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HISTOIRE Le
plan câble vingt ans après,
quelles leçons pour l’avenir ? Deuxième
séance, 11 avril 2002 Evolution
des réseaux et des services Les enregistrements en séance
ont été soumis aux auteurs. La séance est présidée par l’historien Patrick Fridenson, qui passe d’abord la parole au sociologue de la communication, Patrice Flichy. Dirigisme en
France et aux Etats-Unis Patrice Flichy. On m'avait demandé de parler de l'expérience de Montpellier, mais finalement j'ai considéré que, lors de la séance précédente, Jean-Paul Simon avait déjà parlé des rapports entre France Télécom, les opérateurs commerciaux du câble et les collectivités locales. Aussi, je vous propose une réflexion un peu plus large sur le plan câble. Je commencerai par une citation : « La nation a besoin d'un plan pour alimenter la croissance, l'Etat peut devenir un acteur majeur dans l'économie de la connaissance, il peut relancer la recherche, il peut accroître la productivité en construisant l'infrastructure particulièrement en encourageant le développement des réseaux de communication à grande vitesse ». Quel est l'auteur de cette citation ? Ni François du Castel ou Alain Giraud défendant la plan câble, ni Gérard Théry dans son rapport sur les autoroutes de l'information, mais bien le Business Week du 6 avril 1992, dans un numéro sur la politique industrielle aux Etats-Unis. Et je voudrais essayer de montrer que le débat sur le plan câble, qui est souvent présenté comme un échec de la stratégie du colbertisme hightech, qui serait une spécificité française, rejoint finalement les débats assez voisins tenus aux Etats-Unis au début des années 1990. A cette époque aux Etats-Unis, sous la présidence de Bush père, on est en période de récession économique à la suite de la guerre du Golfe, avec des problèmes de reconversion de l'industrie militaire vers des activités civiles. Le débat dont Business Week se fait l'écho concerne l’élaboration d’une politique industrielle. Lors de la campagne présidentielle de 1992, c'est l'équipe Clinton-Gore qui va faire de la stratégie industrielle un axe de sa campagne, en proposant notamment l’important programme des « autoroutes de l'information ». Il s'agit bien d'une politique de l'offre et le Newsweek note que « les autoroutes de l'information sont essentiellement un acte de foi : si nous les construisons, elles viendront ». Mais c'est aussi une politique essentiellement impulsée par l'Etat et un conseiller de Clinton note : « L'industrie des télécommunications n'évolue pas assez rapidement ; si le gouvernement fédéral s'arrange pour construire une infrastructure à grande vitesse, cela va aiguillonner les industriels, vous aurez une concurrence entre le secteur privé et le secteur public et cela sera une merveilleuse chose pour les autoroutes de l'information ». De son côté Al Gore écrit dans le Washington Post : « Au début, les autoroutes de l'information doivent être prises en charge par le gouvernement fédéral ». Il s’agit donc bien d’une politique industrielle dans laquelle l'Etat aiguillonnerait le secteur privé. Celui-ci de son côté n’est pas absent. On est alors dans ce que les médias américains appellent la cable phone mania, avec des projets de rapprochements entre l'industrie du câble et l'industrie du téléphone. On annonce le projet de fusion la plus importante de l'histoire boursière américaine entre TCI et Bell Atlantic et, si le projet n’aboutit pas, il y aura bien d'autres rapprochements entre les deux industries. De nombreux opérateurs d'infrastructures lancent alors près d’une quarantaine de sites expérimentaux aux quatre coins des Etats-Unis pour étudier les nouveaux services qui tournent autour de l'idée de la télévision interactive. Pendant la campagne présidentielle de 1992, toute la presse souligne cet événement qui constitue un thème porteur de la campagne de Clinton-Gore. La situation va évoluer rapidement en décembre 1992, alors que Clinton entrera quelques semaines plus tard à la Maison Blanche. Lors d’une réunion organisée entre des grands patrons américains et la nouvelle équipe démocrate, Robert Allen, le président de l'AT&T marque fermement son hostilité à toute intervention de l'administration dans cette affaire et il est appuyé par les dirigeants des entreprises des télécoms et du câble. On assiste en quelques semaines à un retournement de la position présidentielle. Clinton abandonne l'idée que le gouvernement fédéral construise lui-même de nouvelles infrastructures, mais il lance néanmoins une task force sur les autoroutes de l'information et crée un conseil qui réunit les principaux acteurs industriels, non seulement des télécoms et du câble, mais aussi de la télévision et du cinéma, avec des représentants de la société civile. En fait on maintient l'affichage de ces projets, mais on les vide de leur contenu et, comme le dit Newsweek, l'administration démocrate garde son slogan mais recherche une mission. On assiste à un retournement idéologique tout à fait intéressant : Clinton va reprendre la politique de déréglementation qui piétinait au Congrès, alors que la loi sur l'évolution de la politique de télécoms y avait été bloquée. Contrairement à ce qu'on imagine souvent, la politique de déréglementation est plus une politique des démocrates que des républicains. Gore en donne les grands principes : encourager les investissements privés pour l'autoroute de l'information, promouvoir la concurrence, organiser un cadre réglementaire flexible avec la nouvelle loi sur les télécoms et son principe « d’accès ouvert », et enfin le principe d'un service universel. Les autoroutes de l'information sont en fait abandonnés et la quarantaine d'expérimentations qui tournaient autour de la killer application, à savoir le commerce électronique et la vidéo on demand, n’ont pas rencontré un franc succès : dans les expériences du Colorado par exemple, en automne 1993, les usagers ne consomment en moyenne que 2,5 films à la demande par mois, soit la moyenne de la consommation des cassettes vidéos chez des loueurs. On assiste alors à un retournement des industriels et la télévision interactive apparaît comme un échec. La presse déclare : « finalement, pourquoi construire des infrastructures nouvelles alors qu'Internet fait tout cela gratuitement ». A ce moment-là, la croissance du nombre de citations du mot Internet croît de façon considérable et la notion d’autoroutes de l'information prend deux sens nouveaux : d'un côté la politique de déréglementation et de l'autre Internet. J’ai résumé cette histoire rapidement et je voudrais maintenant en tirer quatre conclusions. La première, c’est de rappeler qu’Internet a été préparé par des aides publiques considérable du Ministère de la Défense, à travers l'ARPA, puis de la NSF pendant près de 20 ans La deuxième conclusion montre une vraie différence entre les Etats-Unis et la France. Outre-Atlantique, un vrai débat technico-politico-économique se déroule sur ces questions : à Harvard, à la Kennedy School, une task force universitaire travaille sur ces questions avec un débat approfondi avec tous les acteurs malgré leurs positions différentes, voire opposées. C'est également là que de grandes associations, comme Electronic Frontier Foundation, vont élaborer certains principes, tel l'accès ouvert, qui sera repris par les administrations. Autre caractéristique de l’évolution américaine, la flexibilité des acteurs, qui marque une différence avec la DGT française et le plan câble. A partir de 1994 environ, un fournisseur de services en ligne comme AOL change de politique et offre aux abonnés un système ouvert. Enfin, dernière conclusion sur les expérimentations concernant le cas de Montpellier. Internet a été pendant 20 ans un lieu d'expérience ouvert sans investissements, ni dans les infrastructures où on a repris celles existantes, ni dans les acteurs qui n’avaient de structure que virtuelle, ce qui a permis de développer un maximum d'expériences diversifiées qui n’ont pu avoir lieu sur le câble aussi bien aux Etats-Unis qu'en Europe. Voilà quelques réflexions sur « les autoroutes de l'information et le plan câble ». Le président. Je remercie vivement Patrice Flichy pour cet exposé concentré et je me permets de lui poser trois questions : Est-ce que vous pouvez préciser le rôle de la Rand Corporation, en particulier dans le retournement que vous nous avez décrit de Gore et Clinton ? Est-ce que la Rand avait fait de la prospective ou du conseil en la matière ? et dans quel sens ? P. F. La Rand Corporation a été présente dans toutes cette affaire à différentes époques. Elle a été présente dans les premières réflexions sur des réseaux du type Arpanet et elle a assuré toute une série d'études sur le câble, notamment pour le premier câble dont Ph. Picard a parlé à la dernière séance. Les études