CONTRIBUTION

 

La commutation téléphonique

par Claude Rigault

 

 Claude Rigault, après des étude à l’ESPCI, a participé de 1969 à 1992 au développement de systèmes de commutation, d’abord dans le groupe ITT, notamment chez LMT où il a, successivement  travaillé sur le GCI, le Metaconta et le MT20, puis à la SAT, sur les PABX numériques et le RNIS. Depuis 1992, il est directeur d'études à l'ENST et chargé de l'enseignement de la commutation. Il est l'auteur du livre Principes de commutation numérique, publié aux éditions Hermès en 1998.

 Son témoignage sur l’histoire des télécommunications aux Etats-Unis et de l’ITT en France, est un complément intéressant de l’histoire de la commutation électronique vue de France et du CNET, qui ont été publiés dans le précédant numéro des Cahiers. Ce texte, utilisé dans son enseignement, est extrait du préambule prévu pour le livre et non publié. Il date des années 1990.

 Dans une première partie, l’auteur rappelle l’histoire du Bell System, depuis la fin du XIXéme siècle, et la naissance de l’ITT comme opérateur téléphonique et constructeur de réseaux en Europe après 1925, puis son évolution comme constructeur mondial et son implantation en France avant-guerre, avec le LCT , LMT et la CGCT. D’autres textes ont déjà décrit cette histoire du Bell System, notamment P. Griset, « Entre monopole et hautes technologies, les mutations d’une entreprise de la longue durée : le Bell System, 1876-2000 », Entreprise et histoire, 30, sept. 2002. Ce texte fait autorité, mais celui de Rigault y ajoute le point de vue d’un témoin au moins partiel.

La deuxième partie sur L’ITT en France apporte une approche historique de l’un des grands acteurs de la commutation téléphonique.

 

 

   

Le Bell System

 

 

Les étapes clés

 

  Il est rare qu'aussi peu de temps se passe entre le moment où le premier prototype d'une invention marche et où les appareils sont commercialisés. Entre le 10 mars 1876, date où le premier téléphone fonctionne vraiment et le 4 avril 1877 date où M. Williams devient le premier abonné payant au téléphone, il ne se passe qu'un an ! (M. Williams était le propriétaire de l'atelier de Boston qui fabriquait les appareils de Bell). Le 9 juillet 1877, Bell, son prototypiste Watson, son futur beau père Hubbard et un associé fortuné Sanders créent la Bell Telephone Company, après le refus de Western Union d'acheter le brevet de Bell.

    La Bell Telco est devenue, avant son démantèlement le 1er janvier 1984, la plus grande société du monde. Elle avait, en 1976, un capital de 75 milliards de dollars, 3 millions d'actionnaires et 1 million d'employés, soit plus de 1% des américains actifs. Personne ne peut dire ce que serait la physique aujourd'hui si Einstein n'avait pas existé, de la même façon on ne peut pas savoir où en serait le monde aujourd'hui si le Bell System n'avait pas existé !

    Nous devons en effet à ce colosse une proportion impressionnante des avancées techniques ou managériales, qui sont toutes à la base de notre mode de vie actuel. Citons entre autres : l'organisation de la recherche industrielle ; le répéteur à lampes ; la contre-réaction ;  le câble coaxial ; les faisceaux hertziens ; l'ordinateur numérique ;  la théorie de l'information ; le transistor ; le langage C et le système d'exploitation Unix.

    A cette important bilan technique, il faut ajouter un non moins extraordinaire bilan humain, car Ma Bell, littéralement Maman Bell, était vénérée par le public. Les Américains étaient en effet très reconnaissants à la Bell d'avoir été la seule compagnie à ne pas avoir licencié de personnel pendant la grande dépression des années 1930. Ce bilan, c'est en grande partie l'oeuvre de deux manageurs de très grande qualité, des philosophes visionnaires, qui ont su dans le fatras du temps distinguer l'essentiel de l'accessoire et s'y tenir. Ce furent Theodore N. Vail, le créateur, et Walter S. Gifford, le recentreur. Pourtant, en 1975, le département américain de la Justice décide de poursuivre la Bell. Ce procès, le quatrième procès antitrust contre la Bell Telco, sera le bon. Au bout de neuf ans, la décision de justice ordonne pour le 1er janvier 1984 la divestiture, c'est à dire le démantèlement du Bell System. Il s'agissait là d'une nouvelle phase dans la lente organisation du monde industriel moderne.

    Pour comprendre cette organisation, il faut connaître les étapes de sa constitution et la Bell, en raison de son importance, s'est trouvée être la société autour de laquelle tout s'est joué. Il faut donc comprendre les cinq étapes clés particulièrement significatives. Leur impact ne porte pas seulement sur les télécommunications, mais aussi sur la législation, la science de l'économie politique, la science du management. A cet égard tout le monde industriel, quelle que soit sa spécialité, en subit aujourd'hui les conséquences. Ces étapes-clés sont les suivantes : the Dowd case, ou la libération des griffes de la Western Union ; the Kingsbury Commitment, ou l'interconnexion ; the Graham Act ou l'instauration des Publics Utility Commissions ; the Consent Decree, ou l'arrangement de 1954 ; the Disvesture, ou le démantèlement.

 

 

La création de la Bell

 

  Selon toute logique, Bell et Hubbard n'avaient aucune chance de s'établir comme opérateurs, vis à vis de la Western Union : Bell était une souris, Western Union un gros chat. Hubbard et Bell n'avaient pas réellement de capital. La validité de leurs brevets n'était pas absolument claire. La Western n'était pas du tout passive, elle comptait bien prendre possession de ce marché qui correspondait à son domaine d'expérience.

  Quand on n'a pas les moyens de développer soi-même un système, on vend ses brevets. Hubbard propose donc les brevets à Western Union. Il n'en demande que 100 000 $. C'est à peine plus que ce qu'il a déjà dépensé. Le président Orton de la Western Union s'est assuré du concours d'Edison qui vient d'inventer le microphone à charbon. Il estime ne pas avoir besoin des brevets de Bell et décline l'offre de Hubbard. Il rate ainsi la construction de ce qui allait devenir la plus grande entreprise mondiale, le Bell System.

  Hubbard n'a plus d'autre solution que de commercialiser lui-même le téléphone. Toute l'année 1877, il lève des fonds dans le public et un petit réseau commence à se créer dans la région de Boston et à New York. Le 9 juillet 1877, Hubbard, Sanders, Bell et Watson créent la Bell Telephone Company qui a changé de nom à maintes reprises. Pour simplifier, nous emploierons un nom unique : la Bell Telco. Le surlendemain Bell épouse Mabel Hubbard. En octobre 1877, ils ont déjà 600 abonnés reliés en point à point. A 20 $ l'abonnement annuel, le revenu était encore loin de rembourser la mise de fonds ! En décembre 1877, Western Union crée l’Américan Telephone Company et s'apprête à investir des millions de dollars dans le téléphone.

  En janvier 1878, l'atelier de M. Williams réalise le premier central téléphonique manuel reliant 21 abonnés. Dorénavant le téléphone n'est plus un ensemble de liaisons point à point. Il s'agit d'un réseau. Trois jours après, un autre central est installé. Après cela, c'est l'explosion : des centraux manuels s'installent partout, tous les jours, sur tout le territoire des Etats-Unis. La plupart sont des centraux Western Union. Au début, les opérateurs sont des garçons, d’anciens télégraphistes. Très rapidement on préfère confier cette tâche à des femmes qui avaient en général, à cause de l'éducation de l'époque, une façon plus polie de s'exprimer et globalement une meilleure discipline. En juin 1878, il y a 10 755 téléphones Bell et Watson a fait acheter par Bell Telco les droits d'un microphone à grenaille.

  Bell Telco recherche désespérément des fonds et fait comme avait fait Morse : elle vend sa licence à des opérateurs privés qui montent chacun leur réseau. Cela ne suffit pas et Hubbard ouvre le capital à un groupe d'investisseurs de Boston. Hubbard sent qu'il va perdre le contrôle de la Bell Telco. Il prend la décision qui va réellement fonder le Bell Sytem : il embauche T.N. Vail.

 

 

Le Dowd Case

 

  En tant qu'avocat, Hubbard était membre de maintes commissions gouvernementales et en particulier d'une commission qui contrôlait l'administration des Postes. A ce titre, il avait eu l'occasion d'en apprécier le superintendant : Theodore N. Vail. Celui-ci avait démarré comme télégraphiste, puis était entré aux Postes où, en quelques années, il s'était révélé tellement brillant qu'il en était devenu le patron. T.N. Vail était, c'est un hasard, le neveu de Samuel Vail, l'homme qui avait aidé Morse à construire le premier télégraphe. Ces origines le sensibilisent sans doute au concept du réseau téléphonique, que lui présente Hubbard, et il participe à la collecte des fonds pour la Bell Telco. En juin 1878, T.N. Vail quitte les Postes et devient, pour un salaire inférieur à son salaire précédent, directeur général de la Bell Telco à New York. En juillet 1878, Hubbard perd le pouvoir au conseil d'administration de la Bell Telco.

