HISTOIRE

 Réunion de rétroprospective

 Seconde séance du 13 mai 2003

   

La prospective en télécommunications en 1980

 

                                                         et la réalité d’aujourd’hui

   

Les enregistrements en séance ont été soumis aux auteurs

   

          La séance est présidée par Michel Atten, historien à France Télécom, remplaçant Pascal Griset empêché.

Le président, après avoir rappelé que ces réunions de rétroprospective partent du livre Télécommunications objectif 2000 paru en 1980, passe la parole à Jean-Marc Chaduc, coauteur et membre de l’Agence nationale des fréquences.

 

La prospective et les portables

Jean-Marc Chaduc. J'ai entrepris de relire Télécommunication, objectifs 2000 à la lumière de ce qu'on savait à l'époque et de ce que sont devenues depuis les radiocommunications mobiles et j'ai essayé de comprendre pourquoi le livre avait quelque peu manqué la révolution du mobile. Mais je me suis aperçu que finalement ce n'était pas aussi simple et que le livre avait quand même perçu certaines évolutions, même si elles ne se sont pas déroulées comme prévu.

Pour situer l'ambiance de ces années 1970, j'ai repris un article de la Revue T publié en octobre 1983, où Chatelier, qui était je crois à la DSR, écrivait : « Le téléphone de voiture n'est pas une nouveauté en France, puisqu'il fit son apparition en 1956, mais il s'agissait d'un système rudimentaire, où les communications s'établissaient par l'intermédiaire d'une opératrice, et les postes mobiles, avec les tubes électroniques de l'époque, occupaient à peu près tout le coffre de la voiture et de plus consommaient beaucoup d'énergie ». Il ajoutait que le service comptait 500 abonnés en 1973, donc cinq ans avant la rédaction du livre. A l'époque il ne s'agissait donc pas de radio-téléphone, mais de téléphone de voiture dédié à des happy fews, avec un engin coûteux et complexe. En 1973, on voit cependant apparaître une nouvelle génération de téléphones de voiture automatiques, où les nouveautés viennent du transistor dans la fonction émission et de commutateurs électro-mécaniques remplaçant les opératrices.

C'est ce réseau qui était en place en 1978, quand on a écrit le livre, un réseau limité à la région parisienne, où le transistor était vu en tant que composant de transmission et pas en terme de logique. Il s’agissait plus de téléphonie sans cordon que de radiotéléphones modernes. Le même Chatelier décrivait, en 1983, donc après Télécom 2000, le dernier système devant être mis en service, un système multi-centres à 450 MHz faisant appel à la commutation électronique. Il y a là l’embryon d’un réseau cellulaire d’aujourd'hui, mais qui n’est introduit qu’en 1983-84. En 1978, pour les auteurs du livre, on en est encore au système non-cellulaire, fonctionnant à 150 MHz et couvrant la région parisienne avec un seul émetteur et une technologie encore très encombrante. Parler à l'époque du téléphone mobile comme un objet de masse, ce n'était pas véritablement crédible. D’ailleurs en 1983, Chatelier parlait d’atteindre au maximum 4.500 abonnés à Paris, donc une niche très étroite.

Pourtant, je commence à penser qu’on a raté à l'époque ce qu'une veille technologie plus attentive aurait permis de sentir ailleurs. A l’étranger, c'est en 1978, près de Chicago, que AT&T met en service son premier réseau cellulaire expérimental, AMPS, qui desservait 2.500 abonnés l'année suivante. Donc, le premier réseau moderne issu des travaux du Bell System est mis en place pratiquement à l'époque où l’on écrit Télécom 2000, mais on n’en a pas la perception en France. Ce que le livre propose à l'horizon 1990, celui qu'un ingénieur peut maîtriser en fonction de la technologie qu'il connaît, se résume à  : « Les services de communication avec les mobiles se sont répandus en réponse à un certain nombre de besoins spécifiques. Les réseaux radio privés constituent de loin l'essentiel. Le radio-téléphone, dont la croissance dépend de la politique commerciale et technique des Télécommunications, est un service contingenté par les problèmes techniques de l'étroitesse du spectre des fréquences. Un effort technique important a été engagé pour rendre plus efficace l'utilisation du spectre, ce qui a permis à l'horizon 1990 un parc de 30.000 radio-téléphones ». Les auteurs du livre prônent donc un effort important dans la gestion du spectre et supposent avoir convaincu la DGT de mettre des moyens dans le radio-téléphone. La prospective sur les réseaux privés est tout à fait pertinente : on annonçait à l'époque 1.600.000 terminaux en 1990, ce qui n'est pas mal du tout, mais pour le radio-téléphone, on n'on a pas vu du tout l'explosion de 1990.

Quand est perceptible cette explosion du radio-téléphone ? Je me suis encore référé à Revue télécom où j'ai trouvé un article de Jean-Jacques Damlamian et David-Hubert Lévy qui publient en 1989, un article sur « La percée des mobiles », où ils écrivent que « pour le radio-téléphone, grâce à Radiocom 2000 mis en service en 1985 et premier réseau cellulaire français, la capacité maximale … est augmentée et les prévisions atteignent 200.000 abonnés en 1990 ». En réalité, l’évolution a été encore plus rapide et, si Damlamian et Lévy ont senti qu'il se passait quelque chose, ils n'ont pas vu que le décollage exponentiel avait déjà eu lieu ailleurs, puisqu'en 1978 l'AMPS américain fonctionne et qu’en 1981 les Scandinaves ont lancé le système NMT et ont en 1985 déjà 200.000 abonnés. On était donc en France décalé de quatre ou cinq ans sur la réalité observable à l'étranger.

