ENTRETIEN

  

Bernard Delarue, ancien directeur d’établissement de France Télécom

 

le 29 octobre 2004

 

avec Michel Atten et François du Castel

 

 

F.du Castel : Vous nous racontez comment vous êtes entré dans cette grande administration des PTT ?

 

B. Delarue : Je ne sais pas si mes vrais débuts méritent d’être racontés dans l’histoire des télécoms. C’était pendant la guerre, en 1943, où, en sortant du brevet, on ne savait pas trop quoi faire. J’étais dans l’Eure et un copain qui avait passé les concours de dessins industriels me signale qu’on demande quelqu’un à La Poste . J’ai 18 ans et  je me rends au bureau de Breteuil-sur-Iton. C’était un samedi après-midi, mais à cette époque le bureau de poste était ouvert et, derrière le guichet, la table des facteurs était éclairée par une lampe à pétrole. Le receveur avait affiché : on demande une jeune fille. Je n’ai pas hésité et je me suis présenté : 15 jours après, je commençais ma carrière aux PTT.

  Le receveur ne m’a pas mis au guichet, parce que j’étais trop jeune, mais au meuble téléphonique où l’automatique rural desservait le canton. Une dame du bureau m’a formé pendant trois jours, puis on m’a laisse me débrouiller seul. Je n’avais jamais touché un téléphone de ma vie. Mon père était instituteur, mais dans un petit village où on ne se servait jamais du téléphone. Le premier abonné qui m’a demandé Paris, c’était le notaire et je ne savais même pas comment les abonnés de Paris étaient désignés, ce qui l’a mis dans une colère noire. Je suis resté comme auxiliaire derrière le meuble téléphonique pendant un peu plus d’une année. A cause de la situation du téléphone, il n’était pas possible d’assurer un service convenable.

 

F.C. : Il y avait personne autour de vous pour vous conseiller ?

 

B. D. : Non, il y avait beaucoup d’attente, mais on ne pouvait rien faire de plus, parce qu’il n’y avait pas de circuit direct pour Paris à Breteuil et qu’il fallait passer par Evreux ou Verneuil et j’avais facilement une pile d’une dizaine de tickets pour Evreux.

  Le travail derrière le meuble était fatigant, mais il m’a passionné parce que j’ai pris conscience des services que ça rendait.

  Au début de 1944, je suis allé dans le pays d’à côté où on installait un nouveau meuble téléphonique et le receveur m’avait dit « allez là-bas, ils ont besoin de quelqu’un pour faire la nuit et vous gagnerez plus ». Je faisais donc la nuit derrière le meuble, mais bientôt le Débarquement est arrivé. Il y avait une base aérienne, des chantiers et la ligne Paris-Cherbourg qui attiraient l’aviation au-dessus de la commune, de sorte que l’usage du téléphone est vite tombé.

  Après la Libération, j’ai passé quelques années à La Poste où j’ai été assez malheureux et je suis revenu aux télécoms.

 

F. C.  : Pourquoi étiez-vous malheureux à La Poste ?

 

B. D. : Je n’aimais pas du tout le service postal. Je ne pouvais supporter ni le travail, ni le comportement des clients avec le personnel. Après six ans de service postal, dont deux dans un bureau de Paris, j’ai passé un concours de secrétaire d’administration pour le ministère, et à ma grande surprise j’ais été reçu deuxième.

  J’ai ensuite passé, en 1956, le concours d’attaché d’administration et j’ai été affecté à la Direction générale des télécoms ; C’était peu de temps après que R. Croze soit devenu directeur général. J’étais heureux de revenir aux télécoms et j’ai eu la chance d’être affecté à la Section technique réseaux, dont le chef de service s’appelait Noat. Je travaillais au réseau Télex, dont mon patron, Gardon, assurait le développement, puis aux premières transmissions de données.

 

F C. : Que faisiez-vous dans ce service ?

 

B. D. : Je m’occupais de tâches administratives, dans lesquelles intervenaient aussi des problèmes techniques. Nos interlocuteurs étaient les responsables du réseau dans les Directions régionales.

 

Michel  Atten : Vous étiez toujours localisé avenue de Ségur ?

 

B. D. : Tout cela se passait à Ségur. On ne pouvait pas raccorder d’abonnés au téléphone, on multipliait les raccordements au télex. Il y eu bientôt un autocommutateurs télex par région. Le réseau télex a joué un rôle important dans la déconcentration et le développement des entreprises à l’époque où l’on ne pouvant pas avoir le téléphone.