  Dès son arrivée, Vail envoie à tous les agents de la Bell une copie du brevet Bell du 14 février 1976, avec une lettre d'exhortation à combattre les infractions de la Western Union. En septembre 1878, il porte plainte contre Peter A. Dowd, agent de la Western Union au Massachusetts. En décembre 1878, il achète les droits du microphone à charbon de Francis Black. Ce microphone combinait le principe de la grenaille de Berliner (droits acquis pour Bell) et du charbon d'Edison (pas encore breveté). A partir de ce moment, la suprématie technique est assurée, car le principe de l'écouteur était déjà couvert par le brevet Bell.

  Parallèlement et indépendamment, et c'est le second coup de chance, une OPA hostile se développe contre la Western Union, par le prédateur financier Jay Gould, qui avait déjà ruiné les chemins de fer de l'Erié. Les raids de Gould contre les actions de la Western Union ternissent l'image de cette dernière et beaucoup de clients préfèrent confier leurs télégrammes à d'autres opérateurs. Les patrons de Western Union, très préoccupés par cette attaque, se rangent à l'avis de leur avocat qui considère comme très solide le dossier de la Bell Telco, constitué de 600 pages d'argumentation et d'une montagne de documents

  Le 10 novembre 1879, un accord amiable est signé. Selon cet accord, Bell Telco reçoit tous les brevets de la Western Union et tout son réseau de 56 000 téléphones dans 55 villes , soit plus que la Bell n'en avait elle même. En échange, la Western Union reçoit 20 % des recettes de tous les abonnements à la Bell Telco, pendant les 17 ans de la durée des brevets Bell. L'accord amiable entre Bell Telco et Western Union est certainement l'une des plus grandes victoires industrielles de tous les temps. En mars 1879, l'action Bell valait 50 $, le 11 novembre 1879, l'action vaut 1000 $ ! Désormais les soucis financiers de la Bell sont terminés.

  Le téléphone s'installe petit à petit dans toutes les villes américaines. A Lowell, Massachusetts, une épidémie de rougeole rend indisponibles tous les opérateurs. Les remplaçants, des intérimaires, ont du mal à mémoriser les noms. A la suggestion du médecin local, on décide d'utiliser des numéros, bien que le management de Bell trouve cette pratique insultante. Ainsi commence l'ère des plans de numérotation, dits aujourd'hui  plans d'adressage.

 

 

Carthy et les long lines

 

  La liaison téléphonique se faisait à l'époque sur un seul fil, généralement en fer, avec retour par la terre. Un tel système ne protège pas de la diaphonie et capte toutes les perturbations électriques, car le fil constitue avec la terre une immense boucle d'induction. Le 12 janvier 1881, John J. Carty, un jeune électricien de la Bell, précédemment opérateur, essaie une liaison à longue distance entre Boston et Providence, Rhodes Island. Le circuit est constitué par une ligne télégraphique louée, en fer et avec retour par la terre. Sa conversation avec l'opératrice distante est très mauvaise à cause du bruit.  Comme plusieurs lignes télégraphiques sont disponibles, Carty imagine d'en prendre une seconde pour le retour du courant. Il donne les instructions de branchement nécessaires à l'opératrice distante et ils effectuent le montage. Lorsque Carty reprend le téléphone, l'opératrice est complètement saisie du résultat et qualifie Carty de magicien. La conversation est maintenant parfaitement intelligible. Le principe de la protection contre le bruit par transmission équilibrée, en mode différentiel sur deux fils, vient d'être découvert, sinon son explication. Un peu plus tard, la supériorité des fils de cuivre est établie et la Bell Telco devient capable de réaliser des lignes longues. Carty fera une carrière de premier plan. Il deviendra en 1925 le premier président des Bell Labs.

  L'explication sera trouvée ultérieurement et n'a rien à voir avec une mauvaise qualité de la terre en tant que conducteur. Avec un retour par la terre, la ligne aérienne constitue une immense boucle d'induction qui capte toutes les fluctuations des champs magnétiques qui la coupent. En juxtaposant au premier fil un deuxième fil pour le retour (si possible torsadé avec le fil aller), on annule le flux coupé et donc l'induction de parasites.

 

 

La fin des brevets Bell

 

  A la fin de 1879, grâce à la bataille des brevets, la menace de la Western Union est écartée. La méthode sera réutilisée contre toutes les entreprises qui essaieront de faire du téléphone sans s'affilier à la Bell Telco. Mais cette méthode judiciaire ne peut plus continuer à la fin des brevets Bell. A ce moment là se créeront forcément des compagnies de téléphone indépendantes. Le but de Vail est d'assurer une suprématie technique, en faisant que de nouveaux brevets Bell plus récents soient encore indispensables et que, si possible, Bell soit seule à pouvoir fournir certains services-clés. Nous verrons que le service clé essentiel sera la téléphonie à longue distance. Des multitudes de petites filiales sont créées par des investisseurs qui apportent les capitaux, mais elles dépendent de la Bell Telco pour la technique et bientôt pour l'interconnexion.

  En 1885, Vail crée l'American Telephone and Telegraph Company  (AT&T, surnommée Long Lines) pour exploiter les lignes longues qui interconnectent les filiales. AT&T devient en fait la maison mère du Bell System et Vail utilise les lignes longues pour exercer le contrôle de Bell sur ses filiales.

  En 1887, en désaccord sur les politiques à court terme du chairman Forbes, il démissionne et prend sa retraite à l'age de 42 ans ! Nous verrons qu'il sortira de cette retraite vingt ans plus tard, en 1907, pour reprendre la direction du Bell System, à l'occasion du remplacement des Bostoniens par le banquier Morgan. Cette nouvelle présidence durera pratiquement jusqu'à sa mort en 1920 !

  Dans les années 1880, un autre problème apparaît : la multiplication des poteaux téléphoniques donne aux rues l'aspect d'une forêt de toile d'araignées, qui suscite des protestations véhémentes des citoyens. Une loi est passée en 1885 rendant obligatoire les câbles souterrains pour les villes de plus de 500 000 habitants. Mais cette loi doit être annulée, car la technique n'existe pas encore pour faire des câbles souterrains. Cependant Vail, cette année là, lance un programme de recherche pour réaliser ce type de câble. En 1888, un blizzard sur New York City anéantit tout le réseau aérien. Il faut absolument reconstruire le réseau, en deux fils, en cuivre et en souterrain. Le résultat ne sera obtenu qu'en 1890 avec un câble en plomb et les fils intérieurs séparés par de l'air. Dès lors, le réseau est complètement reconstruit en deux fils et, dans les grandes villes, en souterrain.

  En 1893, les brevets Bell expirent. La Bell Telco ne réussit plus à empêcher par voie judiciaire la naissance d'opérateurs indépendants. De nombreuses sociétés se créent pour exploiter le téléphone dans des régions négligées jusque là par la Bell et en particulier dans les zones rurales.

  Mais, même dans les grandes villes, ces réseaux parallèles se créent sans être interconnectés. Il n'est alors pas rare de devoir s'abonner à deux compagnies de téléphone et d'avoir ainsi chez soi deux appareils pour pouvoir joindre tous ses correspondants ! (Ne sourions pas, nous sommes exactement dans la même situation aujourd'hui avec les réseaux de téléinformatique).

  Cependant l'oeuvre de Vail fonctionne : seule la Bell est en mesure de posséder un réseau à longue distance, ce qui lui donne un avantage énorme.

 

 

La Western Electric

 

  Les centraux téléphoniques manuels continuent d'être fabriqués dans l'atelier de M. Williams à Boston. Il faut trouver une autre solution. En novembre 1881, Vail rachète l'usine de la Western Union : la Western Electric. L'usine est à Chicago, et dès lors la capitale de l’Illinois devient le principal centre mondial de la commutation. Aujourd'hui encore la partie des Bell Labs qui se consacre à la commutation est toujours localisée à Indian Hills dans la banlieue de Chicago.

  Pour profiter de cet environnement de nombreuses autres sociétés de construction téléphonique se sont installées plus tard à Chicago. Il n'est pas étonnant que le premier central de transit temporel mis en service par Bell, ESS 4, l'ait été dans l'immeuble des Long Lines, en plein centre de Chicago. Dans cette ville existe une réelle communauté professionnelle de praticiens de la commutation et j'ai eu la chance d'y être invité pour examiner le fonctionnement de l'ESS4, peu de temps après sa mise en service.

  La Western Electric devient alors le principal constructeur de matériel téléphonique au monde. La période 1880-1914 correspond à l'implantation en Europe de toutes les grandes compagnies américaines. Comme les autres, la Western s’y implante pour fournir des équipements téléphoniques et elle crée pour cela la filiale IWEC, l’International Western Electric. En 1889, Georges Aboilard avait fondé à Paris, avenue de Breteuil, la Société de Construction de Matériel Téléphonique, bientôt suivie d'une câblerie à Boulogne-Billancourt. Au début des années 1900, Aboilard s'associe avec Western Electric et, à sa mort  en 1911, la société prend le nom de Le Matériel Téléphonique et LMT devient l'usine de la Western Electric à Paris. Certains se souviennent encore, paraît-il, d'avoir vu sur le toit du quai de Boulogne la célèbre cloche du Bell System. LMT jouera plus tard un grand rôle dans le développement de la commutation en France.