Quelles peuvent être les raison de cette erreur de jugement global ? Je propose trois pistes : D'abord un certain provincialisme français, alors qu'il aurait fallu traîner nos guêtres à l'étranger sur le thème du mobile, aux Etat-Unis ou en Scandinavie. Deuxièmement, une certaine ignorance de la radio au sein de la DGT, confinée dans son ghetto d'experts qui ne s'intéressent pas à cette technologie. Toutes les priorités concernent alors le réseau fixe et l'expression « besoins spécifiques » qui figure dans le livre est caractéristique d’une conception du radio-téléphone comme un gadget, qui n'intéresse pas la grande politique de la DGT. Peut-être une pensée unique due à l'absence de concurrence ? Cette situation a duré jusqu'en 1990 lorsque, grâce au projet Marathon du CNET, il y a eu un changement de perspectives.

A propos des fréquences, qui apportaient une justification au malthusianisme, il y avait bien des spécialistes à la DGT, mais la grande majorité du management considérait que c'était quelque chose de très technique et qu'on ne pourrait pas arracher aux militaires les quelques gammes de fréquences qui auraient permis de faire des milliers ou des millions d'abonnés. Par contre, comme on le voit à travers le livre, la filière des satellites était bien considérée à l'époque et il y a eu des investissements lourds dans les filières spatiales, y compris pour de la communication avec les mobiles avec les programmes Iridium ou Globalstar, et en France avec Télécom 2.000.

Je termine en regardant les « scénarios pour l'an 2000 » du livre. Il est symptomatique que la radiotéléphonie y soit traitée à part et qu’on parle essentiellement de téléphonie, de données ou de visiophonie. L'idée que la radiotéléphonie puisse devenir la forme moderne du téléphone, ou même du visiophone, n'a pas effleuré les auteurs. Sur les quatre scénarios proposés, les projections vont de 200.000 à un million d'abonnés en l'an 2000. Le scénario le plus futuriste, le vidéomatique, est aussi le moins ambitieux sur l'avenir des radiotéléphones. En réalité, en 2000, la France comptera 27 millions de radiotéléphones, soit un rapport 30 par rapport à la perspective la plus optimiste du rapport. Par contre, concernant l'investissement, les auteurs ne se sont pas trompés : ils estiment qu’un abonné au radiotéléphone a le même coût en investissement qu'un abonné fixe, ce qui n'est pas faux : même si les chiffres ont été surévalués à l'époque, on estimait à 5.000 francs de capital le coût de création d’un abonné de radiotéléphone, alors qu’aujourd'hui on estime le coût à 1.000 francs par abonné, soit cinq fois moins. Mais ce qui est intéressant c'est que, à investissement égal, les auteurs du livre ont estimé que ce n'était pas suffisant pour que l'un se substitue à l'autre. Ils ont vu ça vraiment comme deux domaines séparés.

Il faut noter cependant que le livre contient des intuitions technologiques judicieuses, présentes dans les différents scénarios, comme le codage numérique de la parole à bas débit, à 1.200 bits par seconde, la transmission radio multiplexée sur trames synchrones ou par paquets, c'est-à-dire le GSM ou l’UMTS, la gestion dynamique des fréquences au niveau des cellules, la couverture nationale et l'harmonisation européenne, le recours général au microprocesseur. Tout cela tient à ce que nous vivions dans un monde de technologies numériques, alors que les Suédois et les Américains étaient en filière analogique et ne croyaient pas à cette évolution numérique. Cette lucidité est à mettre sur le compte du CNET qui était très en avance sur les conceptions d'architecture réseau de la radiotéléphonie classique, que ce soit l'AMPS ou NMT.

En conclusion, je crois que le livre n'a pas vu la révolution du radiotéléphone, même s’il a bien vu d'autres évolutions technologiques. Il lui a manqué de considérer le radiotéléphone comme un service de masse potentiel (mais on n’a pas fait mieux pour la micro-informatique individuelle ou pour Internet à l'époque), parce que ce n'était pas dans notre culture de prévoir la démocratisation des télécoms en 20 ans. On peut aussi incriminer l'approche réseau qui a prévalu en France et qui voit dans le terminal l'appendice extrême et aussi simple que possible de la grande machinerie du réseau. On trouve clairement dans le livre cette conception très top down, alors que l'un des facteurs clés du succès du radiotéléphone, comme de la micro-informatique individuelle, c'est un terminal intelligent susceptible d'offrir un certain nombre de prestations et de développer par lui-même une dynamique de marché où les gens sont attirés par un produit qui leur permet de s'affirmer, avec un côté ludique, etc. On n’a pas cru à l’époque à la dynamique propre des terminaux et aux possibilités de la technologie intégrée pour réaliser des terminaux de masse compacts et peu chers.

Le président remercie Jean-Marc Chaduc pour sa rétrospective sur les mobiles et ouvre la discussion

François du Castel : Je voudrais revenir sur la méfiance des ingénieurs des télécoms à l'égard de la radio qui s'est exprimée à plusieurs reprises. Elle apparaît dans le refus de réaliser les faisceaux hertziens pour la télévision, parce que la DGT ne croyait pas aux techniques radio dans les années 1960. Elle s'était exprimée auparavant à l'Ecole des télécoms qui n’a pas cherché après la guerre de 1914 à récupérer le commandant Férié qui voulait être professeur et qu’on a laissé aller à Supélec.

Le président. J'irai même plus loin en citant l'expert français aux expériences de Marconi à travers la Manche, en 1898 ou 99, un ingénieur des télégraphes qui n’en voit pas l'intérêt pour faire de la communication. Férié et les militaires passeront en dehors des PTT, parce que les ingénieurs des télégraphes ratent complètement ces premières expériences.

A. Giraud. Il n'était pas non plus prophète le général qui, en 1940, expliquait la défaite de l'armée française parce qu'on avait fait confiance aux technologies radioélectriques au lieu des pigeons voyageurs.