 

F.  C. : Cela vous donnait conscience de votre importance ?

 

B. D. : Pas à moi, non ! Je m’occupais aussi des manifestations occasionnelles, des visites, des manifestations sportives comme le Tour de France, de l’accueil de Chefs d’Etat, des déplacements de personnalités à l’étranger, etc.  On mettait en place toutes les liaisons nécessaires.

  Un événement considérable fut, en 1970, les obsèques du général De Gaulle. J’ai assuré la permanence les 11 et 12 novembre, pour coordonner les besoins de la presse et des services de sécurité. Des moyens importants avaient été dégagés avec une grande rapidité et, de mon poste, je voyais bien l’état d’esprit des acteurs. Des journalistes ont d’ailleurs rendu hommage aux télécoms françaises, alors que nous étions par ailleurs traités d’incapables. Avec des moyens, le personnel a montré qu’il pouvait faire aussi bien que d’autres.

  Un peu plus tard on m’a proposé d’aller à la DTRI. J’avais un correspondant à Moscou et comme s’organisait une délégation des télécoms en URSS on m’a proposé d’y participer. Et j’y ai rencontré mon correspondant , qui parlait très bien français et connaissait bien la France, parce qu’il avait fait ses études au lycée français de Moscou. Cela a permis de régler par la suite quelques problèmes dans les relations franco-soviétiques.

  Ainsi, G. Pompidou s’est trouvé malade à Sotchi et c’est mon correspondant qui s’est occupé du côté soviétique de créer les liaisons nécessaires aux relations avec l’Elysée.

 

M. A. : Il appartenait sans doute à la nomenclatura.

 

B. D. : Je ne sais pas, mais un jour il nous a fait faire un tour de Leningrad dans une Zyss  de classe gouvernementale.

 

F. C. : Bon, on revient à l’époque où vous avez changé, après le télex.

 

B. D. : C’était en 1967, quand la DGT a obtenu de premiers crédits pour redresser la situation du téléphone. Marcel Lacout, responsable de la commutation à la DR de Paris, était chargé de l’écoulement du trafic, principal point noir ; il faisait les programmes de développement du réseau, d’amélioration des relations entre les centraux et les programmes d’automatisation pour toute la France. Il s’agissait de faire concorder les disponibilités de la région qui voulait avoir des circuits et le manque de moyens de celle qui n’en avait pas à l’autre bout. Une fois par an, Lacout faisait venir au ministère les régions qui avait des intérêts connexes et on discutait du programme. Chaque région défendait ses réseaux avec la passion des commerçants. Quand Lacout avait mis tout le monde plus ou moins d’accord, j’étais chargé de suivre la réalisation du programme. Je suis fier d’avoir travaillé avec un homme de cette classe.

 

M. A. : Lacout s’occupait de commutation ou de transmission ?

 

B. D. : C’était un spécialiste de la commutation, mais à ce moment là, on s’occupait du développement du réseau et pas de l’installation d’un autocom. Il s’agissait de ce qu’on allait mettre à Ajaccio au départ et à l’arrivée à Marseille, par exemple.

 

M. A. : C’était en 1967 ?

 

B. D. : Oui, on a commencé quand on a eu les premiers crédits en 1967. Ensuite, c’est une affaire qui a duré sept ans. Puis Lacout a été débarqué en 1974. Quand on a mis fin à la pénurie qu’il répartissait, certains en voulaient davantage, comme  R. Légaré à Rennes ou Maurice du Mesnil à Orléans.

 

F. C.  : On se retrouve donc en 1974, et vous devenez quoi ?

 

B. D. : Après le départ de Lacout, je suis resté encore un peu dans cette fonction, mais rue Bertrand parce que la DGT avait éclaté. François Petit est passé comme un météore. Pendant ce temps, Lacout écrivait le premier livre global sur les télécoms, que devait suivre dix ans après celui de du Castel. Avec la création de la DTRI pour l’international, il y a eu éclatement des activités que menait précédemment Lacout. Je me suis alors posé la question de mon avenir et j’ai pensé à chef de centre.