 

 

La banque Morgan

 

  Entre le départ de Vail et son retour vingt ans plus tard, le Bell System entre dans une période dénuée de grand dessein. Les Bostoniens, toujours détenteurs de la majorité, s'attachent essentiellement à la rentabilité à court terme et mènent une politique monopolistique d'étouffement plus ou moins loyal de la concurrence. La Bell Telco oblige les opérateurs indépendants à se revendre à elle, chaque fois que c'est possible,. Elle refuse toujours l'interconnexion de ses réseaux aux autres opérateurs.

  Le public commence à trouver que la Bell Telco exagère. C'est justement l'époque où l'opinion américaine est irritée contre les trusts qui fleurissent partout et qui constituent une entrave au bon fonctionnement de l'économie. Cela se traduit par les lois antitrust du Sherman Act de 1890 et on commence à se demander si ces lois ne devraient pas s'appliquer à la Bell Telco, ce qui n'est pas bon pour une société toujours à l’affût de capitaux. En même temps les rachats incessants d'opérateurs finissent par affaiblir la position financière de la Bell Telco et, entre 1902 et 1907, sa dette passe de 60 M$ à 200 M$. Les Bostoniens font de grosses augmentations de capital et une grande proportion d'actions est maintenant dans les mains du public.

  Dans la vie des entreprises, il ne suffit pas d'être propriétaire d'un bien pour le garder, encore faut-il être en mesure de décourager les personnes qui, pour une raison ou une autre, se mettent à lorgner sur celui-ci. Faiblesse financière ou mésententes entre propriétaires offrent souvent une occasion pour forcer la main de gens qui ne souhaitent pas vendre ! Au début des années 1900, la Bell Telco s'est mise en position de faiblesse sans s'en rendre compte : beaucoup d'actions sont mal contrôlées et la possibilité de réunir de l'argent est largement entamée.

  Le moment est venu pour que d'autres fassent contre elle ce que la Bell Telco faisait contre les opérateurs indépendants. Deux OPA sont lancées en 1902. L'une est menée par la Banque Morgan qui finalement, en 1907, obtient le contrôle de la Bell Telco et met fin au règne des Bostoniens. Cette prise de contrôle marque le début d'une grande implication de la Banque Morgan dans les télécommunications. En particulier, c’est elle qui financera plus tard la création et le développement de ITT et jouera un rôle important dans la création d’une industrie des télécommunications en France, puisque deux des quatre constructeurs les plus importants en France, avant 1976, seront des sociétés de ITT.

  En 1907, J. P. Morgan est confronté à la tâche de consolidation de l'industrie des télécommunications. Pour cela, il convainc T.N. Vail de sortir de sa retraite et de reprendre en charge les destinées de la Bell Telco.

 

 

Le Kingsburry Commitment

 

         T. N. Vail n'est pas immédiatement conscient de la mauvaise situation dans laquelle la Bell Telco s'est mise, avec sa politique de rachat systématique des opérateurs indépendants. Avec les nouveaux moyens financiers du groupe et poussée par J. P. Morgan, la Bell Telco poursuit la même politique et rachète en 1910 la Western Union : la souris ne s'est pas contentée de devenir plus grosse que le chat, elle l'a mangé !

         Mais c’en est trop pour les Américains. En janvier 1913, le département de la Justice entame une enquête pour déterminer si la Bell Telco n’est pas en train d'établir un monopole des télécommunications aux Etats-Unis. Il se trouve que, trois mois plus tard, J. P. Morgan meurt. Cette disparition laisse les mains libres à Vail qui a maintenant deux options : soit il continue sa construction d'un monopole pour assurer l'unicité du réseau, aux prix d'une mauvaise image et d'un éventuel démantèlement de la Bell Telco par voie judiciaire ; soit il négocie. Il faut donner acte à la capacité de manager de Vail qui a su comprendre que l'essentiel n'était plus maintenant de consolider la Bell, mais plutôt de veiller à l'efficacité et à la bonne image nécessaire pour un service public de capital privé.

         Vail confie la négociation à Nathan C. Kingsbury, l'un des vice-présidents de l'ATT. Cette négociation est rapide. Le 19 décembre, un protocole d'accord est signé entre Kingsbury et l'attorney general. Ce protocole d'accord est connu sous le nom de Kingsbury Commitment. Il contient les clauses essentielles suivantes : la Bell Telco s'engage à ne plus racheter d'opérateurs indépendants, sauf en cas de permission spéciale de l'Interstate Commerce Commission ; la Bell Telco accepte l'interconnexion de ses réseaux avec les opérateurs indépendants.

         Cette dernière clause est essentielle : c'est la fin de l'ère des deux téléphones. Désormais il est possible d'appeler n'importe qui de n'importe où, avec le même téléphone. Pour nous, cela semble évident, mais aux Etats-Unis ce ne l'est pas autant que l'on pourrait le croire et, depuis le démantèlement de la Bell Telco en 1984, cette situation n'est plus forcement vraie aux Etats-Unis., en particulier pour le service offert depuis les téléphones publics.

 

 

La recherche industrielle

 

  L'une des premières actions de Vail, à son retour en 1907 à la direction de la Bell Telco, consiste à regrouper tous les services de recherche et développement de la Bell Telco. Il y avait ceux de AT&T à Boston et ceux de Western Electric à New York et à Chicago. Un service unique est créé dans l'usine de Western Electric à New York et sous la direction unique de John J. Carty, l'homme qui avait découvert en 1881 le principe de la transmission différentielle sur deux fils.

  Cette action est à créditer parmi les grands actes de management de Vail pour plusieurs aspects : elle révèle une grande capacité à faire passer ses décisions, alors qu’il est rare que de grandes sociétés aient réussi cet effort de rationalisation et de consolidation de leurs groupes de recherche ; elle a contribué et contribue probablement toujours à "changer le monde", puisque c'est ce service consolidé de recherche et développement qui a été en 1921 filialisé en tant que société, sous le nom des Bell Laboratories, dont on connaît les extraordinaires contributions  ; elle caractérise Vail comme l'inventeur incontesté de l'organisation de la recherche industrielle.

  En 1906, Lee de Forest avait inventé la triode. Vail et Carty s'aperçoivent très vite de l'intérêt de cette invention pour la téléphonie à longue distance. Ils se fixent, dès 1907, l'objectif de réussir des liaisons téléphoniques coast to coast, pour l'exposition Panama Pacific qui doit avoir lieu à San Francisco en 1914 et 1915. Mais Lee de Forest ne maîtrise pas encore bien le procédé et, de plus, ses relations avec la Bell Telco se ternissent pour des problèmes de propriété industrielle qui entraînent des procès interminables.

  Le physicien Milikan, l'homme qui a mesuré la charge de l'électron, recommande l'embauche de Arnold et celui-ci se rend compte de ce que, pour maîtriser le fonctionnement de l'amplificateur à triode, il est nécessaire d'améliorer le vide dans le tube. Il applique les méthodes toutes récentes des techniques du vide et il réussit bientôt à construire un répéteur fiable. Le 25 janvier 1915, a lieu la cérémonie inaugurale de la liaison transcontinentale et, pour lui donner plus de prestige, ce sont A.G. Bell à New York City et Watson à San Francisco, qui sont invités à effectuer le premier appel téléphonique transcontinental !

 

 

La nationalisation

 

  Le Kingsbury Commitment de 1913 avait éloigné la menace d'une action antitrust contre Bell Telco. Il n'avait pas pour autant éliminé le débat sur l'opportunité de la propriété privée d'un service public aussi stratégique que le téléphone. Dans beaucoup d'autres pays, ce débat s'était conclu par une nationalisation de l'opérateur téléphonique. En France, par exemple, la nationalisation de la Société Française du Téléphone avait eu lieu dès 1889. En Angleterre le téléphone est nationalisé  le 1er janvier 1912.

  En 1917, l'entrée en guerre des Etats-Unis précipite les événements. Les chemins de fer sont nationalisés et de nombreux députés proclament qu'il est incohérent de nationaliser les transports sans nationaliser les télécommunications. Le Postmaster General, Burleson, lance une commission parlementaire sur la question de la nationalisation du téléphone, en invoquant l'argument de la sécurité : en cas de guerre, il vaut mieux que les messages ne soient pas entre des mains privées. L'argument n'est pas mauvais pour des industries ordinaires et il est effectivement dangereux de laisser les dirigeants des industries privées, uniquement préoccupés par leur compte d'exploitation, s'occuper de problèmes stratégiques. C'est ainsi que l'on a pu voir des pièces essentielles pour la construction de détonateurs de bombes atomiques être vendues comme des fournitures banales à des pays tout à fait hostiles. Est-ce que cet argument s'applique au téléphone, c'est loin d'être évident.