de la Rand étaient des études de référence que ce soit en expertise technique ou en expertise de services. En ce qui concerne le retournement en question, je n'ai pas regardé les archives de la Rand, donc je ne peux pas vous en dire plus. Mes sources ont été essentiellement la presse : la presse américaine et l'ensemble des documents réunis par la task force d'Harvard sur les autoroutes de l'information. Le président. Autre question, est-ce que dans cette affaire, les universités ont parlé de concert ou au contraire ont-elles été divisées comme les entourages l’étaient ? P. F. Les universités ont joué un rôle capital autour d'Internet. Dans mon court exposé, j'ai été évidemment succinct et les choses sont un peu plus complexes. Notamment Gore comme sénateur avait, sous l'administration Bush, poussé le projet NRN de réseau pour l'éducation, qui était déjà un Internet de deuxième génération. Aux débuts de la réflexion sur cette deuxième génération, une loi va reprendre le soutien fédéral au développement d'Internet. Il existe un flou entre autoroute de l'information et Internet entretenu par Gore qui connaît très bien Internet comme les développements de la fibre optique. Sur le projet NRN qui implique un réseau pour la recherche et l'enseignement, les universités jouent un rôle important et établissent les principes qui seront repris par la société civile sur les problèmes d'ouverture. Certaines universités, notamment le président de Carnegie Mellon, une université privée, proposent de créer une infrastructure publique et des universitaires de la John Kennedy School de Harvard et sont les conseillers de l’administration démocrate sur le projet d’autoroute de l'information. Le président. J'ouvre donc la discussion,. Jean Bellec. Je travaillais à cette époque, comme informaticien, aux Etats-Unis et je voudrais revenir sur le mot highway. Il s’agissait bien d’une route dans le projet Gore, qui était un projet d'infrastructure au profit du traitement de l’information. En fait, c'était Internet et on n'envisageait pas tellement la distribution de la télévision sur ces autoroutes gratuites. C’est dans la partie occidentale des Etats-Unis, la plus dynamique en matière de télécommunications, qu’est née l'idée des autoroutes gratuites, malgré un historique de rentabilité immédiate, différent de la culture française. P. F. Il y a un certain flottement sur le concept. On utilise tantôt les mots « autoroute de l'information » et tantôt ceux d' « infrastructure nationale d'information », ce qui n'est évidemment pas la même chose. Le modèle économique n'est pas non plus très net, en tout cas dans les textes que j'ai pu lire. Ainsi les premières études de Harvard parlent de privatisation des infrastructures d'Internet. Au moment où l’on réfléchit à l'abandon par la NSF de la gestion des infrastructures de l'Internet, la première étape du mécanisme qui va faire passer d'un Internet public à un Internet marchand, ce sont certainement les infrastructures. Jean Le Mezec. Je me trouvais aux Etats-Unis où j'étais chargé, pour le CNET, de suivre les questions des nouvelles technologies. Je suis globalement d'accord avec l’analyse de Patrice Flichy, mais j’ajouterai que ce changement, après l'arrivée au pouvoir de Clinton et de Gore, a demandé six mois. L'idée générale était de faire arriver de grandes masses d'informations aussi bien dans les entreprises que dans les foyers, ce qui était considéré comme un facteur de développement. Le concept d'autoroutes de l’information vient de là, d'autant plus que le père de Gore avait été le créateur des autoroutes routières. Il fallait faire de gros tuyaux pour aller chez l'utilisateur, d’où la promotion des fibres optiques, comme cela s'est passé en France en 1981, soit 12 ans après. Il a fallu six mois pour comprendre que la fibre optique n'était ni la seule solution, ni la solution la plus économique. On a ainsi abouti à garder la fibre optique pour le cœur du réseau, mais à terminer par des coaxiaux ou par des liaisons radio-électriques ou même par du cuivre. Ce fut la conclusion de l'administration, via la sous-commission du Congrès, pour faire circuler une masse d'informations dans les deux sens. C’est cette réflexion qui a duré six mois. P. F. J'ai l'impression que l'administration fédérale a abandonné plus rapidement l'idée d'une intervention directe sur l'architecture du réseau. Le président. Je signale en passant que les auditions qui ont été réalisées par les commissions du Congrès à toutes les époques sont disponibles au centre de documentation de l'ambassade américaine à Paris. Nous poursuivons la discussion. Yves Guinet. J'étais directeur des études et de la recherche de TDF à la fin de 1982. Ma première remarque porte sur la difficulté d’enjamber une décennie pour faire des comparaisons, parce que l'univers technologique de 1992 n'a plus rien à voir avec celui de 1982. Deuxièmement, sur le comportement d’un industriel comme l'AT&T, j'ai observé que les grands acteurs américains savaient parfaitement adapter leur discours aux circonstances du moment, qu’il s’agisse de libéralisme ou d'interventionnisme. A cette époque, je me trouvais aux Etats-Unis comme expert d’une société française sur le projet de TVHD et j'ai été nommé expert auprès des parlementaires, ce qui m'a permis d’assister à des réunions organisées par l’AT&T, dont la finalité était d'obtenir une intervention du gouvernement américain dans le développement d'un projet national de TVHD aux Etats-Unis. C'était l'intérêt du moment qui dominait !. P. F. Je pense que tu as raison sur la différence entre les années 1980 et 1990, mais ce qui m’intéressait, c’était de montrer que l'intervention de l'administration dans des infrastructures de base en matière de télécommunication n'était pas seulement une position française, alors qu’on y voit souvent une sorte d'aberration nationale. Le poids des industriels et des télécommunications n'est évidemment pas le même, mais il y a eu aux Etats-Unis des débats très significatifs. Le président. Je suis frappé par ce que vous dites sur l’AT&T, si on se réfère à la chronologie. L’AT&T a été découpée en morceaux en 1985 et a perdu les Baby Bells. Durant cette période, elle paraît beaucoup plus agile pour influencer les objectifs nationaux de ce que nous appellerions la politique industrielle, que dans la période antérieure où elle était à la fois la tête et les jambes. Nous n'avons pas de structures qui correspondent à l'AT&T d'après 1985. Le câble et la télévision numérique terrestre Le président
passe la parole au deuxième orateur, Michel Rey, de M6, remplaçant
Nicolas de Tavernost empêché. Michel Rey. Je suis frappé par les tendances lourdes qui régissent les grands projets. Je me trouve confronté, depuis 15-20 ans, à deux grands projets audiovisuels qui portent chacun la marque d'un volontarisme politique fort : le plan câble et la télévision numérique terrestre. Je relève un certain nombre de ressemblance dans la manière d'aborder ces projets : une même valorisation excessive de la technique et des enjeux culturels, une même complexité institutionnelle dans l'organisation, une même négligence des problèmes économiques et commerciaux. Faudrait-t-il ajouter une même désillusion ? Dans les années 1985-86, je travaillais à la Délégation aux vidéocommunications de la DGT, qui était chargée de la mise en œuvre du plan câble et où je m’occupais des implantations locales des réseaux câblés au contact des élus locaux, et aujourd'hui je suis à M6 où nous venons de répondre à l'appel à candidature pour désigner les chaînes du programme de télévision numérique terrestre. Deux observatoires privilégiés pour deux grands projets, qui interviennent cependant dans des contextes économique et politique différents. Le plan câble était le produit du dirigisme, mis en œuvre à une époque où les monopoles d'Etat n'étaient guère entamés ; la télévision numérique terrestre intervient dans un contexte bien plus concurrentiel et plus ouvert sur l'Europe. L'un et l'autre projet sont le fruit d'une action publique et, au-delà de leur différence, ils portent la trace de nos réflexes, de nos modes de décision et de nos débats nationaux. Sur un plan technique, c'est peu dire que pour le plan câble l'argument technique a compté, voire en a été la justification première, dans l'affirmation de la supériorité technologique de la fibre optique et de la structure étoilée des réseaux, seuls capables expliquait-on d'acheminer des services nouveaux que l'on évoquait sans réussir à les définir de façon précise. L'histoire a montré qu'il n'en était pas ainsi et on sait aujourd'hui acheminer plusieurs programmes de télévision sur une simple paire téléphonique et l'Internet à haut débit emprunte en permanence des réseaux cuivrés arborescents aussi bien que des liaisons optiques, renvoyant aux oubliettes les débats