A. Glowinski. Je voudrais mettre un bémol sur la remarque de J.-M. Chaduc concernant le modèle des terminaux peu chers. Dans le livre, on parle de deux modèles : celui du téléphone et celui de la télévision, où l’on passe de quelques % à 90% du prix total. On a fait sauter le modèle unique du terminal ultra simple et on a envisagé leur évolution. Pour le reste, je serais encore plus critique que lui parce que, après l’exponentielle des années 1980, il y a eu celle beaucoup plus raide de 1992-95 avec le GSM.

J.-M. Chaduc. Notre discussion sur les terminaux rejoint celle de la première séance sur la technologie. On saisit assez bien l'impact de la technologie sur les fonctions logiques ou sur le traitements de signal, en comprenant qu’on va pouvoir traiter des algorithmes, des signalisations, des protocoles, etc., par contre on voit moins bien l'impact sur la physique des terminaux qui vont devenir tout petits et peu consommer. C’est cette miniaturisation qui crée une rupture et génère une dynamique et on aurait pu imaginer des perspectives beaucoup plus ambitieuses.

Ph. Picard. Il ne faut pas être trop sévère sur les extrapolations dues à la technologie. Par exemple, à l'époque de votre rapport, le minitel en gestation recherchait un compromis entre le prix et la technique et il fallait faire entrer tous les programmes dans 2 kbits de mémoire. Imaginer qu'aujourd'hui on aurait un engin qui ferait du GPRS, je ne crois pas que ce soit réaliste. Autre exemple, à la fin de 1995 ou 96, France Télécom fêtait son millionième abonnés à Itineris et on voyait toute l'équipe fière de son résultat, quand le président, qui venait de Carrefour, leur a dit  : c'est très bien, mais l'année prochaine il en faut deux millions. Même en 1995, la vision que le GSM allait devenir du grand public n'était pas encore passée dans les têtes et on ne peut pas reprocher a des gens de 1978 de ne pas l'avoir vu.

Marcel Thué. Il y a une dizaine d'années, l'offre de radio-téléphonie de France Télécom, c'était le téléphone de voiture à 8 watts avec une antenne sur le  toit, puis le téléphone portable à 8 watts mais encore assez lourd et enfin le portatif à 2 watts qui commence à apparaître avec une zone de service plus réduite, qui introduit une différence entre portable et portatif. A l'époque dont parle Ph. Picard, le portatif arrivait tout juste et personne n'envisageait que le mobile pouvait rendre le même service que le fixe.

Le président. Il faut se méfier des effets rétrospectifs, parce que nous avons tous tendance à oublier l’époque. Je voudrais revenir sur la sous-estimation des problèmes de radio dans toutes les télécoms françaises. C'est Jean Voge qui rappelait qu’à l’ENST, pendant des années, l’enseignement de la radioélectricité était absent ou très réduit, avec même des cours supprimés que lui-même a repris. Cette sous-estimation de la radio, je la rapprocherai des querelles à l'intérieur de la DGT, entre Pierre Marzin et Maurice Lhermitte, deux figures importantes qui incarnent d'un côté le CNET et de l'autre la DSR et les service radio. Finalement, c'est Pierre Marzin qui a gagné, mais cela a laissé des traces profondes dans la culture de la DGT et du CNET. C'est quelque chose qui peut jouer.

Le second point qui me frappe dans l'histoire longue concerne les terminaux. Avant le minitel et avant Tic-Tac, des études du CNET essayent d’introduire des cartes à puces dans les poste téléphoniques pour de nouvelles applications. Ces études suscitent des réactions du style : il ne faut pas compliquer le poste. On peut rapprocher cette histoire de la façon dont l'Administration française depuis 1924 impose une standardisation commerciale et une unicité de postes, avec des générations tous les 20 ans : le PTT 24, le U43, le S63. Il s’agit donc d'une culture profonde autour de l’idée que les gens n’ont pas besoin d'autre chose que d'un poste standardisé le moins cher possible et tout noir.

J.-M. Chaduc. C'est un modèle français, mais aussi un modèle universel. Il a sauté assez tôt en France finalement, alors que d'autres pays ont continué. Mais la démarche où l'Administration dit ce qui est bon pour les usagers n'a pas disparu complètement.

F. du Castel. Est-ce l'idée d’égalité du service public qui est en cause derrière le refus de diversification des postes, ou bien celle que l'intelligence doit être dans le réseau et non dans les terminaux et que les services nouveaux doivent provenir du réseau ?

Ph. Picard. En ce qui concerne les terminaux GSM et GPRS, au départ les opérateurs, France Télécom ou SFR, ont laissé faire les constructeurs au nom du libéralisme, puis ils se sont rendu compte que c’était une erreur. A propos de l’intelligence dans le réseau ou dans le poste, je crois que le problème important est d’offrir un service de bout en bout et qu’un opérateur ne peut pas se désintéresser de ce qui se met dans le réseau. Dans le cas de services à dominante informatiques comme WAP, GPRS, SMS ou MMS, il y a un service de bout en bout incluant le transport et le terminal ; le dernier accident en date provenait du désintérêt des opérateurs, alors que entre deux postes Nokia et Ericsson on était incapable de s'échanger des MMS.

M. Thué. L’opposition entre les gens des télécoms et ceux de l’informatique repose pour beaucoup entre ceux qui veulent un maximum dans le réseau et des terminaux simples et ceux qui souhaitent un réseau transparent et le maximum d'intelligence dans des terminaux ou des serveurs extérieurs au réseau. Cela a été le cas notamment pour le libre appel ou le réseau intelligent.

Helga Séguin. Pour des terminaux complexes et intelligents, je trouve qu’à l'époque on était plutôt en avance en France, en raison du minitel et des télécopieurs grand public, qui ont été d'ailleurs abandonnés.