  Vail oppose un autre problème : un monopole d'Etat non régulé est-il préférable à un monopole privé régulé par des instances élues ? En posant la question, Vail savait de quoi il parlait, puisqu'il avait été superintendant des Postes ! Mais l'heure n'est plus à la réflexion. La commission parlementaire refuse d'auditionner Vail ou Kingsbury ou aucun autre représentant de Bell Telco et, le 29 juillet 1918, toutes les compagnies de téléphone, opérateurs et constructeurs, sont nationalisées pour une période probatoire d'un an. Il ne s'agit pas en fait d'une nationalisation stricte, mais de l’instauration d'un conseil de contrôle, composé de membres de la Poste et chargé de nommer un conseil opérationnel, dont les membres seront les managers des différentes sociétés. En pratique, les cadres de la Bell restent cadres avec leur statut habituel et pour les employés rien ne change. Vail est reconduit dans ses fonctions de président. Les actionnaires restent actionnaires et continuent à recevoir des dividendes. La différence, non négligeable, est qu'ils n'ont plus de droit de regard sur le management de leur bien.

 

 

La reprivatisation

 

  Depuis l'entrée en guerre des Etats-Unis, Bell Telco joue un rôle important dans les opérations en France. L'ingénieur en chef Carty est nommé colonel, puis général dans le Signal Corps. Sept mille cinq cents employés de la Bell Telco sont envoyés en France. Ils construisent un réseau téléphonique tout neuf, avec 160 000 kilomètres de liaisons, 3 600 postes téléphoniques, 100 centraux manuels. Les employés de Bell Telco auront à déplorer 550 blessés et 235 morts. Pour répondre au besoin d'opératrices, on crée une unité féminine, pour laquelle plus de 7 000 opératrices américaines se portent volontaires. Il n'y en a qu'environ 200 de retenues, car il fallait parler français pour pouvoir communiquer avec les opératrices du réseau français. Ces opératrices vont travailler très près du front, où elles vont remplacer des opérateurs masculins et contribuer ainsi à la discipline et à l'efficacité dans les télécommunications militaires !

  En juin 1919, Vail, âgé maintenant de 74 ans, a cessé ses activités, à la demande de ses médecins. Sa santé décline rapidement et il meurt en avril 1920 à Baltimore.

  En juillet 1919, la période probatoire de nationalisation touche à sa fin. La guerre est finie et le bilan n'est pas bon. Le gouvernement avait nationalisé en disant qu'il ferait baisser les prix du téléphone, or force est de constater qu’au bout d'un an les prix ont augmenté pendant que les bénéfices et les réserves ont fondu au soleil. Le management autoritaire de Burleson est très critiqué et les députés décident, avec des excuses, de rendre les compagnies de téléphone à leur destin privé. La loi de reprivatisation est votée le 11 juillet 1919. Les démêlés de Bell Telco avec la justice ne sont pas finies pour autant, loin s'en faut, mais plus personne ne parlera aux Etats-Unis de nationalisation des télécommunications.

  L'immédiat après-guerre est marqué par le développement de la radio, à la fois en transmission et en radiodiffusion. Autant la pose à travers l'Atlantique d'un câble télégraphique avait été un problème relativement vite résolu, autant celle d'un câble téléphonique devait être un problème d'une grande difficulté et il faudra attendre 1956 et les transistors pour le résoudre. En l'absence de câble, il est donc normal que la Bell Telco soit pionnière pour établir des liaisons transatlantiques par radio. Sur ce projet Western Electric embauche le jeune ingénieur français, Maurice Deloraine, pour la station de Rugby, en Angleterre. Nous verrons que Deloraine jouera un grand rôle dans l'établissement d'une industrie des télécommunications en France.

  En même temps la radiodiffusion se développe. Tout un étage des vénérables bureaux de Bell Telco à New York, jusque là habitué aux costumes sombres et stricts de ses cadres, se voit maintenant envahi par la joyeuse bohème des artistes, qui viennent participer aux émissions de radiodiffusion de la Bell Telco !

 

 

Le Graham Act et les Public Utilities Commissions

 

  Lorsque Vail quitte en 1919 la direction de la Bell Telco, c'est Harry Bates Thayer, son bras droit, qui prend les rênes. C'est sous sa présidence que va être entériné dans la législation le modèle américain de monopole.

  L'adoption par le congrès en 1921 du Graham Act formalise en fait le Kingsbury Agreement. Selon cette loi, il est admis qu'un opérateur d'un service public (téléphonie, mais aussi courant électrique, eau, etc.) ait le monopole du service dans la zone où il opère. Cela est une dérogation aux lois antitrust du Sherman Act, mais plus personne ne veut du système à deux téléphones. Cette dérogation est compensée par le contrôle d'une commission élue par les habitants lors des élections municipales (comme le sont le juge et le shérif) : les Public Utility Commissions. Ces P.U.C. sont seules habilitées à autoriser des augmentations de tarifs et elles ne le font que sur justification des coûts des services et de la qualité des services. Nous rencontrons pour la première fois le concept de Quality Of  Service, Q.O.S., dont nous verrons le rôle important en commutation.

  Si les critères de qualité de service ne sont pas remplis, au mieux la P.U.C. refuse toute augmentation de tarif, au pire elle retire l'autorisation d'exploitation de l'opérateur au profit d'un opérateur concurrent. Cela n'est pas un cas d'école : je l'ai vu se produire en Floride, lorsque, après une série d'ouragans, l'opérateur local s'est trouvé incapable de rétablir rapidement un service satisfaisant. La P.U.C. a fini par lui retirer son droit d'exploitation et l'a confié à un opérateur Bell qui a racheté, probablement pour un prix symbolique, le réseau de cet opérateur et a su le remettre d'aplomb.

 

 

Gifford et le recentrage

 

  En janvier 1925, Walter S. Gifford est nommé président de Bell Telco. De nouveau un philosophe visionnaire, de la classe de Vail, se trouve aux commandes. Il y restera pratiquement un quart de siècle, plus que tout autre président de Bell. Pendant son mandat, Bell marquera ses avancées scientifiques les plus retentissantes, avec la théorie de l'information et l'invention des transistors !

  Si l'on ne peut attribuer ces succès au seul Gifford, on peut lui attribuer en propre la décision de recentrer les activités de Bell Telco sur la téléphonie aux Etats-Unis, une décision qui devait marquer le paysage industriel mondial.

  Gifford sait bien que l'épée de Damoclès des lois antitrust est toujours au-dessus de la tête de Bell Telco. Un avantage a été obtenu avec le Graham Act, qui constitue une sorte de légitimité contre les lois antitrust. Mais cet avantage est limité à la téléphonie et le mieux est d'en profiter en se consacrant prioritairement au téléphone. Gifford décide donc de revendre les activités de radiodiffusion et de cinéma parlant, qui constituaient alors les principales activités annexes de la Bell Telco.

  A cette époque, I.T.T. du colonel Behn vient d'obtenir la concession du réseau espagnol, après un appel d'offre international où ses concurrents malheureux étaient l'allemand Siemens et le suédois Ericsson. I.T.T a maintenant besoin d'un constructeur de matériel pour approvisionner le réseau espagnol. Il ne peut, bien entendu, compter ni sur Siemens, ni sur Ericsson et la Western Electric consultée fait la sourde oreille. Behn propose alors de racheter l'ensemble des usines de International Western Electric, I.W.E.C., avec les licences des systèmes de commutation à enregistreurs rotary que les ingénieurs de la Western Electric venaient de mettre au point.

  Cette proposition correspondait assez bien à la politique de recentrage de Gifford qui l’accepte. La transaction s'élève à 30 millions de dollars, pour un ensemble d'usines dont le chiffre d'affaires était de 32 millions de dollars, mais avec une rentabilité assez faible. C'est ainsi que la Bell Telco se sépare de ses filiales étrangères et que, en France, L.M.T. devient une société du groupe I.T.T..

  Les années 1930 vont marquer le coup d'arrêt du développement économique mondial. Ainsi, en France, la construction du réseau téléphonique, qui avait enfin démarré sérieusement après 1925, se voit complètement figée et restera presque en l'état jusqu'aux années 1970 !

  Aux Etats-Unis, Bell Telco est l'une des rares sociétés à tirer son épingle du jeu. Elle est la seule des grandes sociétés à n'avoir pas licencié d'employés pendant la grande dépression. Si globalement son nombre d'employés s'est vu réduit d'environ 70 000 personnes, ce ne fut que par le jeu des départs naturels. Avec une majorité d'employées opératrices, ces départs naturels étaient assez fréquents. Ayant beaucoup travaillé dans les années 1970 avec des switchmen américaines, j'ai été impressionné par le respect qu'avaient ces employées pour la Bell Telco, en tant qu'employeur sûr.

 

 

Le Consent Decree

 

  Le système créé par le Graham Act fonctionnait bien. L'opérateur se trouvait obligé de fournir un excellent service. Dès les années 1920, un nouvel abonné obtenait son raccordement en quelques jours, il n'y avait pas d'attente pour les communications interurbaines et le prix de l'abonnement au téléphone était très bas. Dans la plupart des autres pays ce n'était pas le cas.