très marqués de l'époque. Assez curieusement, avec le numérique terrestre, l’argument de la technologie salvatrice revient en force : on évoque un soi-disant retard de la France en numérique, on brandit la qualité de l'image et du son, on argumente sur la portabilité ou la mobilité, on évoque aussi l’universalité de ce moyen nouveau de diffusion. Ce faisant, on oublie que la numérisation du câble et du satellite est déjà très avancée, on néglige le fait que le numérique terrestre ne desservira jamais la totalité du territoire et qu'il eût mieux valu y voir un simple moyen complémentaire de diffusion plutôt que la panacée de l'audiovisuel national. Là encore un décalage s'amorce entre promesse et réalité. Si, en dépit de tout cela, ces discours perdurent, c'est que, derrière l'argument de la modernité technique des réseaux qui avaient justifié les investissements du plan câble et derrière l'argument du retard numérique de la France pour la TNT qui justifie un bouleversement du paysage audiovisuel, c'est qu’il existe en réalité des enjeux industriels importants. Dans le premier cas, l'objectif était de trouver des débouchés aux équipes qui venaient d'achever la rénovation du réseau téléphonique français et, dans le second cas, l'objectif est le renouvellement du parc de 11 millions de téléviseurs. La première tendance lourde, que je voulais signaler, consiste à ramasser dans un argument technique un projet qui comporte en réalité des enjeux industriels et sociaux insuffisamment débattus. Il s'y ajoute, me semble-t-il, une valorisation excessive des enjeux culturels dans les deux projets. Dès qu'un projet voit le jour, des voix se lèvent pour s'offusquer de ce que l'on parle de contenant plus que de contenu, de tuyaux plus que de programmes, ce qui entraîne le projet dans un second travers. A l'époque du plan câble, la communication interactive semblait s'écrire en lettres majuscules et devoir contribuer à résoudre l'ensemble des problèmes de la société, formation, chômage, urbanisme déficient. Portés par le lyrisme de 1982, le plan câble, comme projet global de communication et d'avancée culturelle et sociale, avait convaincu bien des gens. Mais je me souviens de la déception des élus locaux, toutes tendances confondues, quand j'expliquais que bien sûr les nouveaux services, mais peut-être plus tard et par forcément comme cela, que, comme dans les autres pays, les réseaux câblés serviraient principalement à transporter les programmes de télévision. Je dirais aujourd’hui à ne transporter que des programmes de télévision, tant la chose à l'époque était jugée de façon péjorative, d'autant plus qu'on ne savait pas très bien de quels programmes il s'agissait. Pour la télévision numérique de terre, les ambitions affichées sont du même ordre : sans tomber dans la caricature d'un opérateur nouvelle mode qui parlait d'un 1789 de l'audiovisuel, il faut relire les débats parlementaires pour constater que le législateur lui aussi considère qu'avec le numérique terrestre il est question de démocratie, de pluralisme, de culture, de la fin de la pénurie de l'image. Comme pour la modernité technique de tout à l'heure, qui n'adhérerait à un tel objectif ? En réalité, en octobre 2001, le CSA, en plus des chaînes nationales hertziennes, devait recenser je crois 112 chaînes thématiques conventionnées, auxquelles il faut ajouter les chaînes étrangères qu'il est possible de capter en France. Est-ce qu'il y aura vraiment plus de démocratie ou plus de pluralisme avec 15 ou 20 chaînes supplémentaires ? On peut naturellement en douter, alors que toutes ces chaînes, qui sont globalement déficitaires comme vous le savez, me font plutôt penser à un effet pléthorique et à une dispersion de moyens plutôt qu'à une pénurie. Alors, au terme de l'appel à candidature, il est probable que, aux récriminations des candidats, répondront les communiqués de victoire des bénéficiaires, mais je crois surtout que les Français s'apercevront assez vite que les images qu'ils recevront resteront les mêmes, parce que les contraintes de programmation et de production vont au-delà du seul vecteur de diffusion. Il est donc peu probable que le système audiovisuel sorte renforcé de tout cela et, me semble-t-il, de nouvelles désillusions se préparent. On ne peut que convenir des enjeux culturels importants portés par les programmes de télévision. Mais en France, la façon de les instrumentaliser au profit d'intérêts légitimes pour certains, mais aussi parfois corporatistes, c'est une autre tendance lourde que je voulais évoquer. Alors, quand on a ainsi abusé de cette double exception technique et culturelle, il faut bien, pour conduire de tels projets, mettre en œuvre une organisation institutionnelle à la hauteur des enjeux qu'on a fait valoir. Le terme d’usine à gaz est le seul qui me vient à l'esprit pour décrire les organisation qui ont vu le jour. Pour le câble, la multiplication des acteurs pour répondre à un projet global : les collectivités locales, les SLEC, la DGT, les opérateurs commerciaux, les éditeurs de programmes et les autorités comme le CNCL. Cette multiplication d'acteurs ne pouvait qu'aboutir à une dilution des responsabilités, aussi bien dans l'établissement des réseaux que dans la définition des plans de services et de leur exploitation. Cette multiplication est la cause de bien des dysfonctionnements, dont les abonnés ont fait les frais. Pour le numérique terrestre et presque de manière parallèle, le partage des multiplex entre divers éditeurs, pour répondre à l'objectif de pluralisme et aux attentes de nouveaux contenus, ne tient pas compte du fait que chacun des éditeurs peut avoir selon la nature de son projet, des objectifs et des priorités différents en matière d'architecture de réseaux ou d'extension de réseaux, alors même que le CSA aura fixé à chacun, dans les conventions, des objectifs de couverture, sans d'ailleurs que l'on soit assuré de la compatibilité de ces engagements. Il y a là, me semble-t-il, de difficiles arbitrages qui s'annoncent. De telles organisation ne sont pas en mesure de conduire efficacement des projets, ni même simplement de résoudre les problèmes pratiques qui se posent et qui ne manquent jamais de se poser. J'ai en mémoire qu'en 1986 je m'étais abonné à titre individuel au réseau câblé et que, dans mon immeuble parisien qui figurait sur la liste des immeubles raccordés comptant dans les statistiques, j'ai dû attendre 8 ou 9 mois pour que se règlent les problèmes de copropriété pour le passage du câble dans les parties communes, avant que mon raccordement devienne effectif. Les problèmes d'initialisation sont très importants aussi à M6 et, d'une autre façon, on l'a vécu également à la constitution du réseau. Pour la télévision numérique de terre, c'est un problème qu'on va devoir affronter. Sans même aborder le problème des réaménagements des fréquences, que le CSA a découvert sur le tard, un autre problème est celui des aménagements d'antennes simplement qui, mal maîtrisé, va être difficile à gérer. Je relève qu’en Angleterre les taux de désabonnements en raison de ce problème s’élève à 25%, ce qui est énorme, et c'est certainement l'une des causes du dépôt de bilan de ITV Digital. Les problèmes économiques semblaient pourtant au cœur du projet. J’ai conservé dans la mémoire de mon ordinateur, le modèle économique d’alors du SPES. Ce modèle irréprochable théoriquement et tout droit sorti de science-éco permettait de calculer la redevance d'équilibre d'une prise, en fonction de son coût, d'une durée d'amortissement, d'un taux d'initialisation : c'était le fameux 42 francs, devenu 46 f. Lorsque cette redevance était jugée trop élevée, on faisait tourner le modèle à l'envers pour calculer le coût d'une prise conduisant au niveau de redevance recherché : cela mettait notamment en évidence la démesure d'un projet comme Biarritz, où le coût de la prise était supérieur au prix de l'appartement qu'elle équipait, mais soulignait aussi le caractère quelque peu arbitraire de ces calculs. Comment, en effet, imputer les coûts à tel ou tel projet, alors qu'on enfouissait les câble de télédistribution en même temps que ceux du téléphone, quand on creusait les trottoirs. L'appréciation des coûts ne doit pas être le résultat d'un calcul, mais celui d’une décision. Autrement dit la rigueur économétrique d’un modèle masque l'arbitraire ou le caractère politique d’une décision, et sa précision n'a pas de sens par rapport à l'imprécision des variables. Que cette mécanique ait conduit à intégrer une redevance de réseaux, en réalité définie politiquement, en coûts variables dans les comptes de l'opérateur commercial et ait placé celui-ci dans un étau, dont l'autre mâchoire était le tarif maximal que les abonnés pouvaient supporter, cela ne troublait personne ; pas plus que la courbe quelque peu abyssale du déficit de