M. Thué. On voit bien l'influence de l’alternative réseau ou pas réseau, en comparant le télex où tout était dans le réseau, identification des correspondants ou heure officielle, et la télécopie où ce n’est pas le réseau qui authentifie les correspondances et donne la date et l'heure, mais un serveur supplémentaire..

XXX. Il faut noter quand même qu’on a inventé les serveurs de certification, avec la même idée qu’il n’est pas stupide de s’appuyer sur quelqu'un d'extérieur, neutre et fiable, pour certifier l'échange de documents.

Le président. Le débat n'est pas clos, mais il nous faut passer au deuxième orateur, Philippe Picard, un ancien de Transpac et de Bull.

 

La prospective et la transmission de données.

Philippe Pïcard. Il faut d'abord s'entendre sur les mots transmission de données. Je les prendrai en tant que transmission de données pour l'informatique. Je n’ai pas été co-rédacteur de ce livre et je rappellerai l’expression de J.-P. Poitevin à la précédente réunion : s’il y a un domaine qui n’a pas été vraiment regardé, c'est bien celui-là. Une raison en a été donnée par J.-M. Chaduc : les auteurs se sont focalisés sur le réseau, sans avoir assez recherché des gens d'autres professions, comme les constructeurs d’informatique ou les SSII.  

Prenons quelques dates clés encadrant la rédaction du livre. L’année 1974, c’est celle où IBM annonce SNA, qui est un moyen d’unifier les échanges de données du constructeur. A l’époque je m’occupais de Transpac débutant et quelqu’un d’IBM m’a déclaré : nous venons d’annoncer SNA et ce que nous voudrions c’est un réseau aussi transparent que possible. C’est aussi ce que disait M. Thué tout à l’heure. Je pense que SNA a marqué les transmissions de données dans le monde jusqu’à la fin des années 1980 au moins. La même année 1974 apparaît la première version opérationnelle du  gateway TCP/IP, qui permet de se connecter au réseau. En 1976, il y a l’approbation du X25. La même année voit se développer la technologie Ethernet, après la version de 1972 qui était une méthode d’accès numérique sur satellite à détection de collisions, transposée sur les réseaux locaux. Si ces réseaux n’ont pas été totalement ignorés dans le livre, les auteurs ne reprennent pas ces évolutions récentes. Il est vrai qu’Ethernet n’est vraiment entré dans la profession que vers 1982.

En matière de PC, les deux dates clé sont 1978, avec Apple 2 qui lance le micro familial, un produit industriel même s’il sortait d’un garage, et avec l’IBM PC qui est annoncé en 1982 seulement. Vers 1984, il y a IPv4 et l’intégration de TCP/IP dans Unix, qui ne provenait pas d’AT&T, mais de Berkeley, et qui permettait pour la première fois de mieux interfacer les fonctions réseaux et les fonctions informatiques.  Le marché est alors, et jusqu’en 1990, dominé aux Etats-Unis par SNA pour les entreprises et X25, dont nous étions très fiers en France, est considéré comme exotique et  méconnu des industriels américains, qui ignorent les adaptations X25 faites en local par IBM, DEC, Univac, etc. Il y avait cependant des réseaux d’utilité publique, comme Timeshare, qui permettaient de faire du service de bureau et d’accéder à des informations. Enfin, Internet-Arpa était en gestation..

En France, la vision dominante, qui a influencé le livre, c’était Transpac qui, annoncé à la fin de 1978, commençait à être opérationnel, avec une vision de X25 permettant de monter à l’assaut de l’édifice en couches de l’OSI. Il y avait même l’idée que X25 était une victoire contre SNA. Arpa n’était connu que de quelques personnes à l’IRIA, à la CII et peut-être au CNET.

Dans ce contexte général, le phénomène d’interaction entre le monde informatique et les besoins en transmissions de données est un sujet qui n’est pas vraiment abordé. Il n’y a dans le livre qu’une extrapolation des besoins de transmission à moyen débit sur Transpac. On y parle aussi de télétexte, qui fut en réalité une catastrophe, mais était perçu comme le futur du courrier électronique versus la télécopie. Le télécopieur était une des grandes œuvres du moment  et certains y voyaient le sauveur de l’industrie électronique. On parle aussi dans le livre du plan banque de données et de satellites, ce qui traduit le fait qu’on pensait encore à de grands plans centralisés et qu’on prévoyait les satellites pour faire des transmissions de données et de la distribution, alors qu’ils ont à ce jour une utilisation limitée à télécharger des serveurs

Le livre présente une analyse exhaustive de tous les téléservices imaginables, et on en trouve qui existent aujourd’hui, mais ce qui n’a pas été vu c’est le business model. On sait par exemple que le succès du minitel est dû à ce que le terminal a été inclus dans l’abonnement et surtout au service kiosque, que J. Dondoux a lancé au début de 1982. Ce business model, comme on le sait, a été entièrement repris ensuite au Japon pour l’I-mode et il est maintenant utilisé par Bouygues. En outre l’aspect tarifaire des services n’a pas été vraiment regardé. Par contre, il y a bien un cercle vicieux entre le développement des services et celui des terminaux. Le livre voit bien que les réseaux locaux vont se développer, mais il en néglige l’impact sur les besoins en transmission de données ; il y a cependant un schéma qui montre bien que vous voyez une installation multi-services.

Les auteurs du livre étaient de bons ingénieurs avec une bonne perception de ce qui allait se passer au niveau technologique, mais ils n’avaient pas une aussi bonne perception du monde environnant. Ainsi, quand on y parle de commutation mixte, circuits et paquets, on retrouve le fantasme de mettre toujours plus de services dans le réseau, la commutation de messages par exemple. Le fantasme des grands machins centralisés a d’ailleurs été poursuivi par France Télécom pendant un certain temps, alors qu’aujourd’hui on sait bien que c’est le modèle décentralisé d’Internet qui prévaut pour le transport comme pour la messagerie.