  En 1934, les Démocrates créent une juridiction spéciale pour les télécommunications : la Fédéral Communication Commission. Dès sa création, la F.C.C. devient très critique sur les liens unissant Western Electric et Bell Telco. Comment les Public Utilities Commissions peuvent-elles contrôler les prix du téléphone, si les coûts des équipements sont eux-mêmes fixés par la Bell ? En 1935, la F.C.C. déclenche une enquête, une de plus, accusant Bell Telco de monopole, dans le but avoué de séparer Western Electric de Bell Telco. Il est vrai qu'il n'était pas très sain, pour le bon fonctionnement des P.U.C., que Western Electric appartienne à Bell. Bell Telco se défend en donnant une totale accessibilité et une totale transparence de ses comptes à la F.C.C.. De plus, elle prouve que les prix de Western Electric sont moins chers que ceux de tous les autres constructeurs, non seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde. Cela était d'ailleurs assez normal, puisque le réseau américain était, à cette époque, le plus important du monde et que la Western Electric produisait plus de centraux que ses concurrents.

  Cette attaque de la F.C.C. n'est pas très populaire auprès du public. En 1938, de terribles inondations ravagent la Nouvelle Angleterre. De tous les points du pays, des camions d'équipements et d'employés de la Bell s'acheminent vers les zones sinistrées et très rapidement remettent d'aplomb le réseau, tout en portant secours aux populations. Bell Telco a maintenant une très bonne image et la F.C.C. est obligée de mettre une sourdine à ses attaques. Et puis la seconde guerre mondiale éclate. L'heure n'est plus aux raffinements sur le contrôle des monopoles. Les Bell Labs contribuent à l'effort de guerre, principalement en étudiant avec le M.I.T. les radars, inventés par les Anglais, et en les faisant produire par la Western.

  En 1947, la F.C.C. revient à la charge et décide de poursuivre Bell Telco en justice pour l'obliger à se séparer de Western Electric. A cette époque l’Atomic Energy Commission, A.E.C., avait ouvert une unité de production de bombes atomiques sur la base aérienne de Sandia, non loin d'Albuquerque. Mais le travail à Sandia laissait à désirer et, après plusieurs années, Sandia ne parvenait toujours pas à produire la moindre bombe. En 1949, les Russes obtiennent à leur tour l'armement atomique. Il devient urgent de faire marcher Sandia et il apparaît que la seule organisation américaine capable de le faire est Bell Telco ! Consultée, celle-ci refuse, arguant que ses statuts lui interdisent une telle implication dans le militaire. Un compromis est obtenu, où Bell ne prend en charge que le management de Sandia, en détachant pour cela une cinquantaine de manageurs de Western Electric. Aucun lien formel n'est fait avec le procès de la F.C.C.. En acceptant de s'occuper de Sandia, Bell Telco souligne toutefois que l'intégration verticale qu'on lui reproche est justement ce qui lui donne la capacité technique pour laquelle on vient la chercher.

  Dès lors, les institutions américaines sont divisées : la F.C.C. réclame toujours la séparation de Western Electric ; le Pentagone demande que Bell Telco soit laissée tranquille. A partir de 1955, la F.C.C. choisit de négocier et un protocole d'accord est trouvé le 12 janvier 1956 : le Consent Decree. Selon cet accord Western Electric n'est pas séparée de Bell Telco, mais elle ne doit fournir du matériel qu'à  Bell. La Western doit, en outre, renoncer à toute activité en dehors des télécommunications et de la défense. Elle doit donc renoncer à l'informatique. De plus ; la Western doit s'engager à accorder la licence de ses productions à d'autres constructeurs à un prix raisonnable. C'est donc l'ouverture du marché des télécommunications à d'autres constructeurs que la FCC a choisi. La société Stroberg Carlson saura en profiter.

 

 

La péritéléphonie

 

  Le Consent Decree de 1956 n'est en réalité qu'un arrangement assez discutable, dans la mesure où il y a eu manifestement une pression de l'exécutif sur le pouvoir judiciaire. Bell Telco aurait dû considérer qu'elle avait eu de la chance et qu'elle s'en sortait bien. Mais le Graham Act était satisfaisant et Bell Telco se jugeait dans son bon droit. Le Consent Decree renforçant le Graham Act, Bell Telco n'a pas su discerner qu'un tournant se produisait. Probablement une compagnie, fût-elle la plus grande du monde, ne peut pas toujours avoir des dirigeants visionnaires de la classe de Vail ! Or, à partir des années 1960, l'informatique commence à pénétrer les entreprises, d'une manière d'abord très centralisée, puis plus communicante avec l'apparition des modems.

  Une situation entièrement nouvelle se crée pour Bell Telco. Jusque là, comme les autres opérateurs, Bell Telco avait systématiquement refusé la connexion de tout matériel non-Bell à ses lignes téléphoniques. Cela tendait à empêcher toute industrie indépendante de péritéléphonie, comme les producteurs de modems, de postes téléphoniques sophistiqués, de répondeurs, etc.. En 1968, Bell Telco tente d'empêcher la petite société Carterphone de vendre un téléphone sans cordon. La justice, dans un jugement historique appelé Caterphone Decision, déboute Bell Telco. La F.C.C. entérine cette décision en autorisant une industrie indépendante de la péritéléphonie, l’Interconnect Industry. Des réseaux de téléinformatique se créent, souvent sous l'impulsion de laboratoires de recherche des universités. Les créateurs de ces réseaux ressentent mal l'obligation de passer par des moyens de transmissions de Bell Telco. En 1970, la F.C.C. autorise des sociétés indépendantes à fournir des liaisons spécialisées. La société MCI installe une route de faisceaux hertziens entre New York et Los Angeles et des réseaux privés d'entreprises louent des liaisons spécialisées à MCI plutôt qu’à Bell.

  Pour Bell Telco la perte est négligeable. Elle aurait dû s'adapter à cette situation et négocier l'échange d'une dérégulation des équipements terminaux et des transmissions, contre une autorisation de participer au nouveau marché informatique. Au lieu de cela, ses dirigeants paniquent à l'idée d'être concurrencés sur les longues distances. Ils vont même jusqu'à mettre des bâtons dans les roues du développement commercial des satellites de communication, dont ils voient bien qu'ils pourraient devenir un moyen de contourner leur monopole sur les longues distances. Ils invoquent que leurs tarifs sur celles-ci doivent tenir compte d'un certain cross-subsidizing. C'est le mécanisme, connu en Françe sous le nom de « péréquation tarifaire », qui permet de subventionner les services de base par les surbénéfices obtenus sur les appels à longues distances. Il est donc injuste de les concurrencer par des gens comme MCI, qui n'ont pas cette obligation de fournir des services non rentables en plus des services lucratifs.

 

 

La Divestiture

 

  Les dirigeants de Bell Telco publient largement dans les médias leur inquiétude. Ils devront réviser leurs tarifs, si ces nouvelles conditions de concurrence persistent, et les tarifs des services non rentables devront être fortement rehaussés. De tels services concernent le fermier isolé à qui on ne fait pas payer le vrai coût de sa ligne, ou la grand mère économiquement faible à qui on offre un service de base au prix très faible de 6 $ par mois tout compris, dans les années 1970. L'argument est sensé, mais il ne tombe pas au meilleur moment. Dans ces années-là, il règne dans le monde une inflation qui perturbe gravement le fonctionnement de l'économie. Tout ce qui fausse la vérité des prix est suspecté de contribuer à cette inflation. Or le cross-subsidizing, invoqué par Bell Telco, est bien un mécanisme qui fausse les prix. J'ai vécu cette époque aux Etats-Unis et je peux témoigner que l'argumentation de Bell Telco était très largement connue et discutée dans le public, en dehors des seuls milieux de la téléphonie.

  Il se trouve que, dans son insistance, la Bell est maladroite. Elle apparaît trop combative pour empêcher la création des nouveaux réseaux indépendants de téléinformatique, en particulier ceux qui se constituent avec les satellites. Aussi, le 20 novembre 1974, le département de la Justice porte plainte contre Bell Telco pour manoeuvres tendant à empêcher le développement des nouveaux réseaux. Ce procès, le quatrième procès antitrust contre Bell Telco, sera le bon. Au bout de neuf ans, la décision de justice ordonne, pour le premier janvier 1984, la divestiture, c'est à dire le démantèlement du Bell System.

 

 

Les Regional Bell Operating Co. et Bellcore

 

  L'AT&T possédait 22 opérateurs régionaux appelés Regional Bell Operating Co. ou RBOCs, les Long Lines, c'est à dire le réseau interurbain, le constructeur Western Electric et les laboratoires de recherche des Bell Labs. Le démantèlement a consisté à lui retirer la totalité des opérateurs régionaux et la moitié des Bell Labs.

  Le capital des opérateurs régionaux a donc changé de mains et ces opérateurs se sont trouvés réorganisés en sept nouveaux opérateurs, indépendants les uns des autres et évidemment indépendants de AT&T. Certains ont gardé le mot Bell dans leur nom, d'autres pas. De toutes façons, il n'y a plus rien de Bell chez aucun d'eux. Les Américains les qualifient familièrement de Baby Bell Companies. N'allons pas croire que ce sont de petites sociétés. Chacune d'entre elle a une taille non négligeable par rapport à France Telecom !