la DGT dans cette affaire, qui était déjà lisible sur les graphique de l'époque. L'opérateur commercial, au-delà de l'apprentissage de ce métier nouveau pour lui et des erreurs qu'il a pu commettre, avait quand même peu de chance de trouver un équilibre, entre les coûts dont il ne maîtrisait qu'une partie et un plan de services qui était décidé par les collectivités locales. Il a fallu pas mal d'années pour passer de la notion d'abonné-usager à la notion d'abonné-client. Le tableau ne serait pas complet si, dans cette affaire, on ne relevait aussi l'incohérence globale de la puissance publique. Alors que des investissements considérables ont été consentis pour établir les réseaux câblés et que les nouveaux programmes à distribuer font défaut, le pouvoir lance en 1984, la première chaîne payante en mode hertzien au lieu de la réserver au câble, ce qui porte à celui-ci un coup fatal, d'autant plus que le pouvoir public récidive en lançant deux autres chaînes hertziennes en clair cette fois. En ce qui concerne le numérique terrestre, pour continuer mon parallèle et pour d'autres raisons, le tableau économique s'annonce tout aussi sombre. Il est assez singulier que ce projet ait été décidé sans que soit posée la question de son impact et des conditions économiques de son lancement, sujet qui n'a été abordé qu'à posteriori. Je connaîtrai la même incohérence macro-économique, puisque le lancement du numérique terrestre intervient alors que les plates-formes satellitaire, qui apportent un service plus global que la TNT, sont en phase d'investissement. Les deux projets vont partir de la même décision et on peut s'étonner que le précédent du câble ou que les situations britannique, allemande, espagnole ou italienne ne donnent pas plus à réfléchir. Pour les opérateurs, les éditeurs de programmes et les distributeurs de services, les perspectives de la TNT ne sont pas tellement plus réjouissantes. Les premiers vont devoir supporter des coûts déraisonnables au regard de l'économie de leur chaîne, à la fois pour la diffusion et le réaménagement des fréquences, dans le contexte mal maîtrisé de l'initialisation, ce qui laisse prévoir une lente montée en charges de la TNT avec des conséquences néfastes pour les plans d'affaire. Les distributeurs de services de leur côté sont soumis à la même contrainte de la lenteur de la montée en charges et vont devoir engager des investissements considérables pour les décodeurs et les systèmes de gestion des abonnées, dans le contexte concurrentiel d'une offre multiservices qui existe déjà en abondance, et sans avoir la maîtrise de leur offre de programmes puisque ceux-ci vont être décidés par le CSA. Alors que la commercialisation du numérique terrestre est bien la condition première de la réussite du projet, les réponses aux appels à candidature doivent se faire à l'aveugle, sans qu'on sache par qui, au sein de quelle offre de programmes, à quel prix et de quelle façon les programmes seront distribués. La commercialisation est bien le parent pauvre de l'un et l'autre projet, le câble et le numérique hertzien. Au total, c'est probablement sous l'effet de toutes ces tendances que le plan câble a volé en éclats et qu'aujourd'hui encore la filière câble reste globalement déficitaire, au point de voir des recompositions capitalistiques se réaliser au profit de partenaires étrangers. Quant à la TNT, je ne sais pas du tout ce qu'il en adviendra ; je trouve simplement que les même logiques sont à l'œuvre et qu'un discours surcodé techniquement et culturellement conduit à la mise en place d'une organisation qui méconnaît les réalités pratiques et économiques, ce qui entraîne désenchantements et échecs. Les grands projets ont souvent des attraits et peuvent être porteurs de logiques nouvelles, mais ils coûtent toujours plus chers que ce que l'on croit au départ et prennent plus de temps à être réalisés, parfois même ils servent à tout autre chose que ce qu'on avait imaginé au départ. Tout cela n'est pas forcément grave, mais la fatalité veut qu'on se donne rarement les moyens de conduire un projet à bonne fin. Le président. Je vous remercie de cet exposé combatif, fait dans le meilleur style des vies parallèles de Plutarque, celle du plan câble et celle de la TNT. Cela pose des questions aux historiens. Vous avez fait une théorie du grand projet qui ressemble beaucoup à ce qu'écrit Elie Cohen, qui évoque comme erreurs des grands projets : le rôle des ingénieurs, et en particulier celui des ingénieurs des télécoms ; la puissance des juristes en France au sein de la fonction publique et des partis politiques ; la tradition gaullienne, qui retentit par mimétisme sur tous les partis politiques. Est-ce que c'est cela que vous appelez les mêmes causes produisant les mêmes effets ? M . R. J'ai dit, à propos des ingénieurs, le poids déraisonnable du débat technique dans la mise en place des réseaux câblés ? Ce qui semblait des choix définitifs n'était que des choix relatifs, produit d'une histoire et d'une organisation à un moment donné. En fait la technologie a tenu moins de place dans la fourniture de services que ce qui était imaginé. Je ne sais si ce sont les ingénieurs qui en sont responsables ou s’il s’agit d’un tropisme national. Le président. Comme historien, j'ai du mal à croire aux tropismes nationaux parce que la psychologie des peuples me paraît très relative. Mais avez-vous constaté dans les deux expériences que vous avez décrites, soit un utopisme, soit une ambition technologique accompagnée comme vous le suggérez d'un soucis du détail hypertrophié ? M. R. C'est assez précisément ce que j'ai essayé d'exprimer. Le président. Et du côté des juristes ? M. R. C'est surtout dans l'organisation institutionnelle que les juristes se sont exprimés, au niveau du droit public et du montage général des projets. Mais c'est le législateur plus que le juriste qui me paraît à l'origine des choix et des structures. Le président. C'est une situation complexe et je me souviens de la thèse de Pascal Lefèvre, sur Havas et l'audiovisuel, qui a montré des situations extrêmement complexes. Je vous rappelle que TDF déclarait en 1983 qu'il n'y avait pas d'espace disponible pour lancer une chaîne nouvelle, et que c'est Bernard Millet, un ancien de l'ENA, qui a montré, à partir des archives réunies par Lefèvre, la possibilité de nouvelles chaînes. Cela pour dire que, même dans la situation d’un grand projet à la française, il y a toujours des possibilités, des carrefours où on peut faire autre chose. Les jeux ne sont pas faits de toute éternité et nous ne sommes pas voués à répéter toutes les erreurs passées. M.R. Il y a toujours la possibilité de faire autrement. Pour prendre l'exemple des fréquences, quand on a lancé Canal +, il n’y avait pas de place pour un quatrième réseau ; quand on a fait la 5 et la 6, il n’y avait pas de place pour d'autres réseaux ; quand on a voulu étendre le réseau de la 6, il n’y avait pas de fréquences, et puis finalement, en secours de TDF si je peux dire, on arrivait toujours à trouver des fréquences. Le problème pour le numérique terrestre se pose de la même manière qu’en 1984 et avec les mêmes arguments sur la libération des fréquences pour la constitution des multiplex numériques. Le président ouvre la discussion. Yves Guinet. Je ne vais pas prendre la défense de l'opacité de la techno future vis à vis de ce problème des ressources rares et de leur disponibilité. J'ai toujours affirmé le contraire parce que la pénurie était un des modes de fonctionnement pour établir d'un point de vue juridique la compétence publique dans la gestion des fréquences. Néanmoins, il y a des facteurs techniques au début des années 1980, avant l'apparition dans les téléviseurs grand public d’un filtrage accroissant considérablement les disponibilités et transformait les conditions de la planification des fréquences. On pouvait progressivement planifier beaucoup plus de réseaux. Ainsi on pourrait établir 33 nouvelles chaînes en hertzien terrestre, alors que l’on en est à six chaînes, et si on en a pas 20 depuis 10 ans, c'est principalement que l’on n’en voulait pas. Le président. Je suis sensible à ce que vous dites sur les évolutions technologiques ; parce que j'ai écrit avec un de mes collègues, la seule histoire de Thomson qui existe. La capacité à faire des analyses dans le passé est assez limitée. Quand on regarde dans le passé, les décisions apparaissent rationnelles et quand on les regarde aujourd'hui, elles peuvent apparaître erronées. Cela n'a pas épargné Thomson, quand Alain Gomez défendait dur comme fer le standard aujourd'hui considéré comme mort-né et affirmait que la TVHD ce serait Verdun. Toutes les erreurs ne sont pas concentrées dans la sphère publique ! XXX. La presse a évoqué la semaine dernière le fait que les deux principaux opérateurs puissent être rachetés par des groupes