre un peu de hauteur, on a vu à l'occasion d'une des conférences de presse de Georges Pompidou, que celui-ci avait une claire conscience du fait que la France n'était pas seule au monde et cela dès 1969. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il était parfaitement lucide, comme certains économistes, et qu’il s'était procuré les chiffres montrant que le commerce mondial avait commencé à croître plus vite que la richesse mondiale, dès 1962, et que nous étions donc entrés dans un monde où les échanges allaient prédominer et ces échanges allaient entraîner, on le savait déjà notamment par l'observation des multinationales américaines, des échanges d'usines pour naturaliser les produits sur les territoires où l'on souhaitait les exporter, donc des échanges de capitaux.

              Cela l'a conduit à prendre un certain nombre d'orientations très rapidement, en particulier à encourager les exportations et les investissements à l'étranger, et cela en symétrie des investissements étrangers en France. C'est à l'époque que s'est construite la doctrine suivant laquelle on pouvait laisser aux Américains, et à d'autres, la possibilité d'investir en France (sauf peut-être de racheter les affaires considérées comme stratégiques, comme par exemple Jeumont-Schneider) à condition que les groupes français investissent à due concurrence à l'étranger. C'est ce qui s'est produit et, au bout de quelques années, on a disposé d'un potentiel à l'étranger représentant environ 10 % du marché français, pendant que les groupes étrangers possédaient en France un potentiel représentant également 10 % de notre marché.

  Tout cela a débouché sur un conseil restreint en 1970, ou en 1971, sur l'investissement à l'étranger, ce qui montre bien que Georges Pompidou était conscient des prémices du phénomène de mondialisation. Dans le fonds, ce qui le motivait c'était de faire en sorte que la France tire son épingle du jeu dans cette mondialisation à venir, en se projetant dans une Europe dans laquelle il était en train de faire entrer un partenaire important, la Grande ­Bretagne.

              Ainsi se sont orchestrés des encouragements à l'industrie française, socle de ce développement dans la mondialisation et base du rayonnement d'une nation, mais comme il était conscient qu'il y avait un effet de taille dans la puissance de ce socle économique, l'étape européenne était toujours sous-jacente dans les décisions qu'il prenait et tous les encouragements qu'il a apportés à la construction de ce socle industriel se sont doublés d'une projection sur l'Europe : les soutiens à la recherche-développement, les encouragements aux PME et PMI, l'aménagement du territoire, pour faire que cette croissance importante soit tenable humainement, l'accompagnement social par la mensualisation, l'enseignement professionnel et bien d'autres mesures pour encourager et rendre supportable ce développement industriel. Cette priorité a donné lieu à près de 40 conseils interministériels à l'Élysée, sans oublier, bien entendu, les problèmes éner­gétiques qui ont été traités avec l'importance qu'ils méritaient, et qui ont provoqué, lors de la crise pétrolière,. ce conseil essentiel de mars 1974 préparé par Pierre Messmer.

              Un mot sur le libéralisme et sur le Plan. Certains ont semblé redécouvrir que le libéralisme était né en 1974 et qu'auparavant nous étions dans une époque de planification « à la soviétique ». En fait, pour le Plan français de l'époque - je l'ai vécu comme jeune fonc­tionnaire à tous les niveaux en tant que rapporteur-adjoint, rap­porteur, vice-président et président de commission - il s'agissait en général, de remarquables études de marché, qui donnaient des indications précieuses aux industriels du secteur et qui donnaient également au ministre de l'Économie et des finances, et surtout aux administrations du Trésor et du Budget, des précisions importantes pour savoir quelle serait la ponction de ces secteurs sur l'épargne, etc.

              Même le fameux VIème Plan, préfacé de la blanche main de Georges Pompidou, avec cet objectif extraordinairement ambitieux en matière de croissance industrielle de 7,5 % par an, n'était pas un plan soviétique, il résultait de la collation de nombreuses études de marché qui montraient que l'on pouvait arriver à un tel taux de croissance, ce qui a encouragé ensuite Georges Pompidou à prendre un certain nombre de mesures pour accompagner ce développement potentiel : PME, PMI, recherche-développement, investissements étrangers, accent mis sur certains secteurs, aménagement du territoire.

              Ce qui s'est surtout passé à l'époque, c'est qu'il y a eu une véritable mobilisation des industriels, c'est-à-dire que Georges Pompidou a vu en permanence d'innombrables indus­triels; petits, moyens ou grands, chercheurs, cadres, et cela a fini par se savoir et, d'une certaine façon, tous les industriels, je ne parle pas uniquement des patrons mais aussi des cadres, se sont sentis délégués d'une partie de la légitimité nationale en matière de croissance. Cela apparaissait en 1973 ou en début de 1974. Il y avait une sorte d'élan industriel, c'est-à-dire que les gens investissaient plus qu'ils ne l'auraient fait spontanément et crois­saient plus vite, parce que les chefs d'entreprises et les cadres sont des êtres humains qu'on peut sensibiliser et mobiliser.

              Vous pouvez bien sûr faire tourner les équations avec tous les ingrédients nécessaires, mais vous pou­vez aussi de temps en temps créer cette mobilisation qui, à mes yeux, a permis de gagner un bon demi-point de croissance et donc une partie de l'avance que nous avons eue par rapport à l'Allemagne, à la même époque, puisque l'Allemagne a pris en gros les mêmes mesures macro-économiques pour accompagner son développement pendant cette période.

              Je persiste à penser que l'on a vécu une époque tout à fait privilégiée de cohérence et de sursaut dans le développement économique, de préparation de l'étape européenne. Je me souviens en particulier du sommet de Copenhague, où Georges Pompidou espérait que Edward Heath, nouveau venu à ces rencontres européennes, le rejoin­drait dans cette définition d'une politique industrielle, pour laquelle j'avais écrit des articles sous un pseudonyme transpa­rent, avec le plein accord du chef de l'État. Malheureusement, Edward Heath n'a pas été aussi loin que le souhaitait Georges Pompidou mais, encore une fois, cette étape européenne était en préparation, en devenir.

              Georges Pompidou nous a laissé un modèle de développe­ment, qui à mes yeux est encore d'actualité, car cette mobilisation économique, afin de pousser les chefs d'entreprises à aller dans le bon sens, comme des grains de limaille de fer orientés par un champ magnétique, à se mobiliser plus qu'ailleurs, à croître plus rapidement, est encore possible. On le constate dans les chiffres au sein de l'Europe à quinze : sur cinq ans, en moyenne, vous avez des pays qui font significativement mieux que d'autres et qui gagnent plus d'un point de croissance par rapport à d'autres, quelquefois même deux points de croissance, ce qui veut bien dire qu'à la fois les instruments de la croissance macro-économique et la mobili­sation permettent encore aujourd'hui des degrés de liberté et que nous serions bien inspirés de méditer l'exemple que nous a laissé Georges Pompidou dans ce domaine et peut-être un jour de nous en inspirer pour remettre en œuvre une France exemplaire au sein de l'Europe.