 

  Les Baby Bells sont, dans les années 1990, en chiffre d’affaires et en millions de lignes principales :

Bell South d’Atlanta avec 14 446 M$ et 18,1 Mlp,

Nynex de New York avec 13 229 M$ et 15,4 Mlp,

Bell Atlantic de Philadelphie avec 12 280 M$ et 17,8 Mlp,

Ameritech de Chicago avec 10 818 M$ et 16,6 Mlp,

US West d’Englewwod avec10 577 M$ et 13,0 Mlp,

 Pacific Telesis de San Francisco avec 9 895 M$ et 14,3 Mlp,

South Western Bell de Saint Louis avec 9 332 M$ et 12,4 Mlp.

Les autres opérateurs sont :

US Sprint (ex United Telco + Centel) de Kansas City avec 8 780 M$ et 5,6 Mlp,

SNET de New Haven avec 1 633 M$ et 1,9 Mlp,

Alltel de Little Rock avec 1 265 M$ et 1,2 Mlp et MCI de Dallas.

Le premier acte d'indépendance de ces nouveaux opérateurs, par rapport à Bell Telco, a été de se mettre en consortium pour monter un laboratoire commun de recherche, concurrent des Bell Labs : Bellcore ou Bell Companies Research. Ce laboratoire a très rapidement apporté deux contributions majeures aux télécommunications : un nouveau mode de multiplexage pour les transmissions numériques par fibres optiques, appelé le système Sonet pour Synchronous Optical Network, que le CCITT a repris sous le nom de SDH , Synchronous Digital Hierarchy ; une nouvelle façon d'organiser le logiciel des centraux téléphoniques, pour pouvoir introduire plus rapidement de nouveaux services, l'architecture dite Réseau intelligent.

Les résultats après quelques années ont été : le coût de la téléphonie interurbaine a baissé ; le téléphone de base a augmenté ; l'offre de services téléphoniques en tous genres et par toutes sortes d'opérateurs s’est multipliée ; les réseaux intelligents ont introduit une révolution ; AT&T a repris pied en Europe.

 

 

 

L’ITT en France

 

Les frères Behn et la naissance de l’ITT

 

  Sosthene et Hernand Behn étaient les enfants d'un père danois et d'une mère française. Nés dans l'île de Saint-Thomas aux Antilles, ils avaient été éduqués en France, puis avaient pris la nationalité américaine. Il s'agissait donc d'Américains qui parlaient parfaitement l'Espagnol et le Français. Ce trilinguisme fut particulièrement important dans le développement de leur carrière.

  En 1906, les frères Behn s'associent à Cuba dans une affaire de sucre. Plus tard, le hasard des opportunités d'affaires les amène à prendre une participation dans une compagnie de téléphone en difficulté financière à Puerto Rico. Ainsi démarre leur intérêt pour les télécommunications. Après avoir redressé cette société, ils créent à Cuba une société de téléphone qu'ils appellent I.T.T.. La dénomination ITT était volontairement choisie pour créer une confusion avec A.T.&T., alors qu’il n'y avait aucune relation entre I.T.T. et Bell Telco. Le seul point commun entre les deux sociétés était leur banquier, la banque Morgan, qui s'était fait une spécialité de travailler avec les affaires de télécommunications.

  L'expérience de manageur en télécommunications de Sosthène Behn l'amène à faire la première guerre mondiale en France, comme chef d'état-major d'un général des transmissions américaines. Son titre militaire lui est resté et les employés de l'ITT continuèrent de l'appeler « colonel Behn ».

  En 1923, le réseau téléphonique espagnol, administré par une myriade de petits opérateurs sans moyens, se trouvait dans un état lamentable. Les P.T.T. espagnols décident de concéder le réseau à un opérateur privé unique et lancent un appel d'offre international. L'Allemand Siemens et le Suédois Ericsson sont sur les rangs. Behn décide de répondre à cet appel d'offre pour l'I.T.T..

  Tout de suite, Behn fait preuve de beaucoup plus de souplesse que ses concurrents. Il s'installe avec son état major à l'hôtel Ritz de Madrid, embauche quelques secrétaires et rédige sur place ses réponses à l'appel d'offre. Behn, dont les affaires étaient à Cuba, parlait bien la langue et comprenait donc vite et bien les exigences des espagnols. Campant sur place, il était capable de modifier et adapter très vite son offre à ces exigences. Le 25 août 1924, le roi d'Espagne signe l'adjudication en la faveur d'I.T.T..

  Bien entendu Siemens et Ericsson ne sont pas du tout satisfaits de cette décision en faveur de cette société presque inconnue qu'est I.T.T.. Ils doivent la considérer maintenant comme un dangereux concurrent.

 

 

L’européisation de ITT

 

  En Espagne, Behn n'est qu'opérateur. Il a maintenant besoin d'un constructeur téléphonique pour approvisionner le réseau espagnol, avec une part de construction locale comme le prévoit le contrat. Il ne peut compter ni sur Siemens, ni sur Ericsson. Il fait appel à Western Electric pour lui fournir du matériel comme il l'avait fait aux Antilles. Mais Western Electric fait la sourde oreille. Alors pour trouver une solution, Behn propose de racheter toutes les usines de l'International Western Electric.

La chance veut que justement, en janvier 1925, Gifford soit nommé président de Bell Telco. Nous nous rappelons que Gifford est guidé par l'idée de recentrer les activités de la Bell sur la téléphonie et les Etats-Unis. L'offre de Behn est pour lui un moyen très opportun de se débarrasser de ses filiales étrangères et il l'accepte. La menace antitrust a souvent été invoquée dans cette décision. Pour ma part, je ne pense pas qu'elle ait pu être un facteur déterminant, vu que les lois antitrust n'étaient valable que pour les Etats-Unis. Je pense plutôt qu'il s'agissait d'une politique de non dispersion, librement choisie par Gifford.

  Au début de 1925, toutes les sociétés de I.W.E.C. deviennent des sociétés I.T.T.. Elles ne changent pas leur nom pour autant, ainsi la société belge continue à s'appeler Bell alors qu'elle n'a plus rien à voir avec  Bell Telco ! Il s'agit entre autres : en Espagne de Standard Electrica SA ou SESA, en Italie de Fabrica Appreciature Costruzioni Electrici ou FACE, en France de Le Matériel Téléphonique ou LMT, en Belgique de Bell Telephone Manufacturing ou BTM, en Angleterre de Standard Electric and Cables ou STC, en Allemagne de Shaub Lorentz ou SEL.

 

 

B.T.M. et le Rotary

 

La Bell Telco n'avait pas voulu automatiser son réseau selon le système pas à pas de Strowger, car elle refusait le principe de la numérotation ouverte, où l'abonné lui-même pilote les sélections dans les centraux. Dans ces conditions, Carty avait raison de déclarer, dans les années 1910, qu'il n'existait pas de système automatique capable de remplacer les opératrices, alors que les centraux de l'Automatic Electric Company équipaient les opérateurs indépendants aux Etats-Unis et les opérateurs étrangers depuis la fin du XIXème siècle !

  Les ingénieurs de la Bell réussissent cependant, au début des années 1920, à créer un système automatique à multisélecteurs rotatifs comportant, avant la sélection, le raccordement à une opératrice électromécanique appelée « enregistreur », qui reçoit la numérotation du cadran de l'abonné, la mémorise et est capable de piloter à partir de ce numéro les mouvements des étages de multisélecteurs qui suivent, permettant ainsi la fonction de traduction obligatoire en numérotation fermée. Ce système, appelé System Panel, est mis en service à Dallas en 1921.

  Les ingénieurs européens de Western Electric reçoivent alors les plans du System Panel. Ce sont essentiellement les ingénieurs de B.T.M. en Belgique. D'une manière que nous retrouverons constamment par la suite, les ingénieurs de B.T.M. refusent d'adopter le système tel quel et le redessinent complètement, en n'apportant à mon avis que des modifications sans intérêt fondamental. Le système ainsi « reconçu » est dénommé Rotary. Autant la Bell avait su imposer une unité technique à ses ingénieurs aux Etats-Unis., autant elle ne sut pas le faire à l'étranger. Il faut savoir que ces redesigns qui coûtent des hommes-siècles sont en général de l'argent gaspillé. Si l'on examine réellement le fond des choses, on s'aperçoit que leur motivation réelle est la volonté de signature du système par telle équipe plutôt que telle autre, en général déguisée sous l'invocation d'une « adaptation » aux normes nationales ! Certains appellent ce phénomène le syndrome NIH, non invented here syndrom. Nous verrons que cet avatar industriel s'est trouvé reproduit pour tous les nouveaux systèmes mis en service par I.T.T.. Lorsque B.T.M. devient en 1925 une société I.T.T., elle possède donc un système à enregistreur permettant un plan de numérotation fermée. Nous verrons que cette dote de Western Electric à I.T.T. sera fondamentale pour le choix de la France en matière de commutation.