américains. M. R. Je reviens sur la télévision numérique terrestre La structure du système actuel est née de ce que des gens, il y a 7 ou 8 ans, ont fait des choix de base pour le développement de la technologie, alors que le CSA se désintéressait de ces questions techniques. Il était parfaitement prévisible à l'époque que, si on disposait de spécifications permettant de mettre 6 ou 7 programmes de télévision dans un canal de télévision analogique, cela aurait des conséquences économiques au niveau du mode d'exploitation des services. C'est à ce moment là qu'il fallait s'en rendre compte, pas 6 ou 7 ans plus tard. XXX. Vous décrivez clairement la structure d'émergence des grands projets en France, tel que nous les avons connus depuis la naissance du Commissariat à l'énergie atomique, dans la tradition gaullienne. Le président. Le débat actuel convient parfaitement à ces réunions de l’AHTI.. Pour ce qui est du plan câble, je crois qu'on connaît bien aujourd'hui quelles en ont été les ficelles et les motivations. Il y a quand même des gens qui ont essayé de faire du business à partir de ce grand projet : est-ce que ça a marché ou pas ? Par contre, je ne vois pas encore très bien, pour la TNT, qui tire les ficelles et qui pousse. Je comprends que les industriels aient envie de renouveler le parc des téléviseurs ou de créer une nouvelle infrastructure : c'est leur boulot et ils font du lobbying pour cela. ( Il y a aussi des gens qui ont fait du lobbying pour faire du MTS alors qu'on est pas sûr qu'il existe un besoin). Mais en dehors de ces gens là, quels sont les autres leviers qui poussent ? Dans le plan câble, on ne peut pas nier que la DGT a poussé fort, mais dans le cas de la télévision numérique, ce n’est quand même pas le petit TDF qui peut pousser, alors qui est derrière ? M. R. A l'origine, il y a à la fois TDF et l'industrie, maintenant, ce sont les politiques qui ont repris la balle, parce qu'ils considèrent qu'il y a de gros enjeux culturels. Regardez les Verts au parlement, lors du vote de la loi, ils ont posé des conditions pour que la loi prévoie une forte participation des télévisions locales et puis on voit bien qu’aujourd'hui le CSA a reporté les appels à candidature. Le président. J'ai lu une récente déclaration de Philippe Février qui annonce trois à quatre cent télévisions locales, quel homme politique va être contre cela ? Ce que vous décrivez, c'est une solidification d’un grand projet qui rappelle ce que nous avons connu avec le tout nucléaire en 1974. Pierre Mesmer, qui en fut un des acteurs, a raconté dans quelles conditions cela s’est fait. Il y a donc bien des configurations d'acteurs qui se cristallisent, un petit groupe de gens décidés, qui tiennent un discours répétitif jusqu’à capter l'attention de décideurs dominants. On est alors tenté de poser à Michel Rey une question complémentaire : quand des débats sont lancés sur des questions aujourd'hui beaucoup plus prenantes, quel est l'accueil ? quel est l'impact ? J'ai entendu Nicolas de Tavernost dire sous une forme très claire qu’y a bien un groupe de gens porteurs d’un grand projet et d’autres qui disent : attention danger!. Donc, quelle a été l'action en sens contraire ? Et depuis quand ? Est-ce que au moment des débats de 1982 des gens qui ont dit : attention, il se peut que nous fassions fausse route ? C'est important pour des historiens! M. R. Sur la télévision numérique de terre, les gens casse-cou ce sont ceux à qui l'on demande d'investir et qui commencent à faire des comptes. Quel que soit leur métier, ils ne voient pas l'économie de leur projet . C'est préoccupant, alors que la machine roule toute seule et que le ministère de la Culture ou le CSA se renvoient la balle pour savoir qui dira la vérité. Le président. Je dirai en écho que, quand je travaillais sur les archives de Thomson, j'entendais discuter sur l'étude propulsée par le Quai d'Orsay disant que le numérique était la seule solution, ce qui montre l’existence de voix discordantes au sein de l'administration. M. R. Une de ces voix a été le Conseil de la Concurrence avec son rapport récent sur la distribution. Alain Giraud. J'étais à l'époque au Cabinet du Ministre des PTT et je voudrais rebondir sur cet argument invoqué, au sujet du Plan Câble mais pas seulement, sur l'incohérence de la politique des pouvoirs publics. C'est vrai qu'il y a des changements, mais à chaque fois, en tout cas pour la période qui nous intéresse, je vois une politique cohérente. Je rappellerai que la décision de juin 1982 visait à faire du câble, à poursuivre la politique du satellite de télévision directe et à monter une quatrième chaîne. La cohérence de cette politique reposait sur la décision de ne faire financer les nouveaux développements audiovisuels ni par la redevance, ni par la publicité. Cette politique a été menée de façon cohérente de 1982 à la fin de 1985, date d’un changement politique entre le gouvernement Mauroy et le gouvernement Fabius. Ce dernier a déclaré qu’ « il y a eu trop de bêtises de faites et que cette politique est en train d'échouer ». Il est vrai qu’en 1985 Canal+ avait l'air de s'acheminer vers un échec, le plan câble semblait remis aux calanques grecques et le satellite aussi. C’est alors que Frédéric Cousin, qui devait succéder à Jean-Yves Bianco auprès du Président de la République en matière d'audiovisuel, me disait qu’avec un chef comme Lagardère tout allait marcher très vite ! Dans ce climat, on a décidé de faire de nouvelles chaînes, ce qui a failli achever Canal+, a crée des difficultés pour le câble, etc. Incontestablement, ça a été un changement, mais je ne crois pas qu'on puisse parler d'incohérence. M. R. Le marché français n'était pas suffisamment large à l'époque pour mener deux projets de cette ampleur, à la fois le réseau câblé et le canal satellite. La quasi-totalité des ressources d'abonnement disponibles avaient été captées pour Canal. Je relève seulement que, en Allemagne, les programmes nouveaux étaient réservés aux chaînes câblées et qu’avec une telle source le réseau câblé a connu un essor plus rapide. Le président. En me fondant à nouveau sur le livre de Pascal Lefèvre, je ne voudrais pas survaloriser la cohérence de l'administration. Pour le projet de quatrième chaîne, Lefèvre a montré qu’il ne sort pas de l'administration, mais d'équipes revenant de travailler à New-York. M. R. C'est Léo Cher qui raconte cela à tout le monde. Le système "discret" a été industrialisé sur marché d'études de la DAII chez la Radiotechnique. A. Giraud. Charles Rozmarin est chargé à la fin de 1982, par le ministre des PTT, de définir les décodeurs de la quatrième chaîne. De la même manière TDF est chargée à la mi-1982 d'arrêter les émissions en noir et blanc de TF1 pour dégager les fréquences nécessaires à la quatrième chaîne à péage et d'installer partout des émetteurs. Le président. Pour un historien, les décisions résultent de plusieurs sources. La décision sur le satellite n’était une décision rationnelle. Sur 1985, la chronologie est très ambiguë, entre ce qui se passe au gouvernement Fabius et ce qui se passe à l'Elysée. En réalité, nous apportons de l'eau au moulin de Michel Rey. Y. Guinet. Il y a quand même deux types de projets. Celui qui se développe dans une environnement technologique, comme le plan de rattrapage du téléphone de Gérard Thery, n'a jamais été considéré comme un échec. Et s’il ne l’a jamais été, c’est parce qu’il posait des hypothèses audacieuses pour l'exploitation future du progrès technologique. Par contre, dans le cas des satellites, personne n'imaginait que le développement des matériaux AsGa allait transformer l’environnement. On ne peut donc pas comparer ces plans, parce qu’il y a ceux qui incorporent des développements technologiques et ceux qui valorisent des situations techniques existant Michel Atten. La tournure du débat m’étonne un peu parce qu'on reste dans le cadre franco-français, que ce soit avec la TNT ou avec le Plan Câble. Or il ne me semble pas que ce soient des histoires purement franco-françaises. Les problèmes de grands projets et d'innovations technologiques peuvent prendre une coloration française par certains côtés, mais au fond ce sont des débats beaucoup plus généraux et, comme l’a dit Patrick Fridenson, les pouvoirs publics se conjuguent au pluriel ! Entre le Président de la République et un certain nombre de représentants de l'administration, il y a toujours un espace de possibilités ouvertes. Par contre, pour des problèmes comme les réseaux, il faut prendre de la distance. Il y a une différence radicale entre les problèmes de réseaux radioélectriques et les problèmes de réseaux terrestres : pour le téléphone, pour le télégraphe, pour les routes, pour les canaux, etc., il faut un siècle pour développer les réseaux ; pour la radio, pour la télévision, il faut seulement vingt ans. Je ne