   Je suis donc allé voir Clavaud. Mais il y avait un problème, parce que mon grade ne figurait pas au tableau des filières. Alors Clavaud a écrit à la direction du personnel pour lui demander de modifier le tableau, moyennant quoi je suis parti à la DTRI avec le titre de chef de centre. Je suis un peu honteux d’avoir mené une magouille pareille ! La DTRI venait de quitter la rue Froidevaux et de s’installer rue de Bercy, où j’ai continué à travailler sur  le développement du réseau, avec J.-F. Latour et Ph. Dupuis, mais avec les administrations étrangères. Le travail était intéressant parce que c’était l’époque de l’automatisation des relations internationales. J’y suis resté trois ans, mais je ne voulais pas partir avant d’avoir donné l’accès automatique au 19 à toutes les régions. Nantes et Clermont n’avaient pas encore leur chaîne internationale, alors j’ai fait réaliser deux circuits Cholet-Bayonne et Clermont-Besançon.  Mais les abonnés ont bénéficié des tarifs de voisinage avec l’Espagne et la Suisse !

  A cette époque je suis aussi allé à Léningrad pour obtenir l’ouverture de l’automatique, mais sans succès, malgré la qualité de la réception.

  Cependant je tenais à devenir réellement chef de centre et finalement on m’a proposé les renseignements à Paris en 1976.

 

F. C. : N’y avait-il pas eu un regroupement alors ?

 

B.D. : Il existait comme centres de renseignements Anjou et Brune et on était en train de mettre en service Philippe-Auguste. On rattachait les nouveaux centres à Brune ou Anjou. J’étais l’adjoint de Cordillet à Brune, et je suis devenu directeur d’établissement à son départ en 1977. Les renseignements n’étaient pas rattachés aux Centre principaux d’exploitation, tellement ils posaient de problèmes. L’encadrement était assuré par des jeunes inspecteurs surtout féminins.

 

F. C. Je crois que l’atmosphère n’était pas excellente dans les centres de renseignements..

 
B. D. : Quand je suis arrivé dans les centres de renseignements, j’étais stupéfait de voir que les règles de fonctionnement étaient restées strictement les mêmes que celles que j’avais connu à mes débuts dans les services téléphoniques de 1945. C’est de là que venait le mauvais climat dans ces centres. Et si vous prononciez la moindre parole qui faisait supposer que vous vouliez changer quelque chose, c’était la panique dans les rangs du moindre responsable.

 

F. C. : Vous avez eu je crois quelques ennuis avec ce personnel ?

 

B. D. : Ce n’était pas à moi qu’ils en voulaient, quand j’ai eu des ennuis. Pour vous citer un exemple, la règle qui s’appliquait aux centres de renseignements, avec deux ou trois retards à la prise de service vous étiez d’office de service un dimanche suivant.  Je voyais arriver de banlieue de 40 km des jeunes femmes, mères de famille, terrorisées parce qu’elles allaient arriver avec 10 minutes de retard. J’avais donc dit aux surveillantes que je m’occuperai des retardataires chroniques, mais de laisser en paix les malheureuses mères de famille qui ont un retard parce que leur chauffe-eau est en panne ou que la nourrice était malade. Après cela, l’atmosphère a changé à Brune.

  Ensuite, j’ai essayé de régler les histoires d’aller-retour par une autre organisation, mais je n’ai jamais pu y arriver. Les syndicats me regardaient avec un œil soupçonneux, se demandant jusqu’où j’allais aller. Mais l’organisation de la documentation ne marchait pas,  on n’était pas capable d’avoir des informations à jour.

  Nous avons été aidés alors, en 1981, par le groupe de travail du Castel, qui avait rassemblé des gens du terrain, agents, cadres, syndicalistes et qui proposait de valoriser les renseignements en les transformant en service d’information des abonnés. Ses propositions concrètes avaient été retenues, mais on s’attaquait à un mamouth !

 

F. C.  : Les micros-fiches  étaient toujours en retard , c’est ce qui a entraîné la révolte ?

 

B. D. : La révolte a grondé pour des problèmes de personnel, dans une mauvaise atmosphère latente. Cela s’est traduit par ma séquestration comme chef du centre.  Mais il s’agissait surtout de quelques uns qui voulaient faire de l’agitation pour de l’agitation, et non du syndicalisme.

 

F. C. : La « taupe rouge » ?

 

B. D.: Oui, mais ce qu’on appelait la taupe rouge n’était pas du syndicalisme.

 

M A. : C’était en quelle année ?