 

 

La création du LCT

 

  Pour équiper l'Espagne en centraux téléphoniques, ITT avait racheté toutes les usines européennes de  Bell Telco ! Il n'est donc pas étonnant que, dotée d'une telle machine industrielle, ITT s'intéresse de très près au marché français. C'est justement l'époque où l'Administration française, constatant un certain retard dans son réseau, décide de lancer une première grande consultation pour l'équipement du territoire. Nous verrons qu'une deuxième grande consultation aura à nouveau lieu en 1976, modifiant une deuxième fois le paysage industriel français en téléphonie.

  Quatre consortiums industriels se constituent pour répondre à cette consultation. Ce sont pratiquement les mêmes qui s'étaient déjà affrontés en Espagne : Siemens, Ericsson, plus Thomson propriétaire de la Compagnie Générale de Construction Téléphonique, CGCT, avec le système pas à pas de type Strowger d'Automatic Electric, enfin ITT représentée par LMT avec le Rotary de BTM, seule société à présenter un système à enregistreur.

  Il est curieux de constater que, au point de vue téléphonique, les préférences françaises sont en fait plus proches des préférences américaines que des préférences européennes. Alors que la plupart des pays européens choisissaient des systèmes pas à pas, les ingénieurs des télécommunications français, comme les Américains de la Bell, préférèrent un système à enregistreur. Il y a à cela deux raisons : la première est d'ordre sociologique, car en France comme aux Etats-Unis les abonnés montrent clairement leur préférence pour un plan de numérotation fermée (lorsque l'on a un numéro de type PASsy 25 39, on ne souhaite pas avoir un numéro variable!) ; la seconde raison est technique, car seuls les systèmes à traducteurs permettent le détournement ou alternate routing, or un tel réseau est globalement plus efficace et plus économique, à condition de se tenir à une politique suivie d'investissement et de construction.

  Pour ces raisons, l'Administration française retient finalement le système Rotary. Dans l'accord passé avec ITT, celle-ci s'engage à construire un grand laboratoire de télécommunications : ce sera le Laboratoire Central des Télécommunications, LCT. Ce Laboratoire est resté un important centre de recherches jusqu'à sa reprise par Matra Télécommunications à la fin des années 1980. ITT rachète aussi CGCT, ce qui marque, pour une cinquantaine d'années, le retrait de Thomson du domaine téléphonique.

 

 

Maurice Deloraine

 

ITT est maintenant munie en France de deux usines de construction téléphonique, LMT et CGCT, et elle se doit d'honorer ses engagements. En particulier, la première commande de LMT est le fameux central Carnot. Il faut construire, installer et faire marcher un central dans une technique inconnue et difficile. Nous nous souvenons que LMT était, avant son rachat par ITT, la filiale en France de Western Electric. Son siège se trouvait au 46 avenue de Breteuil, à Paris, et l'usine quai Le Gallo, à Boulogne- Billancourt. Le passage de LMT dans le groupe ITT correspond à la nomination de Maurice Deloraine comme jeune président directeur général de LMT.

  Deloraine était un ingénieur de l'Ecole de Physique et Chimie de Paris. En tant qu'élève de cette école, l'armée l'avait affecté dans les transmissions et il avait passé la première guerre mondiale comme responsable et opérateur d'un camion de télégraphie par radio. Après la guerre et en achevant ses études, Deloraine travaille avec le commandant Ferrié sur l'émetteur radio de la tour Eiffel, puis sous les conseil de celui-ci, il entre à International Western Electric.

  Deloraine et ses collègues anglais et américains de IWEC réussissent à construire des émetteurs en ondes longues très puissants. Deloraine fait partie de groupes de travail d'ingénieurs surtout britanniques qui se rendent dans les services techniques de Bell Telco à New York City. Ces services sous la direction de Carty préparent les premières liaisons téléphoniques transocéaniques par radio. Ils font des essais à partir de 1922 et établissent les premières liaisons téléphoniques fiables à partir de 1925. Deloraine se trouve ainsi être l'une des premières personnes à avoir communiqué en direct au travers de l'Atlantique.

  Quand Behn rachète l'ensemble de IWEC, Deloraine se trouve être le seul ingénieur français connaissant bien Bell Telco et ses services techniques. Cela le qualifie naturellement pour prendre en charge LMT, dont la tâche va être d'adapter pour le réseau français le Rotary, dont nous nous rappelons qu'il est un redesign, par les Belges de BTM, du System Panel de Western Electric. Deloraine se trouve donc à la tête du projet Carnot qui sera un succès. Ce central ne sera retiré du service que plus de 40 ans plus tard, ce qui montre la fiabilité remarquable que l'on attend des équipements de commutation.

  Deloraine déplace définitivement le siège social de L.M.T. à Boulogne-Billancourt et démarre le L.C.T. au 46 avenue de Breteuil. Le L.C.T. restera à cette adresse prestigieuse jusqu'aux années 1970, où il déménagera à Velizy pour finalement être absorbé par Matra Télécommunications dans les années 1980 et dispersé dans les divers laboratoires de cette société.

  Deloraine participe activement au développement de I.T.T.. En particulier ses choix de collaborateurs ont déterminé très longtemps la structure des équipes des constructeurs français en télécommunications. Comme Deloraine avait fait ses études à l'Ecole de Physique et Chimie de Paris, il eut recours, dans les premiers temps, à des élèves ou des professeurs de cette Ecole. Peu de gens savent qu'ainsi l'ESPCI, plutôt connue pour le rôle de ses anciens dans le développement du nucléaire ou par ses prix Nobel, joua indirectement un rôle discret mais important dans le développement des télécommunications !

  Deloraine devait par la suite devenir directeur technique général de l'ensemble de ITT qu'il contribuera à diriger, soit de New York, soit de Bruxelles, jusque dans les années 1970.

 

 

ITT dans la France et le monde

 

  ITT devait devenir l'un des constructeurs mondiaux de matériel téléphonique des plus importants, et les Français de ITT se sont trouvés parmi les ingénieurs qui ont compté dans le développement des télécommunications. C'est l'un des ingénieurs anglais de I.T.T., Alec Reeves, grand pionnier de la radio et collègue de Deloraine, qui trouve l'idée du MIC,  la modulation par impulsions codées, qui est la base de la commutation temporelle d'aujourd'hui. Il en dépose le brevet au nom de L.M.T. juste avant la deuxième guerre mondiale, à une époque où malheureusement la technologie ne permettait pas une réalisation économique.

  Au palmarès des ingénieurs français de I.T.T., nous pouvons inscrire l'invention du système crossbar Pentaconta par les ingénieurs de CGCT au début des années 1960. Le nom Pentaconta venait du multisélecteur crossbar, organisé pour donner cinquante niveaux horizontaux. Ce système présentait, par rapport aux systèmes rotatifs, l'avantage de ne plus comporter de grands déplacements mécaniques et d'être ainsi moins sujet à l'usure.

  Sous sa forme originale française, ou sous celle modifiée par les Belges de BTM, des centraux Pentaconta sont vendus par millions de lignes, tant en France que dans le monde. CGCT obtient ainsi plusieurs fois le grand prix de l'exportation!

  La philosophie du Pentaconta reposait sur une « double sélection conjuguée à deux étages ». Je devais moi même, de 1970 à 1972, participer à la modification de cette philosophie en une « seule sélection conjuguée à quatre étages », pour constituer le système GCI, Grands Centres Interurbains. Le système GCI devait constituer, dans les années 1970, l'ossature du réseau interurbain français et 40% de la production de LMT.

  En même temps les ingénieurs de ITT préparent la révolution de l'électronique. En s'appuyant sur des calculateurs LCT 3200 construits par le LCT, LMT et CGCT développent la gamme de centraux électroniques spatiaux Metaconta (au-delà du Pentaconta !). Les Français de L.M.T. et CGCT sont ainsi l'une des premières équipes mondiales, après les Bell Labs et leur ESS n°1, à pouvoir fournir des centraux électroniques. Rappelons-nous que Western Electric, d'après le Consent Decree, ne pouvait fournir qu'aux sociétés Bell. C'est ainsi que je me suis retrouvé à la tête d'une équipe aux Etats-Unis pour mettre au point chez le client Centel, aujourd'hui US Sprint, les premiers centraux Metaconta, alors que d'autres ingénieurs français faisaient la même chose à Guadalajara au Mexique, pour Telmex.

  Pendant ce temps, grâce à la production en masse des circuits intégrés logiques, la transmission MIC d'Alec Reeves devenait réalisable économiquement. Si l'on savait en plus faire des mémoires rapides et peu coûteuses, il devenait théoriquement possible de commuter les conversations numérisées en M.I.C. sans les retransformer en signaux analogiques. On doit aux ingénieurs du CNET à Lannion d'avoir tenté l'aventure, avec des systèmes de mémoire que l'on considérerait aujourd'hui comme bizarres (les lignes à retard). Ainsi apparaît le système E10A, qui sera industrialisé par le constructeur français CIT Alcatel. Dès l'obtention de mémoires plus classiques au point de vue d'aujourd'hui, les ingénieurs de LMT se lancent dans la mise au point des premiers centraux temporels de type MT 20. Ce sont aujourd'hui ces centraux qui, avec les centraux E10B du concurrent CIT, équipent l'ensemble du réseau français.