connais pas de grand réseau d'infrastructure lourde qui n'ait impliqué des investissements de l'Etat, dans tous les pays. C'est pour cela aussi que je ne suis pas d'accord avec Patrice Flichy. Le débat central sur les autoroutes de l'information, c’est qui va payer et qui va construire le nouveau réseau. Les informaticiens, les gens d'Internet, ceux d’Arpanet se battent depuis 15 à 20 ans contre les télécoms pour monter un réseau alternatif. Ils convainquent à un moment donné Gore et le pouvoir américain d’investir pour construire de nouveaux réseaux. C’est après effectivement qu’on se rend compte de l’existence d’un autre réseau dont l’usage permet de grosses économies. Mais là, tout le monde s'est trompé, y compris les ingénieurs. Je me souviens de débats au CNET dans les années 1980, où l’on proposait d’arrêter les études sur le cuivre pour passer à la fibre optique. Donc tout le monde peut se tromper, par contre il y a réseau et réseau et je ne suis pas convaincu que la TNT soit très lourde, au niveau des infrastructures. Par contre, ce que M. Rey a dit sur le commercial, je suis d’accord. Le président passe ensuite la parole à Henri de Lapparent, qui était à l’époque à la Caisse des dépôts et consignations. Une erreur économique Henri de Lapparent. Je vais commencer par rappeler mon premier rapport avec les télécoms, dix ans auparavant pendant la préparation du sixième plan. J'étais alors au Commissariat au Plan où je m'occupais des financements sociaux et je m'inquiétais de l'appétit de la DGT. A l'époque, il y avait un mot magique, la FBCF (formation brute de capital fixe) et l'enjeu du sixième plan était de savoir si les télécoms prendraient la moitié ou plus de l'enveloppe totale (éducation, santé, routes, etc.) dans la période couverte 1976-80. J'ai encore en tête le chiffre de 33 milliards de francs de l'époque pour la création du réseau moderne des télécoms. J'étais en situation de dire que 29 milliards c'était mieux, parce que ça en libérait 4 de plus pour des investissements que j'avais à défendre dans les domaines de la santé et de l'éducation, c'est-à-dire la partie sociale. Je crois cependant que c'était vraiment un grand projet, parce qu’il n'y avait pas tellement d'acteurs et que donc ils étaient bien coordonnés. Le plan s'est déroulé sans problème : on savait qu’il y avait de la demande, parce que en 1982-83 l'usager final, le futur consommateur, était dramatiquement absent de tous ces rêves ! A la Caisse des dépôts, une direction générale assez visionnaire regardait ce qui allait modifier le monde : le système éducatif, l'aménagement spatial, la relation au commerce ou les télécoms ?. Revenons au plan câble, où je me trouvais président du premier réseau ouvert à Rennes. Au bout de trois mois, lors d’une réunion avec les commerciaux qui faisaient du porte à porte, ceux-ci se demandaient ce qu’ils pouvaient offrir pour 140 francs par mois. Les gens ne demandaient plus rien, puisque quelques mois auparavant ils venaient de passer de trois à six chaînes et c'était l'abondance par rapport à la pénurie antérieure. On leur disait que pour 140 francs ils auraient des chaînes étrangères, il n'y avait rien d'autre. Et puis les mêmes gens commençaient à avoir des magnétoscopes et il y avait des effets d'accumulation. Alors on usait beaucoup de commerciaux. On était parti sur un modèle où il n'y avait pas de choix réel, parce qu’on manquait d’offre complémentaire à la télédistribution. C’est pourquoi je dis que ce n’était pas un grand projet, faute d’intérêts convergents des différents acteurs. Entre ceux-ci, vu la complexité du partage des rôles, les négociations étaient infernales. C’est seulement du côté des télécoms qu’il y avait l'idée d’une relève au succès du rattrapage téléphonique. Du côté des industriels, ils se sont lancés assez tard dans la recherche sur les réseaux audiovisuels. Je me souviens d’une visite en 1985-86 à Alcatel qui n’espérait sortir que dans deux ou trois ans de la fibre optique permettant un multiplexage de plusieurs programmes simultanés. Les industriels n’avaient pas précédé l'événement et ils n’étaient pas en avance. Pour les collectivités locales, leur ambition c'était celle d'un acteur apparemment absent, le ministère de l'Intérieur qui a joué un rôle très important pour donner du grain à moudre à la nouvelle décentralisation. Les collectivités y ont vu un instrument de pouvoir plus qu’un instrument d'aménagement et de développement. Il y avait ainsi une bonne adéquation entre les collectivités locales et leur ministère de tutelle. Enfin les opérateurs arrivaient en bout de chaîne et on leur mettait des contraintes assez fortes, alors qu’ils n'avaient guère d'idée du métier. Ma grande surprise est cependant venue des services qui ignoraient le commercial et manquaient de savoir-faire. Aussi, et c'est vrai également pour la Caisse des dépôts, les opérateurs ont pris le plan câble, non comme un enjeu de grandes activités futures, mais comme le moyen de bétonner leur présence de concessionnaires multiservices auprès des collectivités locales. Pour eux, ça n'a jamais été un enjeu économique et c'est même devenu un enjeu ultérieur de s'en débarrasser. De fait, le chiffre d'affaires représentait, pour la Générale des Eaux par exemple, de l'ordre du milliard et demi ou de deux milliards de francs, par rapport à leurs autres activités qui étaient de l'ordre de 120 milliards. Ce n’est pas négligeable, mais quand, au bout de dix ans, vous êtes passé de zéro à deux milliards, que les activités de service ne sont pas encore du business, la tendance est plutôt de s’arrêter. Le seul effet positif du plan câble en politique industrielle, c'est qu'on a créé une industrie de programmes, parce que ce sont les câblo-opérateurs qui ont créé les premières chaînes thématiques, qui ont mis sur pied Canal J, qui ont signé les statuts de Ciné-cinéma, de Planète. On avait quand même compris l’avantage de mutualiser les pertes ou les investissements au niveau des programmes. Et aujourd'hui, si vous regardez en Europe, il n'y a aucun pays qui ait une activité d'éditorial de chaîne de télévision aussi importante qu'en France, même si finalement ceux qui en ont tiré avantage sont moins ceux du câble que ceux du satellite, au moins pour les chaînes payantes. Un petit mot sur Canal+. En 1985, au moment où Canal a manqué déposer son bilan, la Caisse des dépôts n'a pas voulu y aller, alors que ça aurait probablement été une bonne affaire. On a eu alors un débat très direct avec Rousselet, où on lui a proposé de mettre de l'argent dans Canal à condition de pouvoir vendre la chaîne sur le câble. Rousselet a répondu : jamais. Trois ans après, on a quand même pris une participation, mais beaucoup plus chère. En 1987, il y a eu une évolution de l'offre, une évolution de TDF sur l'image de bonne qualité et sur le dégagement de fréquences et on sortait d'une période de pénurie pour aller vers l'abondance Mais le câble n'avait encore rien d'autre à vendre que la télédistribution, alors qu’on rêvait toujours de faire bien d'autres choses. Je conteste pour finir le choix technologique de France Télécom, même si a posteriori c'est plus facile. On n’avait pas alors le droit de faire d'autres choix. On retrouve là une certaine permanence dans l'activité de traitement et de transport d'images, quand on se souvient d’avoir maintenu seuls le 819 lignes et le Secam, TDF 1 et 2 et la TVHD. Ca a quand même pesé sur l'avenir, parce qu’on est sur des problèmes d'une inertie de 10 ans au minimum pour le parc d'usagers. Le président. Votre exposé était extrêmement utile et je voudrais poser deux questions : sur Alcatel d’abord, ou plutôt les Câbles de Lyon, le souvenir que j'ai de cette période, comme historien s'occupant d'une autre entreprise d'électronique, c'était que la capacité de recherche et développement d'Alcatel était relativement limitée et était moins porteuse que pouvait être celle d'autres groupes à l'étranger ou même en France. Est-ce que, à propos du partenaire industriel, ses ressources et ses potentiels ont été discutés à votre connaissance ? H. L. A l’époque, il était tout à fait exclu que France Télécom en tant qu'opérateur public n'approvisionne pas au moins 80% chez un industriel français. Mais, je ne crois pas que l'état de la recherche et développement d'Alcatel ait été alors perçu par ses interlocuteurs Alain Bravo. Il ne faut pas oublier qu'en 1986, au moment où le plan commence à prendre une tournure industrielle, il y a un grand virage technologique avec l'apparition du 0G. Mais l'effort que pouvait faire le champion du 0G s'est trouvé relativisé par l'ampleur de ce qui allait lui être affecté. Une bonne partie de ses fournitures est venue de la SAT et d'un chevalier blanc Tonant. Mais Alcatel n'a pas mis le paquet sur ce qui était devenu moins un monoproduit. J'étais alors à la