 

B. D. : J’ai été séquestré en 1979 par des gens qui réclamaient des titularisations et qui plaidaient pour les opératrices non originaires de la métropole. Il y avait des postes téléphoniques dans des coins du centre, qui permettaient pendant la pause de téléphoner à sa famille, mais personne n’avait prévu la même chose pour le personnel des territoires d’outre-mer, alors qu’on a eu jusqu’à 25% du personnel qui en provenait.  J’avais prévu une organisation pour ces agents, mais la direction ne voulait pas me laisser faire.

 

F. C. : Et comment s’est passé votre séquestration ?

 

B. D. : Le mieux du monde et ça a duré trois jours ! Dans les semaines précédentes de 1979, il y avait eu des délégations de masse pour des sujets plus ou moins importants. Il y a eu jusqu’à 500 personnes à faire monter dans mon bureau. Je me levai et j’écoutai la pétition. Il y avait aussi des alertes à la bombe. Il y avait parfois des délégations normales pour parler de problèmes sérieux.. Mais les trois quarts du temps, c’était l’occasion de quitter sa position parce que le travail était rébarbatif.

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F. C. : Que faisait la direction  pendant que vous étiez séquestré ?

 

B. D. : Les meneurs sont arrivés le premier jour à trois heures de l’après-midi, puis tout le petit monde a suivi dans la salle et dans l’escalier. Ils me demandaient de téléphoner à la direction pour obtenir ceci ou cela et naturellement j’ai dit non. Alors le festival a commencé. Ils sont sortis une première fois de mon bureau, en disant : on va délibérer et on revient, et moi j’attendais placidement. A un moment donné, ils ne savaient plus quoi faire et ils ont proposé de chanter. Il y en avait un qui avait un harmonica, je m’en souviens. Ils se faisaient monter des frites de la cafétéria, sans m’en donner d’ailleurs. Et ça a duré comme ça toute la journée.

  Cordillet qui était encore à Brune était resté dans son bureau, c’était l’autorité, le recours éventuel. Il y avait par contre un nouveau chef de division qui était blanc comme un linge, surtout quand il me voyait prendre un air détendu. Je m’étais efforcé d’avoir une attitude pas trop soumise, mais au fond de moi je craignais une extension à toute la France.

  Vers huit heures, ils sont sortis une nouvelle fois et ma secrétaire, qui était restée, est partie chercher à manger, en pensant que nous en avions pour la nuit. Et pendant que nous prenions nos plateaux repas, un inspecteur est entré et m’a dit qu’ils étaient tous partis. Cela ne s’est pas arrêté pour autant et le lendemain ils n’ont pas repris le travail. J’ai alors annoncé que je ne recevrai plus que dans le salon de repos. Et ça a duré comme ça jusqu’au vendredi où le travail a repris à six heures moins le quart pour être payés pendant le week-end.

 

F D : Et que disait la direction générale ?

 

B. D. : J’ai pu sortir plusieurs fois et je  tenais au courant tant Lestrade à la Région parisienne que la direction générale. Ils ne me disaient rien, mais souhaitaient visiblement que je tienne le coup. Je prenais l’air détendu et souriant, mais ça m’avait fatigué. On devait partir en week-end avec ma femme, qui avait subi une opération, mais je n’ai pas pu la conduire au chirurgien. On est quand même parti en vacances à Juan-les-Pins, mais le dimanche au lieu du mercredi. Et là j’ai dormi sans arrêt.

  Pour la suite, j’avais naturellement la liste du personnel qui avait participé et les noms des meneurs et j’ai été voir Bunel, qui était le patron du réseau. Je lui ai proposé de laisser tranquilles les 498 filles qui étaient des débutantes et de me laisser m’occuper des autres, ce qu’il a accepté. J’ai convoqué les meneurs un par un et je leur ai expliqué que, s’ils restaient à Brune, je leur ferai une vie impossible et qu’il valait mieux qu’ils demandent une mutation. Et ils sont tous partis !

 

F. C. : Qu’ont-ils gagné avec ces trois jours ?

 

B. D. : La seule chose concrète fut la possibilité pour le personnel d’Outre-mer de téléphoner à leur famille.

 

F. C. : Y a-t-il eu d’autres manifestations ?

 

B. D. : Oui. D’abord ça s’est calmé. Mais un peu plus tard, la surveillante en chef m’a annoncé une nouvelle visite de masse. Alors je suis sorti de mon bureau et j’ai descendu l’escalier. Quand ils m’ont vu arriver, ils se sont dit que hors du bureau il ne se passerait rien et ils m’ont laissé passer. Après, il n’y a plus jamais eu de délégation de masse.