  Dans le reste de l'Europe, les autres sociétés du groupe I.T.T., trouvant la modularité du MT 20/25 trop adaptée aux grosses configurations, se lancent dans le développement d'un autre système temporel : le Système 12, qui a aujourd'hui une grande diffusion dans le monde entier.

 

 

La reprise de I.T.T. par Alcatel

 

  Rappelons-nous que, dans les années 1970, la situation du téléphone en France était difficile. C'était l'époque du célèbre sketch du « 22 à Asnières ». Après la guerre, les crédits du plan Marshall avaient été affectés prioritairement au transport et le téléphone avait été considéré à tort comme non prioritaire. En 1975, les PTT français obtiennent du gouvernement l'autorisation de lancer un plan massif d'équipement du pays pour rattraper le retard, non pas de savoir-faire technique (nous installions au même moment des centraux électroniques aux Etats-Unis), mais d'investissement en équipements, dont souffrait le pays. Le plan d'investissement dit plan LP, delta des lignes principales, portant sur une dizaine d'années, est gigantesque : 105 Milliards de Francs. Dans ces conditions, l'Administration française estime que cet énorme marché ferait une part déséquilibrée à l'ITT qui se trouve être, avec ses deux filiales LMT et CGCT, le fournisseur principal de matériel de commutation en France. Pour obtenir une part du marché avec CGCT, ITT doit accepter de vendre la société LMT au groupe Thomson.

  Comme nous venons de le voir, les années 1970 correspondent aussi à la production en masse des circuits intégrés logiques, qui rendent la filière temporelle économiquement réalisable. Profitant de son immense plan d'investissement, la France pousse à fond cette filière temporelle prenant ainsi de court le monde entier. Les constructeurs étrangers se voient obligés de changer de technologie en faveur du temporel, pour ne pas être définitivement mis hors de course par les constructeurs français. De cette fuite en avant provoquée par la France, beaucoup de constructeurs ne se relèveront pas, y compris en France. Ce sera le cas de ITT.

  Du tout électronique, naît en effet un énorme problème pour les constructeurs, complètement sous-estimé au départ par les ingénieurs, tant français qu'étrangers, qui poussaient cette filière. Ce problème c'est le logiciel. Au début la tendance était de penser que la programmation enregistrée pour ces centraux, dits SPC, Stored Program Control, apportait souplesse et simplicité par rapport à la programmation câblée des centraux électromécaniques. En fait, tout en admettant que l'on ne pouvait plus revenir à une programmation câblée, les premiers centraux électroniques analogiques montrèrent que la complexité de la programmation du traitement d'appel téléphonique était énorme. Les centraux Metaconta ont exigé, par exemple, des équipes de plusieurs centaines de programmeurs pendant plusieurs années.

  Le temporel à son tour introduit une autre difficulté : l'intégration transmission / commutation et en particulier la gestion des alarmes de transmission. Cette difficulté supplémentaire aggrave le problème à tel point que c'est maintenant presque un millier de programmeurs qui doit être aligné pour mettre au point le logiciel des centraux temporels. Le groupe Thomson se révèle incapable de supporter cet effort pour L.M.T. et, en 1983, la société est revendue et fusionnée avec le concurrent C.I.T. dans le groupe Alcatel.

    Cette décision marque la fin de l'aventure humaine que j'ai tenté ici de retracer et qui, démarrée au siècle dernier avec M. Aboilard au 46 avenue de Breteuil sous le nom de L.M.T., avait emmené des ingénieurs français construire les réseaux téléphoniques aux quatre coins du monde : en Turquie, au Liban, à Buenos Aires, à Rio de Janeiro, aux Etats-Unis, en Pologne, au Mexique, en Colombie, en Union Soviétique, en Chine Populaire ! Aujourd'hui L.M.T. n'existe plus, le 46 avenue de Breteuil est occupé par une société n'ayant aucun rapport avec les télécommunications et les équipes mises en places par Deloraine ont disparu.

  Le même problème se pose aux autres sociétés de I.T.T.. L'effort financier du développement du Système 12 est beaucoup trop important et I.T.T. ne peut pas suivre un pareil investissement. C'est Alcatel qui finalement tire le meilleur profit de l'immense investissement français dans les télécommunications. L’Alcatel du président Suhard réussit l’opération qu'avait menée l'I.T.T. du président Behn en 1925, vis à vis de A.T.&T. : Alcatel rachète toutes les compagnies de construction téléphonique du groupe I.T.T. et devient ainsi le premier constructeur mondial de matériel de télécommunications, avec en 1991 un chiffre d'affaires en télécommunications de 14,8 G$.

 

 

En conclusion, l'ONP

 

  Nous avons consacré un chapitre entier à la façon dont s'est imposée aux Etats-Unis l'idée du démantèlement des monopoles de télécommunications. Cette idée est connue sous le nom de dérégulation et il serait plus juste de la qualifier de re-régulation. Nous avons vu que l’idée, après de nombreux procès, s'est finalement imposée en 1984, avec le démantèlement de la Bell Telco. Cette décision était cependant loin de suffire à donner les mêmes chances compétitives à tous les fournisseurs de services en réseaux.

  Une première idée était d'interdire aux fournisseurs de transmission toute « transformation » de l'information véhiculée : les opérateurs n'auraient pu ainsi fournir que des « tuyaux », sans aucune possibilité de fournir des « services ». Cela aurait été trop loin, en leur interdisant toute valeur ajoutée : les Baby Bells se seraient ainsi vu interdire de fournir tout service de réseau à valeur ajoutée et, par exemple, n'auraient pas pu fournir de service d'annuaire.

  En fait, ce qu'il fallait faire, c'était garantir à tout fournisseur de valeur ajoutée en réseau les mêmes tarifs, les mêmes droits d'interconnexion, les mêmes possibilités techniques. Une nouvelle législation est donc mise en place aux Etats-Unis, appelée l'ONA, l’Open Network Architecture. La finalité de l'ONA est de garantir cette égalité de chances entre un third party service supplier, fournisseur tiers de service de télécommunications, ne disposant pas de moyens de transmission et les opérateurs qui disposent de tels moyens.

  Le Conseil des ministres de la CEE devait rapidement emboîter le pas des Américains et adopter une série de directives, dont les principes sont publiés le 30 juin 1987 dans un document appelé le « Livre vert ».  Ces principes sont les suivants : séparation des autorités de réglementation et des opérateurs ; possibilité de monopole local pour le service téléphonique de base, mais interdiction de monopole pour tout autre service ; libre circulation des matériels et logiciels connectés aux réseaux, dont l'agrément technique de raccordement obtenu dans l'un des pays de la CEE est automatiquement valable dans tous les autres pays de la CEE et dont les normes techniques doivent donc être communes ; égalité technique et tarifaire d'accès à tous les réseaux et tous les services, principe faisant l'objet d'une directive particulière appelée ONP, Open Network Provision.

  Le Livre vert est appliqué avec plus ou moins de diligence par chaque pays de la CEE. En France deux lois ont concrétisé ces directives : Loi du 2 juillet 1990 introduisant une séparation entre le ministère des PTT, autorité réglementaire, et France Télécom, opérateur ; Loi du 29 décembre 1990 portant sur la Réforme des Télécommunications, LRT, et définissant l'ouverture des services à la concurrence.

  Retenons de tout cela qu’une ére nouvelle a commencée, où une infinité de services nouveaux de télécommunications seront développés et proposés par toutes sortes d'entreprises privées ou publiques, donnant lieu à d'énormes opportunités de développement pour les ingénieurs de réseaux. Retenons aussi que la technique privilégiée pour introduire ces services nouveaux sera la technique dite des Réseaux intelligents.

 

 

Annexe : Les acteurs mondiaux des télécommunications

 

  Nous dressons in fine, à titre d'information, un tableau des principaux acteurs de l'industrie des télécommunications au début des années 1990. Il faut distinguer les opérateurs qui assemblent et exploitent les réseaux, des constructeurs qui étudient et fabriquent les équipements. Nous donnons pour chacun leur chiffre d'affaire en milliards de dollars (G$) et pour les opérateurs le nombre de millions de lignes principales (MLP) constituant leur clientèle.

 

Les premiers opérateurs mondiaux :

 NTT, 48,018 G$   et 55,8 MLP ;

 DPB Telekom, 28,439 G$ et 33,6 MLP ;

ATT, 26,077 G$ ; BT, 23,195 G$ et 25,6 MLP ;

 France Telecom, 22,899 G$ et 29,1 MLP ;

SIP, 15,681 G$ et 23,1 MLP.

 

Les premiers constructeurs mondiaux :

 Alcatel, 14,8 G$ ;

A.T.&T, 12,3 G$ ;

Siemens, 9,9 G$ ;

Northern Telecom, 8,2 G$ ;

NEC, 7,5 G$ ;

 Ericsson, 6,9 G$ ;

GTE, 4,0 G$ .

 

 

                                                                         C. Rigault