Générale des Eaux et administrateur de Tonant. Le président. Ce point est important et clarifie le débat. Deuxième question que je voulais poser à H. de Laparent : vous avez dit que les cablo-opérateurs n'avaient aucune idée de leur métier et qu’ils devaient l'apprendre. Je n'ai aucune peine, comme historien, à le comprendre et à en mesurer le choc, d’autant plus que cela rejoint ce qu'a dit M. Rey tout à l'heure. Alors ma question est la suivante : n’y avait-il pas des cablo-opérateurs compétents à l'étranger ? H. L. C'est une idée que nous sommes quelque uns à avoir eu , mais je voudrais rappeler que c'est la puissance publique qui, en général, a payé l’infrastructure, à part la Belgique, et encore pas partout, et les Etats-Unis. En fait, dans les pays libéraux, ce sont les actionnaires qui ont fait faillite, parce que aucun cablo-opérateur de première génération n’a gagné de l'argent et que la plupart ont fait faillite et ont été rachetés. Parfois même les seconds ont fait faillite. Je ne connais pas de schéma de cablo-distribution qui soit arrivé à amortir une infrastructure sur la télédistribution. On a discuté avec des cablos américains et canadiens, notamment Videotron qui avait d'ailleurs pris une initiative ponctuelle en France d'expérimentation sur un petit village dont j'ai oublié le nom. Ceux-ci nous ont dit qu’ils ne pouvaient pas valider deux choses : le choix technologique qui leur semblait porteur de contre-efficacité commerciale et les contraintes spécifiques liées au modèle institutionnel, notamment l’introduction des collectivités locales. Je vous rappelle que, à l'époque, on avait au maximum 15 canaux, qu'on nous obligeait à en affecter un, par exemple, à Canal+ codé, qu’on avait aussi le poids des télévisions locales ! J'ai encore en tête le chiffre pour Rennes, où la télévision locale, avec une heure et demie par soirée et cinq jours par semaine, était de l'ordre de sept millions de francs, soit un chiffre supérieur jusqu'au 27ème mois à la totalité de notre chiffre d'affaires. Le seul service qui était à peu près rentable était le télé-achat de promotion locale des magasins du centre-ville. Mais c'était interdit par la législation d’alors. J. Bellec. J’aimerais savoir quand et comment le statut d'opérateur a été créé et pourquoi France Télécom n'a pas été un opérateur parmi d'autres ou même l'opérateur unique ? A. Giraud. La notion de cablo-opérateur est absente du plan câble proprement dit, c'est-à-dire des documents sur lesquels sont fondés les visions de 1982. Il n'y a pas eu de réflexion là dessus parce qu’on savait qu'il n'y avait pas de marché a priori. Si on voulait faire du câble, ce n'était pas sur la distribution qu'il fallait se fonder. C'est probablement là le vice fondamental du plan câble : on sait qu'il n'y a pas de marché et on veut quand même faire du câble pour maintenir le budget d'investissement de France Télécom. Et si on veut garder le monopole de France Télécom, il faut que ce soit pour faire de l'interactivité, sinon l’opérateur public n'est pas compétent. C'est ce que répond d'ailleurs le Directeur général des télécommunications, dans une interview à Libération en mars 1995, quand on lui dit que ses décisions technologiques sont incompatibles avec la télédistribution : « Je ne fais pas de la télévision, je fais les futurs réseaux de télécommunications , si c'est de la télévision que vous voulez, vous n'avez qu'à faire des chaînes hertziennes ». Donc, la notion de cablo-opérateur n’intervient que progressivement chez ceux qui, comme H. de Laparent, avaient la charge de faire des abonnés au seul service qu'on pouvait espérer vendre, la télédistribution. C'est si vrai que, sur le plan réglementaire, la notion même de cablo-opérateur était exclue jusqu'à la loi de 1986. La loi de 1982 comportait un article, l'article 80 si je me souviens bien, qui interdisait la participation d’une entreprise a plus d'une société d'exploitation commerciale. C’est d’ailleurs ce qu'on a fait valoir au PDG de la CGEaux, Dejouany en lui promettant de changer l’article 80. A. Bravo. Dans la période 1982-85, j'étais directeur de la production à la DGT. C’est la période que j'appellerai celle du pré carré du L33, la loi sur la liberté de communication des PTT, qui dit que tout réseau de télécommunications est établi et exploité par le Ministre ou avec son autorisation. C’est alors que Dejouany s'est précipité auprès d'un certain nombre de collectivités locales qui travaillaient avec la Générale des Eaux, comme Nice ou Lyon. Il y a eu une réaction de l'appareil DGT et on a encadré les opérateurs en créant des sociétés d’économie mixte, les SLEC, les sociétés locales d'exploitation du câble, et en établissant le monopole technique de France Télécom. Les collectivités territoriales se sont ainsi retrouvées avec la responsabilité d'exploitation. Mais elles savaient encore moins bien le faire que nous et elles sont allées chercher leur gestionnaire délégué. Comme l’a dit A. Giraud, à partir de 1986 naît ce trio infernal : le gestionnaire technique, le responsable de la programmation et de l'autorisation et l'exploitant commercial. Mais au départ, il y a bien eu une utilisation non souhaitée de cette L33. Le président demande à A. Bravo d’embrayer sur son exposé. Les difficultés des cablo-opérateurs Alain Bravo. Pour décrire la vie d’un opérateur de câble, on peut le faire à la Gustave Doré et appeler ça « les désagréments d'un voyage d'agrément » ou à la Christophe avec « l'idée fixe du savant Cosinus ». Mais finalement j'appellerai plutôt mon exposé « les trois fraîcheurs du piéton vidéocom ». Piéton, parce que je me suis baladé, de la DGT à la Générale des Eaux, puis à Alcatel. La première chose, comme je l'ai dit, c'est le pré carré du L33 avec sa phrase : « par le Ministre ou avec son autorisation ». Mais on s’apercevra, deux ans après, que la deuxième partie de la phrase sur l'autorisation n’était pas aussi passive que l'usage qu'on en avait fait pendant cent ans, puisqu'en gros la L33 avait cent ans à l'époque. C'est aussi à cette époque que la DPR avait été sollicitée pour racheter les sept réseaux de la SFT, dont a parlé Ph. Picard, afin de démarrer plus vite le plan câble. J'avais fait réaliser un audit technique et conclu qu’il ne fallait pas acheter ce qu'on ne maîtrisait pas. Après 1986, on
entre dans ce que j'ai appelé « la marre à l'étex ». On a
alors clairement le monopole technique de France Télécom, les villes
qui ont choisi des opérateurs et ces opérateurs qui discutent avec
France Télécom de l’étex., ç’est à dire de l'établissement
et de l'exploitation des réseaux câblés. On a passé deux ans à
faire le plan câble papier. On négociait
jusqu’au nombre d'heures de techniciens, avant de signer en 1988 les
conventions d'établissement et d'exploitation. Je dois dire qu’on
avait des idées assez naïves, par exemple sur la qualité de services
où j'ai découvert après coup que l'audiovisuel en avait une définition
beaucoup plus complexe que les télécoms. On avait des débats pour
savoir qui serait responsable, dans la relation avec l'abonné, de la
partie technique et de la partie commerciale et il a fallu quatre années
pour que France Télécom cède aux opérateurs l'autorisation de
racheter les raccordements et qu’il y ait enfin un unique responsable
auprès de l'abonné. On a discuté à perte de vue de la notion de
service interactif, dont France Télécom disait que çe serait de la
valeur ajoutée, sans en donner une vision anticipative, alors
qu’aujourd'hui une start-up technologique, Net Gem, est en
train de faire de l'interactivité avec le canal broadcast d'un côté
et le fil ADSL de l'autre. On voulait faire la monoculture d'une
technologie, sans s'apercevoir qu'on pouvait créer des services avec
des combinaisons de technologies. Il y a eu ensuite la période 1990 qui a été, à
mon avis, celle des grandes erreurs du plan câble. Je l’ai appelé
"l'ordre de mobilisation du Pac pour les Mac". Je me souviens
d'une réunion présidée par le ministre Paul Quilès où il
s’agissait de participer à la promotion du D2Mac, contre le projet
Muse qui déplaisait à Thomson. Cela s'est traduit par la décision
regrettable de « la sacralisation du visiopass ». On ne
pouvait pas discuter du visiopass, alors que j'avais touché aux sélecteurs
en 1988 et que je le trouvais trop cher. A la même époque, il y avait
un débat ouvert sur les services publics de La Poste et des Télécoms
qui a conduit au rapport Prévost, puis au rapport de 1996. On y évoque
tous les réseaux gérés par ces grands organismes, mais je n'y ai
trouvé que deux lignes sur le plan câble. D’ailleurs, dans le budget
des télécoms, les dépenses du plan câble étaient intitulées
« subventions aux collectivités territoriales ». En 1992, à la Générale des Eaux, je réduis d'un
tiers mes effectifs et mes moyens, parce que les équations sont folles.