Sur l’évolution de l’infrastructure, il y a une bonne vision de la disparition de Transpac, mais on parle aussi de la mort du CCIT n° 7 qui deviendrait le n° 8 ou le n° 9, alors que celui-ci est toujours d’actualité dans le réseau de signalisation. Il y avait pourtant son inventeur Pierre Lucas dans l’équipe de rédaction. Enfin, le livre parle de la sécurité RSA, alors que la sécurité est toujours un problème majeurs, mais que RSA est plutôt utilisé dans une installation locale partagée et non par les grands usagers. En particulier, les problèmes de sécurisation des droits liés aux contenus sont évoqués, mais on ne les retrouve pas dans  le scénario vidéomatique.

Pour terminer, je crois qu’au niveau technique on ne peut pas tout prévoir et qu’il y a beaucoup d’idées qui sont prémonitoires, par contre il me semble qu’il n’y a pas eu de  nez à la fenêtre pour voir ce qui se passait dans les disciplines voisines, comme l’informatique..

 

Le président remercie Philippe Picard et ouvre la discussion.

 

A. Glowinski. Je voudrais revenir sur notre vision de l’époque. Je trouve que vous nous faites beaucoup d’honneur en nous reprochant de ne pas avoir tout vu. On avait l’impression de faire exploser notre carcan intellectuel,  par rapport à ce qu’on vivait alors des télécoms, vu du CNET en particulier. On avait essayé, les uns et les autres, de creuser un domaine, et on avait trouvé des choses comme RSA, qui nous avait semblé intéressant comme jalon, mais trop énorme pour être davantage qu’une note en renvoi. Et il y a d’autres cas analogues. A propos du CCIT n°7, il figure seulement dans le scénario téléphonique, qui était pour nous un scénario minimal, parce que Lucas lui-même le pensait dépassé. De même, dans un autre scénario, on a fait disparaître Transpac et les gens utilisent le réseau à très large bande, avec des modems à haut débit. Tout cela représentait des stratégies audacieuses dans le contexte de l’époque. Un reproche justifié est l’absence de business plan pour les services, car on ne s’est pas intéressé à l’équilibre économique. Cela foisonnait dans tous les sens et on a choisi de poursuivre sur l’aspect réseau qui était davantage notre mission.

 

F. du Castel : Récemment Roger Légaré, lors d’une conférence à l’AHTI, parlait de l’atmosphère qui régnait dans les régions où l’encadrement parlait de ces fous du CNET, à propos de la commutation électronique. Or on avait besoin de rester crédibles par rapport à l’ensemble des télécoms, d’où le frein de cet environnement .

 

J.-M. Chaduc. On parle des réseaux de télécoms avec une idée préconçue sur leur lourdeur, mais dans le domaine de l’informatique, il y a aussi en matière de réseaux une certaine contrainte. Ph. Picard a évoqué le SNA en parlant du poids d’IBM et on pourrait aujourd’hui parler du poids de Microsoft : un certain nombre d’acteurs font peser une charge considérable sur la conception de l’informatique et les ingénieurs ayant des idées d’avenir n’arrivent pas toujours à percer. Il serait intéressant de trouver des gens qui à l’époque réfléchissaient au futur de l’informatique et de voir s’ils ne se sont pas tout aussi trompés sur le futur de SNA. Nous avions notre propre paradigme de télécommunicants, mais les informaticiens avaient des préjugés qui se sont avérés aussi décalés par rapport à ce qu’on vit aujourd’hui.

 

Ph. Picard. Il y avait des oppositions sur la vision du monde. Celle d’IBM avec SNA était très centralisée, alors que DEC, qui avait contribué avec XEROX à l’industrialisation et à l’intégration d’Ethernet, pensait dès le départ à une informatique distribuée. IBM est resté longtemps sur SNA, avec des terminaux passifs, les 3270, connectés à d’énormes machines. Les PC d’IBM était réalisés en Floride et cela a mis des années à percer. On peut avoir cette vision duale du monde, avec les vieux d’IBM et les nouveaux Californiens de l’époque, même si DEC était de la côte Est.

 

Le président. Je ferais remarquer qu’Arpanet est non seulement financé par les militaires américains, mais devient le système de communication de l’armée, à partir de 1975. Il y a des gens au courant dans les universités impliquées dans le système complexe militaro-industriel américain et même dans les communautés libertaires. Le problème du CNET par rapport à cette période, c’est que son ouverture est surtout tournée vers le modèle un peu dépassé des Bell Labs. Or les Bell Labs font bien Unix, mais une grande partie des innovations se passe ailleurs. Il y a bien des gens à l’affût, puisqu’en 1970 une délégation en Californie va voir les premiers essais d’Arpanet. Mais dans l’ensemble, il y a une sous-estimation du phénomène en train de naître. Je crois que la réussite de la commutation temporelle a convaincu les gens du CNET qu’ils étaient à égalité avec les Bell Labs et ils vont croire que X25 a définitivement gagné.

 

Ph. Picard.  Il est vrai que AT&T a été peu présent dans l’élaboration d’X25, qui était plutôt l’œuvre de marginaux. En France, des ingénieurs comme Pouzin ou Lhermitte ont travaillé seuls sur le projet RCP. Quant à TCP/IP, les gens qui ne font pas d’informatique ne savent pas ce que c’est, mais ils le connaissent. Quand je suis arrivé chez Bull en 1984, tout le monde regardait ça de haut et seuls quelques uns avaient des liens avec l’INRIA et connaissaient TCP/IP. Le seul projet de réseaux industriels MAP était très limité et n’intéressait que General Motors qui utilisait les réseaux locaux TCP/IP. La pensée dominante était de faire des réseaux locaux sur le modèle du CNET, avec X25 au-dessus de la couche Mac d’Ethernet. Cela ne marchait pas bien, mais à l’époque la grande architecture poussée par le CNET était Architel et J.-M. Chaduc imposait Architel dans les annexes techniques des marchés d’études.

