L'évolution de la gestion dans les industries des télécommunications,

1960-70

 

Pierre Chavance, ancien directeur à Thomson et à CGE-Alcatel

           Ingénieur du corps des Télécommunications en 1948 je me suis d'abord adonné à la recherche au CNET. Puis, détaché dans l'industrie en 1954, j'ai travaillé pendant 18 ans à la Thomson et après 1972 pendant 15 ans à la Compagnie générale d'électricité, principalement à CGE-Alcatel, d'où j'ai pris ma retraite en 1987. Dans l'un et l'autre poste, je fus technicien et industriel, plutôt que gestionnaire.

            En 1955, la profession industrielle des télécommunications comportait schématiquement deux catégories d'entreprises : d'un côté, celles qui travaillaient presque exclusivement pour les PTT ; de l'autre, celles qui travaillaient surtout pour les militaires, mais aussi pour des organismes civils de moindre importance (tels I'ORTF, l'aviation civile, le médical, l'industrie et la recherche scientifique). Les premières avaient été organisées par les PTT en deux groupements d'économie mixte, fournisseurs dits ''agréés'' de l'Administration :

  - Sotelec pour la transmission, qui regroupait l'administration, DGT CNET, DSR, et les industriels, CIT   LTT SAT, puis TRT et Thomson-CSF. (Les faisceaux hertziens, pratiquement réservés   la CSF restent initialement hors du système).

 - Socotel pour la commutation, qui regroupait l'administration, DGT, CNET, et les industriels CGG, CIT, LMT, AOIP, Ericsson.

En cette même année, les entreprises du système Sotelec sont tributaires :

  - du Service des recherches et du contrôle technique, le SRCT des PT'I', pour la recherche,

  - de la Direction générale des télécommunications, la DGT, pour les commandes d'équipements.

  Les commandes publiques sont réparties par un régime de ''quotas'' de production, à peu près invariables sur la durée ; les prix sont les mêmes pour tous, et ''concertés'' dans une négociation annuelle. L'administration définit les produits, accorde à ses fournisseurs un bénéfice forfaitaire de 8%, mais se montre toujours exigeante sur la qualité. L'exportation est â l'époque tout à fait symbolique et ne constitue guère qu'une sorte d'obligation morale. L'industrie connaît donc avec ce système une position confortable, mais insuffisamment responsable.

             Les industries du second type - dites '' non-agréées'' - sont des entreprises de plein exercice qui constituent à l'époque l'électronique professionnelle. On y trouve essentiellement CSF, Thomson, Matra, TRT, CGA, SEA, etc. Avec une  part importante d'activités militaires, elles cherchent  leur avenir dans les techniques nouvelles (automatismes, informatique), dans la conquête des marchés étrangers, et dans des travaux de recherche coûteux aux issues incertaines (semi-conducteurs, lasers, mémoires, etc.). Elles ambitionnent évidemment de pénétrer dans le marché des télécommunications, en vue d'une diversification civile, mais elles se heurtent à la barrière infranchissable de la structure monopolistique, sur laquelle veille la DGT. Il ne m'appartient pas ici de juger de ce système dualiste, dont on disait volontiers à l'époque - dans un ton cocorico - que le monde entier nous l'enviait. Je me limiterai â donner, sur la période, trois témoignages sur cette industrie.

 La disparition de la Compagnie générale de TSF (CSF)

          En juillet 1969, la Compagnie générale de TSF - dite CSF - connaît de graves problèmes de trésorerie, et ses banquiers découvrent que, depuis des années, elle a pris l'habitude de passer ses lourdes dépenses de recherche à l'actif de son bilan. La faillite est à l'horizon.

 Dans la hâte et pour sauver la mise, banquiers et stratèges font reprendre la société par la Thomson qui, tout en se réjouissant de l'absorption d'un redoutable concurrent militaire, doit alors faire face à un   endettement nouveau et restreindre sans délai les activités de recherche et d'innovation. Ainsi naît, sous le signe de l'indigence et des restrictions, la Thomson-CSF.

 C'est là me semble-t-il, le fait majeur de la décennie 1960, car toute l'électronique française en pâtit. Au moment même où les semi-conducteurs, les automatismes, l'informatique requéraient des investissements massifs et des regroupements internationaux, l'électronique nationale était amputée de son plus beau fleuron par un incroyable mécompte de gestion. En fait, ce mécompte couvrait l'incapacité dans laquelle s'était trouvé le premier électronique français de couvrir les dépenses de recherche nécessaires à la conquête de nouveaux marchés.

                Ce séisme n'ébranla pourtant pas le système PTT fermé sur ses seuls besoins et attentif à gérer sa propre croissance, conformément à un Plan chèrement conquis après vingt années de lutte. D'un côté donc, une électronique sans souffle et impécunieuse, de l'autre une structure sereine, hors d'atteinte, sans ouverture sur l'extérieur.