La grande question est d'obtenir qu'on remplace l'antenne collective et
on est très loin de l'interactivité. Même si on a abouti enfin a un
interface clair vis-à-vis des abonnés, avec le rachat des
raccordements à France Télécom, il commence à y avoir un peu de
lassitude. J'ai retrouvé une plate-forme commune de novembre 1993, avec
sept signataires : l’ADICA c'est à dire les villes câblées et les
grands villes de France, la NOC c'est-à-dire les nouveaux opérateurs
du câble, la Caisse de dépôts, France Câble, la Lyonnaise
Communication, la CGV. Un an après
il y a douze signataires, avec en plus l'association des maires
d'Ile-de-France, les gestionnaires des biens immobiliers, la CNAIM,
l'association nationale des régies de service public et le SNIDA,
c'est-à-dire les installateurs d'antennes. Mais c’est trop tard et
plus personne n'écoute. On a laissé passer le moment de la vraie
mobilisation et on ne s’intéresse plus qu’au service d'antenne. J’en arrive à la dernière partie que j'ai
intitulée « la nouvelle frontière des espaces régulés ».
Il y avait eu, en 1990, la LRT, la loi de régulation des télécoms qui
avait réussi à relier la loi sur la communication audiovisuelle et la
régulation des télécoms. Il a eu ensuite, en 1995, le rapport sur les
autoroutes de l'information d’où est sortie la notion de licence expérimentale,
qui m’a permis de me servir des réseaux câblés pour faire de la vidéo-surveillance
à Roubaix, pour faire à Saint-Maur des Fossés de l'hybride
coaxial/radio, par anticipation de la boucle locale radio. On s'est
servi de la dynamique de la LRT, mais la loi sur l'audiovisuel est restée
gelée à 1986-88 et, quand on parle aujourd'hui d'actualiser la LRT, le
problème est que ce qui relève des services de communication électronique
sur les réseaux câblés n'a pas bougé depuis quatorze ans et que,
pour y introduire un service, un opérateur doit toujours obtenir
l'approbation du conseil municipal.. Les leçons que je tire finalement du plan câble
c'est d’abord que, comme l’ont dit mes deux prédécesseurs, ce n'était
pas un plan, il n’y avait pas de marché, pas d'équations économiques,
pas de mobilisation des acteurs, c'était un Canada dry, il y avait bien
une technique mais pas un plan. Deuxièmement, ça a été une histoire
passionnante, mais à quel prix ! Dans la dernière plate-forme des
douze signataires en 1994, une évaluation de 30 milliards de francs est
avancée, alors qu’aujourd'hui, il y a trois millions d'abonnés.
Troisièmement, il y a eu des retombées positives pour l'industrie. A
Alcatel, on est ainsi passé de la video on demand à l'ADSL. En
fait, à l’IBC l'an dernier, j'ai vu qu'il y avait beaucoup de
cablo-opérateurs qui commençaient à intégrer l'ADSL et demain le
VDSL, donc qu’on revenait aux fondamentaux technologiques. Je conclue
en disant qu’aujourd'hui je suis abonné à France Télécom Wanadoo,
à SFR Cegetel, à Noos TV et à Noos Net, mais pas seulement au câble ! Le président.
Avec l’exposé d'Alain Bravo, nous avons passablement anticipé sur la
troisième réunion, mais je ne m'en plains pas. Je rêve, au-delà de
ces séances de témoignages riches, parfois convergents, parfois plus
dissonants, que notre association organise un colloque international
comparatif avec l'expérience belge, les expériences de la Californie
et celles de l'état de New-York, ça serait assez séduisant. De toutes
façons, il y a beaucoup d’apports
nouveaux qui méritent une transcription sur papier ou sur le
web. On relance la discussion. J. Bellec.
Est-ce qu’on pourrait reparler de Noos et d’Internet sur le câble ? A. Bravo.
A propos de l’étex, on a eu pas mal de discussion sur l'équipement
des voies de retour et on a découvert au bout d'un certain temps que la
structure 0G présentait des coûts d'investissement non nuls, en raison
de l’équipement des points de distribution pour remonter sur la
partie optique. En 2001, alors que je ne suis plus à la Générale des
Eaux, Noos qui me distribue personnellement me fait une offre curieuse,
qui prenait la régulation à l'envers. Aujourd'hui il y a de nombreux
différents entre France Télécom Wanadoo et des fournisseurs d'accès
à Internet dans le cadre de la régulation.
L’offre de packaging qui m’est faite alors réunissait Noos-Tv et
Noos-Net en dehors de toute régulation télécom. Ce qui montre la
difficulté de la régulation, sur le plan technique comme sur le plan
tarifaire Yves Guinet.
Je crois que le facteur "temps" joue un grand rôle et que le
plan câble connaît des réalités techniques et technologiques très
différentes dans le temps. Ainsi, quand A. Bravo parle de l'apparition
des chaînes thématiques, on n'est plus dans les mêmes technologies du
câble qu'en 1982 et de plus les lois de 1982, 1986 et 1990 transforment
le cadre juridique. En 1982, je considère que l'état de la technologie
rend irréalisable le plan d'action de la DAII, la Direction des
affaires industrielles et internationales de la DGT, parce que la
contrainte de numérisation de l'image, qui est essentielle dans le
concept de la DAII, a une échéance encore imprévisible. Or le plan câble
est organisé sur deux générations successives, la première optique
et analogique suivie d'une seconde optique et numérique.
En fait la génération numérique arrivera huit ans après la
date prévue. Donc, le plan câble est industriellement irréalisable. Deuxièmement, comme l'a dit A. Bravo, la finalité
principale du plan câble était la L33, c'est-à-dire la restauration
du monopole. Or, en septembre 1981, la commission Moinot conclut que
c'est l'établissement public TDF qui devrait assurer l'installation des
réseaux de câble. Il y a donc une concurrence entre deux
administrations, alors qu’on parle de réunifier le monopole. On se préoccupe
moins des intérêts industriels et commerciaux que des intérêts
politico-technocratiques. Le président.
La publication de nos débats sera un progrès, parce que je ne connais
pas de bonnes histoire de TDF ni de la DGT après 1975. Il est intéressant
de noter que TDF était contre le plan câble optique. A. Giraud.
Je voudrais quand même rappeler qu’avec une extraordinaire persévérance
il se trouve que le plan câble n'est jamais mort, que toutes les
grandes villes de France sont équipées du câble, qu'il y a trois
millions d'abonné et que trente millions de francs pour trois millions
d'abonnés ce doit être évalué en sachant qu'aux Etats-Unis un abonné
se négocie entre 20 et 25.000 francs. En fin de compte, les pertes
n'ont pas été si englouties que ça alors que, comme le rappelait
Michel Atten, les réseaux ne sont jamais payés, y compris le réseau téléphonique.
M. Dejouany disait d’ailleurs qu’il ne fallait pas payer le réseau,
on est déjà bien aimables de vous verser 40 francs alors que ce
devrait être gratuit, n'est-ce pas le rôle du service public d'ouvrir
les infrastructures à une saine économie des services ?. A. Bravo.
Je me suis fait la remarque que, pour la même somme d'argent, on a
trente millions d'abonnés aux radio-téléphones. Mais avec le câble
on a une infrastructure enterrée et ce n’est pas le même logique
qu’avec de l’hertzien. Pour la même somme d'argent on a trente ou
trois ! Je me faisais en outre la même remarque que H. de Laparent :
ça nous a coûté cher, mais en fait c'est d’avoir financé les chaînes
thématiques qui nous a coûté cher ! H. de Lapparent.
En fait on y a gagné beaucoup d'argent et on a presque récupéré ce
qu'on a perdu dans le câble. Aujourd'hui, quand on regarde les 45 chaînes
de Noos-TV, je retrouve Canal J, Planète 1, 2 et 3, mais c’est nous
qui avons inventé le compte-programmation, c'est-à-dire qu'on vous déphase
trois fois pour vous offrir trois chaînes au lieu d’une.. Le président
rappelle qu’on a parlé précédemment du caractère déficitaire
d'une grande partie des chaînes, alors ? H. de Lapparent.
Les chaînes de 1987 sont toutes bénéficiaires. Les nouvelles chaînes
servent à accroître la qualité. Quant aux chaînes locales, on a déjà
donné! J. Bellec.
Je remarque que le plan câble entraîne un monopole local des opérateurs.
Vous vous plaigniez du coût de production des chaînes supplémentaires,
mais n’est-ce pas vous qui avez verrouillé le marché ? H. de Lapparent.
Non, c'est la municipalité qui fait son plan de services. Dans ces
folles équations, il fallait d’ailleurs se payer une tête de réseau
dont on n’a pas parlé. Le président
regrette de devoir arrêter ces échanges et espère que leur vivacité
pourra être reproduite. |