 

M. Thué. Sur un autre sujet, le kiosque, je voudrais rappeler que celui-ci a été proposé en 1983 par Alain Texier et présenté par Jean-Pierre Merlin à Jacques Dondoux qui l’a tout de suite approuvé et officialisé en 1984. L’idée était d’ajouter des lecteurs de cartes à mémoire. Je voudrais aussi rectifier une erreur quand j’ai dit qu’au début le serveur minitel était réservé aux organes officiels et aux organes de presse, il s’agissait bien sûr du kiosque télématique. 

 

Ph. Picard. Pour avoir participé aux réunions de décision sur le sujet, je peux dire que le débat portait alors sur l’utilisation du modèle américain avec des réseaux time-share, où on devait s’abonner. Il fallait donc une identification et J. Dondoux allait montrer que ce n’était pas la solution commercialement valable. Cela demandait des paliers de taxe dans les commutateurs électro-mécaniques et nécessiterait de « pucifier » les crossbars, c’est-à-dire d’ajouter des couches d’électronique pour permettre aux centraux de discriminer en fonction du numéro appelé. L’idée du kiosque était vraiment géniale  et je crois bien que c’est Dondoux qui a inventé la terminologie kiosque. 

 

Le président propose de passer à l’intervention d’Alain Giraud, ancien du CNET et coauteur du livre.

 

 

La prospective et l’image.

 

Alain Giraud. J’ai relu Télécom objectif 2000, en me posant les questions des prévisions les plus exactes et des omissions, encore que le but de la prospective ne soit pas de faire des prévisions. Notre but était non de prévoir, mais de décrire l’évolution buissonnante et je crois que, du point de vue des images, on n’a pas trop mal réussi et qu’on trouve presque tout dans le livre. On y voit par exemple la description d’un futur terminal multiservices qui ressemble bigrement à un PC moderne, avec ses modules audio et vidéo. On n’avait pas inventé la souris, mais on avait l’excuse que le PC n’existait même pas. On peut citer aussi un dessin qui décrit assez bien la prolifération des écrans à domicile et au bureau, alors qu’il n’y avait à l’époque qu’un seul écran chez les gens, celui de la télévision.

 

On trouve encore un mini-terminal polyvalent, l’Univercom, avec un écran Magiscript, qui est commercialisé aux Etat-Unis sous le nom de Magiscreen lequel décrit d’une manière remarquable un produit développé vingt ans plus tard dans la Silicon Valley par General Magic, fondée et dirigée par Marc Porat , un grand nom de la prospective à l’époque du bouquin. Entre parenthèses, General Magic avait parmi ses actionnaires France Télécom et j’étais alors à San Francisco et ne manquait pas d’aller déjeuner avec Zylberberg, notre représentant au conseil d’administration de General Magic. Je lui ai donné un jour une photocopie de cette description qu’il a montré au conseil stupéfait. Il n’y avait pas le business plan, mais bien la description de leur produit avant l’heure.

 

Ailleurs, on trouve l’ADSL dans un réseau de distribution où l’on cherche à tirer le meilleur parti des paires métalliques d’abonnés en appliquant des techniques numériques de codage et de multiplexage, et où l’on réussit à offrir de l’ordre de la centaine de kbit/s pour des voies téléphoniques numériques et des voies de données, etc.

 

Un peu plus loin, on trouve les réseaux de télédistribution analogiques par fibre optique et carrément le plan câble dans la description du scénario vidéomatique. On y indique que la raison de cette transformation du réseau est la demande d’une clientèle résidentielle, pour une diversité de programmes de télévision à laquelle ne suffit plus le réseau hertzien et pour le développement de services de consultation et de transaction combinant texte, parole, images fixes et animées. On apprend même, dans ce scénario, que le ministère des Communication était chargé de mettre en œuvre, en association avec les industries du secteur, les collectivités locales et régionales, des organismes de production d’information, des prestataires de service, etc.

 

Il n’y manquait pas les compagnies des eaux, non plus qu’un plan national à long terme, dont les objectifs essentiels étaient de créer un réseau nouveau, à base de techniques optiques et de transmission numérique, et de développer les communications individuelles et collectives, en tirant parti d’un marché porteur capable de raffermir la position française en matériel, logiciel et technologies. D’ailleurs, je me souviens qu’au moment du Plan câble quelqu’un avait dit que c’était sorti tout droit de ce livre ! 

 

La grande omission concernait la sous-estimation de l’offre de programmes de télévision et du nombre de chaînes où l’on arrivait péniblement à 12 à l’horizon 2000 ; mais je me souviens que, en rédigeant le rapport Eymery sur l’avenir des satellites de télédiffusion une décennie plus tard, en 1990, on en était encore à chiffrer les besoins en nombre de canaux de télévision à une douzaine.