  De même pour les alertes à la bombe : sur les conseils de Lestrade, je n’ai plus fait sortir le personnel et les alertes se sont arrêté.

 

F. C. : Comment expliquez-vous que vous avez eu ces problèmes à Brune et que vos collègues à Anjou n’ont pas eu le même type de problème ?

 

B. D. : Je ne sais pas, je ne me suis jamais posé la question. Il y avait 500 personnes à Brune et autant à Anjou. Je me souviens qu’il y a eu aussi à Brune un noyau d’agitation.

 

M A : Qui était le chef de centre à Anjou ? Cela tient peut-être à vos personnalités ?

 

B. D. : Il s’appelait Réthoret, mais je ne vois pas de différence notable.

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M. A. : Vous étiez donc devenu chef d’un centre de 500 personnes, sans avoir jamais eu la moindre formation spécifique  ?

 

B. D. : Avec les centres qui m’étaient rattachés, j’étais même arrivé à pas loin de 1500 personnes et je savais chaque matin que j’aurais à m’occuper de cas sociaux !.

 

M. A. : C’est une organisation qui me semble absurde. Le chef devrait s’occuper des problèmes d’ensemble et les cadres être formés pour répondre aux problèmes sociaux et individuels.

 

B. D. : La plupart du temps, on nous affectait de jeunes inspecteurs ou inspectrices qui s’occupaient du management quotidien, avec une grande capacité à faire face à des situations difficiles, mais n’avaient pas d’expérience en matière de cas sociaux difficiles, moi non plus d’ailleurs !

 

F. C. : En fait, on n’avait pas changé les méthodes de travail depuis le XIXème siècle ! Tout cela aurait dû être informatisé et ne l’était pas.

 

B. D. : Il n’y avait pas de matériel informatique, seulement des visionneuses. Dans les huit établissements qui m’étaient rattachés, les surveillantes avaient besoin d’être soutenues pour assurer leur autorité. Donc, si j’étais une semaine sans passer dans un centre, elles me le reprochaient. J’ai passé beaucoup de temps à traiter des problèmes sociaux, parfois très graves. Pour l’une, c’était un problème de drogue, il a fallu que je fasse ouvrir la porte de sa chambre par les pompiers avec une assistante sociale. Une autre, je l’ai fait partir dans une maison de santé… En fait, j’ai découvert une jeunesse à l’opposé du dénigrement qu’on lui appliquait. Il y avait 90% du personnel qui faisait son travail de manière impeccable. Le personnel du bureau d’ordre qui gérait ce personnel était remarquable. Une des raisons venait de la sélection pour les services annexes. Pour moi, j’avais trouvé la méthode qui consistait à être inattaquable sur le plan du comportement et de la réputation : je ne recevais jamais personne seul dans mon bureau, et je faisais proposer la sélection pour le bureau d’ordre par les filles elles-mêmes. Cela créait un bon climat finalement.

 

M A. : La première règle est une vieille règle administrative qui était enseignée depuis longtemps. Mon père instituteur racontait déjà dans les années 1920 ou 30 qu’il ne gardait jamais une élève fille tout seul.

 

B. D : Moi, c’est une des premières règles que Cordillet m’avait recommandé. Mais les chefs de centre ne le faisaient pas tous. Je connaissais des cas de promotion canapé.

 

F. C. : Bon, on quitte les renseignements ?

 

B. D. : Je quitte l’équipe de renseignement en 1982, après six ans Ce furent quand même les plus belles années de ma vie, où j’ai appris à regarder les problèmes humaines différemment. J’étais devenu directeur d’établissement d’étape 2, après le départ de Cordillet. C’est-à-dire qu’on ne m’a pas tenu rigueur de ces événements.

 

F. C. : Ensuite il y a eu l’informatisation ?

 

B. D. : Oui et en plus on a rattaché les centres de renseignements aux D.O.T et sans doute aussi aux CPE dans les alentours de 1982. Je ne pouvais plus rester dans cette organisation et on m’a fait des propositions de chef de personnel à Paris-Nord, chez  Jérôme Rémy, le patron de la D.O.T. J’ai supposé que ce choix n’était pas indifférent à mon appartenance à l’Amicale des chefs d’établissement.