  C'est dans cette situation que se trouvèrent les grands dirigeants de l'industrie, sollicités par l'Etat pour conduire la politique nationale de l'informatique en préparation, notamment la Cll-Honeywell-Bull. Ils s'y dérobèrent chacun de leur côté, pour des raisons les différentes mais parfaitement  complémentaires. Le| " Plan calcul'' s'ensuivit. On connaît la suite.

 L'industrie des télécommunications sous haute protection  

              Le marché fermé des télécommunications, de son côté, n'a pas donné aux entreprises qui le servaient un dynamisme de conquête de marchés, mais plutôt d'accumulation de profits. Privés d'initiatives de politique industrielle, ces entreprises s'attachent plutôt à gagner de l'argent, en contournant les obstacles des contrôles de prix, autant que faire se peut. On s'inquiète bien entendu de la dérégulation en marche, mais on agit dans l'instant pour tirer le maximum de résultats d'un système sans compétition. Bien entendu, cette attitude a des effets pervers sur la gestion.

 La période qui nous concerne est celle où les gains de productivité se multiplient, poussés par l'évolution technologique rapide des composants à semi-conducteurs et de leurs assemblages. Il suffit d'en différer les effets dans les comptes, d'aiguiller différemment les imputations de renvoyer de excédents vers les sociétés mères etc. Par surcroît, les impôt sur les bénéfices s'en souvent réduits et les revendications salariales deviennent plus fables à contenir.

 Mais, si habilement qu'on y procède, on édulcore ainsi les exigences de la gestion. Une perception générale de prospérité fait perdre de vue la recherche permanente de la réduction maximale et réelle des coûts. C'est le règne des dépenses somptuaires, des frais incompressibles, etc.

 La facilité n'est jamais bonne conseillère en gestion, chacun le sait.Malheureusement, ce n'est que beaucoup plus tard que l'on s'en aperçoit. Cela explique - au moins en partie - que l'ouverture du marché à la compétition ait provoqué dans les entreprises de télécommunications un choc beaucoup plus rude que celui auquel on s'attendait. Par bonheur - si l'on peut dire- la situation fut à peu près la même chez tous les constructeurs européens.

 La gestion des personnels non fonctionnaires dans la période

             Nous avons pu comprendre aujourd'hui, à travers plusieurs exposés, combien avait été traumatisante pour les personnels de l'administration la perspective, chaque jour grandissante, de leur privatisation. On peut se demander en parallèle comment les problèmes d'emplois ont été gérés dans les entreprises du secteur des télécommunications. Globalement il me semble qu'ils l'ont été assez convenablement.

 Dés les années 70, il fut évident qu'il apparaîtrait des excédent d'effectifs dans tonte la Bretagne électronique, et dans presque que toutes les entreprises qui avaient suivi le CNET à Lannion.

 Cependant, les premières annonces de véritables plans sociaux n'apparaissent qu'aux environs de 1985, c'est à dire plus tardivement. Ce qui signifie qu'avant cette date - et donc dans les années qui nous concernent -, on a pu endiguer les suppressions d'emploi. Cela grâce à une gestion sociale très active, organisée un peu partout dans des structures dites de ''gestion prévisionnelle de l'emploi". On a développé une véritable technicité alliant l'organisation des formations à une recherche systématique de reclassements, internes ou externes, et à des départs négociés dans des conditions  jugées assez souvent acceptables par le personnel concerné. Ce fut une gestion au plus près du terrain et des salariés et, en définitive, le problème d'emploi posé à l'industrie de la construction téléphonique ne fut pas plus critique que celui de la construction automobile, de la sidérurgie, ou de l'industrie agro-alimentaire.

 Il le fut même certainement moins, sur le long terme en tout cas. Car l'industrie téléphonique eut la chance de voir son marché réalimenté par des gammes de produits issus de l'informatique, ou stimulés par celle-ci. Ainsi les télécopieurs, les modems, les écrans, les portables, les terminaux à cartes, les rameaux de transmission de données et d'innombrables progiciels sont venus constituer des produits de substitution, créateurs d'emplois très variés : des emplois de cadres évidemment, mais aussi de techniciens, plus encore d'agents de maintenance et de services et, à un moindre degré, d'agents de production manufacturable.

Ainsi, bien qu'écarté de la ''grande informatique'' comme de l'informatique     '' grand public'', notre secteur industriel français a vu nombre de ses cadres  se reconvertir vers la création d'un réseau diversifié de petites et moyennes entreprises de péri-informatique, excellentes créatrices d'emplois.

  Il m'est agréable, pour finir, de saluer ici avec chaleur tous ceux qui s'y sont risqués, avec courage et succès le plus souvent. Dans le semi échec d'une politique industrielle à trop courte vue, ils nous ont sauvé la mise.