 

Autrement dit, il s’agit moins d’omissions que de fausses pistes, comme pour les services de visiophonie, visioconférence, vidéotransmission, c’est-à-dire les services d’images interactives sur lesquels on comptait chaque fois qu’il s’agissait de justifier un réseau à large bande. Une autre fausse piste, dont on a déjà parlé, tient au rôle de la fibre optique en distribution. Ces deux fausses pistes, on les trouve dès le scénario tendanciel qui commence ainsi : « Dans le domaine des image animées, la décennie 1980-90 a été marquée par un effort sur les services collectifs. On a installé plusieurs centaines de salles de visioconférences et une centaine de salles de vidéotransmissions. La diffusion de télévision par satellite est intervenue un peu avant 1985, elle utilise des stations terriennes collectives et des réseaux de diffusion terrestre par fibre optique ». Dès ce scénario tendanciel, c’est-à-dire à l’échelle de dix ans, on est parti sur ces fausses pistes en écrivant : « Le visiophone a pris son véritable départ en 1987 après l’époque embryonnaire de 1970, les nouveaux terminaux avec écran plat et caméra solide ont été mis au point. Un service interactif de vidéophonie de meilleure qualité appliquant un débit numérique d’au moins 8 Mbit/s suit les enquêtes de marché auprès du grand public, qui ont décelé depuis 1985 une demande potentielle croissante pour ce type de service. Si cette tendance se confirme, la mise en place d’un réseau vidéophonique de grande diffusion sera le nouveau défi des télécommunication pour la fin du XXème siècle ». On retrouve ces mêmes fausses pistes dans les réponses à la question :  un satellite télécoms, pour quoi faire ? C’était une bonne question, mais on sait aujourd’hui que les satellites de télécommunication ont servit surtout à distribuer de la télévision.

 

XXX.. En vidéotransmission, France Télécom a quand même fait beaucoup de vidéoconférences avec Globecast.

 

A. Giraud. L’anneau de la terre constitué de centaines de satellites géostationnaires sert à 95% pour transporter et diffuser des canaux de télévision. Revenons aux fausses pistes du scénario tendanciel, qui conduisent à du délire dans les scénarios d’anticipation. On y lit par exemple qu’on raccorde des lignes principales à 140 Mbit/s, même si l’abonné ne souscrit pas au départ au service visiophonique, et en prévision d’une évolution à plus long terme, on prévoit une extension du débit possible, grâce à des techniques de modulation et des émetteurs plus puissants. Si on avait fait ça pour quarante millions d’abonnés, ç’aurait été une catastrophe économique.

 

Moins que d’erreurs d’appréciation, je pense qu’il s’agissait d’un paradigme fautif de notre part. J’ai déjà diagnostiqué ce paradigme dans une note de 1986-87, à mon retour au CNET après un passage assez long au cabinet du ministre, où Jean-Pierre Poitevin m’avait proposé de revisiter l’objectif 2000 en vue d’un nouveau groupe de prospective, mais cela n’a pas eu de suite. Je rappelais les travaux du groupe Glowinski où la sortie de l’âge d’or du téléphone s’articulait sur les nouveaux services et sur la transformation du réseau téléphonique en un réseau numérique à intégration de services à bandes étroites ou la mise en place d’un nouveau réseau à large bande. Je notais que cette approche reposait sur un acte de foi dans l’autonomie de développement propre au secteur des télécommunications, supposé obéir à la seule logique de l’offre technique et de la demande socio-économique. Or, nous voyons, disais-je en 1986, que la diversification multiservices est surtout caractérisée par la collision avec d’autres secteurs, notamment ceux de l’informatique et de l’audiovisuel, au sein du déploiement d’un système technico-économique plus ample. Les nouvelles technologies de la communication sont marquées par l’apparition d’acteurs nouveaux, serveurs, opérateurs, multinationales, instances supranationales, conduisant à une reconfiguration générale du paysage économico-politique.

 

 La reconquête d’un développement autonome des télécommunications ne constituait plus qu’une hypothèse. D’autres hypothèses pouvaient être formulées, dessinant des cadres d’évolution très différents en terme de parts de marché, de partenariat, de capacité d’investissement, de liberté réglementaire, mais pas celle-là.  Or, en 1980, notre paradigme fautif nous avait conduit à parler du réseau et à imaginer ce monstre d’un réseau multiservices unique. La dérégulation a été une bonne chose, parce qu’ elle a permis de coller à la demande, et pas aux élucubrations des ingénieurs, pour atteindre les objectifs pressentis dans nos scénarios, mais pour bien moins cher que ce que nous avions pu imaginer à l’époque.

 

Pour conclure, je vais encore me citer, en 1996, lorsque l’IDATE m’avait demandé de participer à un colloque sur la réglementation européenne face au Communication Act américain. Dans mon intervention, je proposais, alors que d’autres scrutaient la page blanche de l’avenir, de jeter un œil sur la décennie 1986-96 en disant : « Les monuments d’hier s’enfoncent dans la nuit de l’oubli ; ces monopoles naturels tant décriés aujourd’hui ont bien joué leur rôle, puisque l’humanité leur doit la plus grande, la plus complexe machine jamais construite, sans doute une des plus utiles, ce réseau mondial du téléphone tel que nous le connaissons et tel que se le disputent de nouveaux venus, avides de participer au bénéfice de son exploitation, sans avoir eu à contribuer à un si monumental investissement. Cette année 1996 a vu la deuxième mort du Bell System, avec la séparation de la branche manufacturière que AT&T avait refusé naguère de sacrifier aux exigences de la législation anti-trust, préférant se séparer de sa clientèle grand public. A l’issue de ce long processus de démantèlement, AT&T après avoir échoué dans l’informatique et à l’international, après avoir perdu près de la moitié du marché domestique américain des transmissions à longues distances, n’est plus qu’un débris du fier empire de jadis. Pendant que les américains démantelaient le Bell System, nous, les Européens, avons de notre côté démantelé les Administrations des PTT qui ne pouvaient résister longtemps à la double pulsion libérale pour l’ouverture de leur marché et l’ouverture de leur capital, dans la mesure où le seul facteur de résistance, l’opposition d’une majorité de leur personnel à leur changement de statut, étaient voué à s’affaiblir avec l’âge. Ces institutions centenaires, Bell System ou PTT, qui avaient bien mérité de leur patrie, ont donc définitivement passé la main à des héritiers prêts à jouer le jeu de la concurrence. Dans le même temps, il nous faut dire adieu aux vénérables appareils législatifs qui avaient encadré les anciens monopoles ; les américains avaient le Communication Act de 1934 qui aura servi plus de soixante ans avant de prendre sa retraite. Nous avions en France la loi de 1837 (‘ le télégraphe ne peut être établi ou utilisé que par le gouvernement ou avec son accord ‘) qui aura fonctionné jusqu’en 1990. Plus d’un siècle et demi dans un domaine toujours à la pointe de l’évolution technologique du télégraphe au téléphone, de la radiotélévision à la télématique ; c’est pour un texte législatif une sorte de record sans doute pas près d’être battu ».