 

M. A. : Vous faisiez partie de cette Amicale depuis quand ?

 

B. D. : Elle était commune avec La Poste et j’y suis entré aussitôt que je suis arrivé comme chef de centre en 1976. Donc à Paris-Nord, il y avait 4000 personnes à gérer. Tout d’abord, j’avais un adjoint, un jeune INP qui avait une compétence et une expérience depuis plusieurs années dans les services de personnels et la gestion concrète de certaines activités du service personnel. J’ai pu consacrer mon temps à la vie de l’Amicale et à la formation.

 

F. C. : La formation que vous n’aviez pas eu, vous avez compris qu’il fallait la donner aux autres.

 

B. D. : Oui. Les chefs de centre étaient d’une ignorance totale en ce qui concernait les règles de fonctionnement du droit syndical, par exemple. Par leurs origines ils étaient des techniciens solides. Ils ont eu besoin de formation quand les télécoms ont évolué avec l’arrivée de l’électronique et avec l’évolution du management. Ils sont devenus des gestionnaires plus que des techniciens.

 

M A : On s’est aperçu que pour faire du management, on devait faire de l’enseignement et de la formation.

 

B. D. : Oui, en droit syndical par exemple, ils ne connaissaient rien. Ils m’appelaient alors, comme copain. Mais il ne faut pas oublier que c’est grâce à eux que les télécoms ont pris le virage de la modernisation.

 

M. A. : Du point de vue de la culture de la maison, il y avait un retard incroyable, quand on pense que le management a commencé aux Etats-Unis et en France dès le début du 20ème siècle.

 

B. D. : Ce qui était en retard, c’était la maison pas les chefs de centre. Ils se sont adaptés.

 

M A : En fait ce sont les ingénieurs qui ont mis beaucoup de temps à comprendre !

 

B. D. : Tout a changé avec l’arrivée de Dondoux comme DGT et de Mailhand comme chef du personnel . C’est lui qui a mis le paquet pour la formation. Le personnel était souvent sollicité pour suivre une formation, mais la gestion de celle-ci laissait à désirer et pour un certain nombre on confondait formation à Toulouse avec tourisme, alors que la formation coûtait cher,. A Paris-Nord, Rémy qui était rigoureux terrorisait les chefs de service quand il y avait des places perdues. Alors j’ai essayé de jouer un rôle dans l’organisation de la formation pendant les deux dernières années de ma carrière qui se termine en 1990, l’année du changement de statut, de la reclassification, de l’évolution statutaire. Je suis parti au moment où les chefs d’établissements en particulier ont commencé à en profiter du point de vue indiciaire !

  On parle un peu maintenant de l’Amicale. C’était une organisation datant de 1946, voire 1945, que Bresson avait monté pour les télécoms et Pons pour La Poste. Quand j’y suis arrivé, l’organisation avait changé, il y avait deux sections , mais un président général, Demoulin, le patron de Saint Amand, Branchu, un receveur de Paris et moi secrétaire général. Après le changement de statut, les deux familles se sont séparées et je suis devenu secrétaire de la section des télécoms avec Jacques Aillot comme président. L’association demandait une véritable autonomie des établissements, ce qu’on a obtenu avec Théry et Dondoux. Donc l’Amicale a joué un rôle et a retransmis le message de la direction générale vers les chefs d’établissement qui s’y sont bien adapté : autonomie dans le fonctionnement, plus grande liberté dans la gestion, liberté dans le budget et les moyens. Mais il restait des services de la direction générale qui ne souhaitaient pas perdre leurs prérogatives et avaient cette vieille habitude de tout faire remonter, par exemple le recrutement du personnel, où il y avait encore un service commun pour  personnel des PTT. Il y a eu quand même une évolution considérable. Je ne dis pas que l’Amicale était nécessaire, mais il ne me semble pas que les syndicats aient joué le même rôle. Mais beaucoup se rendait compte qu’un service comme les télécoms ne pouvait plus fonctionner dans le carcan de la fonction publique.

 

M. A. : Je crois que vous allez un peu loin. Beaucoup étaient pour l’autonomie des télécoms par rapport aux PTT, mais dans le cadre d’un grand ministère avec deux entités autonomes restant dans le statut de la fonction publique. Les oppositions syndicales me paraissent très claires.

 

B.  D. : Oui, mais ça n’a pas donné lieu à des mouvements de contestation virulents.

 

M.   A. : Je crois surtout qu’il y a eu une incapacité des syndicats de s’y opposer.

 

B. D.. : En fait l’Amicale pour l’essentiel revendiquait la reconnaissance du rôle des chefs de centre, leur place dans la hiérarchie et l’extension de leurs responsabilités.