 

Je me suis éloigné des images, mais c’était pour souligner ce qui nous avait empêché de développer une prospective exacte.  Le démantèlement de AT&T et des PTT était quelque chose de totalement étranger à notre paradigme, ce qui explique les scénarios que nous avions conçus.

 

Le président remercie Alain Giraud et ouvre la discussion.  

 

A Glowinski. A propos des satellites, je voudrais aussi reconstituer l’époque. La DGT annonce le lancement de Télécom 1  pendant qu’on travaillait, ce qui nous laisse perplexe, parce que justement on essayait de voir à quoi pouvait servir un satellite. Mais quand on sait que le satellite est devenu le vecteur de la télévision, c’est exactement le modèle du livre sur des réseaux de télédistribution alimentés par satellite.

 

 

A partir d’ici et pour des raisons techniques, l’enregistrement n’est plus utilisable et la rédaction s’excuse de ne pouvoir présenter qu’un résumé de la réunion.

 

A Giraud rappelle que la distribution de la télévision était réalisée par TDF, dont le réseau hertzien était alors six fois plus étendu que celui des télécoms.

 

P Picard note que la compression d’image a peu intéressé les auteurs du livre, qui se préoccupaient plutôt du RNIS.

 

H Séguin mentionne que TDF ne voulait pas de traitement de l’image animée à moins de 140 Mbit/s. Elle ajoute qu’il fallait tenir compte du coût de la compression et de la capacité des fibres optiques.

 

A Glowinski souligne que, dans le livre, le paragraphe intitulé « interlude paramétrique » parle de l’influence des fractales sur la compression.

 

H Séguin ajoute que le recours au visiophone était dû au manque de programmes et à une certaine peur des contenus de la part des télécoms.

 

P Picart souligne que ce sont justement les contenus qui font gagner de l’argent !

 

A Glowinski pense finalement que les auteurs du livre avaient l’idée d’une visiophonie à haute définition, rejoignant les 140 Mbit/s de l’audiovisuel.

 

Le président propose d’arrêter là la discussion et remercie l’Académicien et économiste Jacques Lesourne d’avoir accepté de conclure ces réunions de rétroprospective.

 

 

Conclusions

 

 Jacques Lesourne a suivi l’évolution de l’informatique, mais il pense que la prospective est un métier qu’il a quelque peu pratiqué en 1980, avec Interfuturs, sur l’évolution de la société industrielle et de la productivité. La difficulté de la prospective est particulièrement importante quand on est à la veille d’explosions, ce qui était alors le cas avec le monde clos français et une vision de l’industrie orientée vers la production traditionnelle. Il n’y avait pas de mise en cause des institutions, alors qu’on s’interrogeait déjà aux Etats-Unis. Il y a eu pourtant en 1986 une prospective intéressante venant d’EdF.

Ce qu’il lui semble pouvoir reprocher à la prospective des télécoms, c’est la consanguinité des auteurs, qui sont surtout des ingénieurs. Certes ce sont des acteurs, mais il n’y pas eu de débat par exemple avec les informaticiens ! Les scénarios offrent des variantes, mais ils s’inscrivent tous dans un même ensemble non contradictoire.

Il lui paraît qu’il manque aussi une discussion économique sur les chances des évolutions technologiques, même s’il y a des débats techniques très spécialisés.

Les divers domaines sont dominés par les technologies qui mettent à bas les institutions, mais la prédominance des ingénieurs ne permet pas de voir que les marchés vont créer des dangers exponentiels pour ces mêmes institutions.

Les coûts d’utilisation des télécoms sont également sous-estimés, alors que ceux-ci entraînent le rejet de certains services, comme le visiophone par exemple. La qualité de service était peut-être aussi insuffisamment considérée.

L’influence des nouvelles technologies sur l’évolution de la société aurait dû être davantage prise en compte, alors que, dans les esprits, on se situe encore dans la société industrielle classique. On ne peut croire à un économie nouvelle sans en imaginer les règles. Dans les années 1970, l’Etat est encore tout puissant.

 

Le président remercie J. Lesourne et donne la parole à la salle.

 

A Glowinski remarque que le groupe avait conscience de la complexité du problème, mais un groupe de travail fermé correspondait à la légitimité de ce qui lui était demandé.

 

M. Atten note qu’il manquait peut-être d’acteurs provenant de la DAII. Mais c’est un débat secondaire, parce que la DGT est alors dominante.

 

A Glowinski rappelle que le changement d’organisation qui était intervenu les avait conduit à agir, non contre la DAII, mais de façon à affirmer l’identité du CNET..

 

J. Lesourne remarque que ce qui résiste le mieux dans la prospective, c’est le cadre du travail.

 

A Glowinski ajoute qu’il s’agissait d’un rapport interne au CNET, non pour la DGT. Celle-ci avait son propre service de prospective.

 

Le président demande si on a pris en compte les comités de programme et A. Glowinski répond que le travail du groupe dépassait les programmes annuels et qu’il s’est situé avant l’institution de ses comités.

 

Le président ajoute que la prospective sur les images manquait sans doute d’interventions citoyennes. Puis il remercie tous les intervenants et propose de mettre fin à la réunion.