 

M. A. : Cela représentait quelle proportion de chefs de centres ?

 

B. D. : Environ 80%, je crois, rien que des gens qui avaient une responsabilité dans un centre. Mais il faut bien voir que 90% du personnel était dans les centres à ce moment là, donc les chefs de centre avaient le contact direct avec le personnel et la direction ne voyait le personnel qu’à travers les chefs de centre.

  Il faut comprendre aussi que, dans les années 1970, les mentalités avaient changé.  Le trafic commençait à s’écouler convenablement et les gens des télécoms pouvaient se prévaloir d’être aux télécoms. 

 

F. C. : C’est aussi l’époque où, de votre retraite, vous vous mettez à écrire un livre ?

 

B. D. : Au moment de partir à la retraite, j’allais chercher ma voiture dans le parking de la DGT et j’ai rencontré un certain du Castel qui allait chercher la sienne et qui me dit qu’avec mon parcours je devais écrire un livre sur les opératrices, sur l’évolution de leur métier, la transformations de leurs vies, etc.

 

F. C. : Vous aviez déjà l’idée dans la tête, mais j’avais l’impression que vous n’osiez pas.

 

B. D. : Vous m’avez mis sur un terrain favorable. Mais j’y ai réfléchi plusieurs mois et un jour j’ai dit à ma femme : « Si je le fais, je vais peut-être me planter mais si je n’essaie pas, je regretterai » et je suis allé vous voir et vous m’avez donné des conseils. Mais je me suis dit que si je me contentais de parler des opératrices ce serait fastidieux et j’ai élargi le sujet. C’est cela  mon initiative.

 

F. C. : Ce qui m’intéressait, c’était votre expérience, mais vous l’avez élargi en demandant à d’autres.

 

B. D. : En définitive, l’expérience des opératrices ne représente que le dixième du livre. Mais j’ai deux regrets dans l’affaire : le premier, c’est de ne pas avoir pensé à faire le livre avant ma retraite, avec l’accord de Simoncini qui m’aurait certainement donné les moyens et les effectifs pour le faire. Le second regret, c’est que je l’ai fait à partir de mon village et c’était un petit peu lourd à mener, de sorte qu’il y a  des gens, des familles professionnelles que je ne suis pas allé voir et qui me l’ont reproché.

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F . D. : Comment avez-vous choisi vos interviewés ?

 

B. D. : Uniquement par connaissance. Il y a eu des opératrices, des chefs de centres et des personnes comme Simon ou Varloot. Ce qui m’a donné du mal, c’est de trouver le titre, Histoire d’une mutation , des demoiselles du téléphone à la mondialisation des télécoms. Pour la publication, j’ai été un peu aidé et j’ai trouvé le Cherche Midi. J’ai mis quatre ans à faire le livre et je l’ai fini en 1995-96, après avoir ramé comme pas possible.

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F. C. : Ce qui m’inquiétait, c’est que vous ne vous découragiez en route.

 

B. D. : Non,  ça m’a beaucoup plu. J’ai eu quelques appuis du côté de France Télécom. Aussi le livre ne m’appartient-il pas, il est au Musée de Pleumeur-Bodou.

  Je l’avais soumis auparavant à certaines personnes, c’est ainsi que j’ai un exemplaire soumis à du Castel, avec des corrections rouges à presque toutes les lignes !

  Pour la couverture, j’avais donné des photos prêtées par Donnieux, chez M. Atten, à une personne du Cherche-Midi et ce qu’elle a combiné pour la couverture était magnifique.

 

M. A. : C’est une bonne expérience, il est dommage que l’AHTI n’ait pas réussi à en faire autant.

 

F. C. : Je l’avais pourtant demandé à tous les adhérents !

 

M. A. : C’est pourtant ce qu’a réussi le comité de La Poste, par l’intermédiaire des retraités. Et aussi la FNARH.

 

B. D. : S’il y avait une conclusion générale à faire,  je dirai que le comportement du personnel a changé pendant la période du rattrapage, c'est-à-dire les années 1970, et qu’il a adhéré à l’évolution. Mais la catastrophe après, c’est la transformation du statut de France Télécom. Les mentalités dans le personnel ont à nouveau changé et pas en bien parce que la réforme a été mal appliquée. Le climat de solidarité a été cassé.