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La
commutation électronique De Platon à la numérisation du réseau
français de télécommunications, le choix stratégique de la commutation
électronique temporelle Exposé
présenté par L. J. Libois, Directeur général honoraire des télécommunications, lors
d'un colloque organisé en 1997 Cet
article inédit est publié grâce à l'amabilité du Colidre Dans
le cadre du cinquantenaire du CNET, un colloque avait été organisé,
en Mai 1995, par Michel Atten. Ce colloque avait pour thème les
recherches effectuées au CNET au cours des deux premières décennies
qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. J’avais été amené, à
cette occasion, à rappeler la manière dont le CNET avait engagé et
conduit, au cours de ces années, un grand programme de recherches sur
les systèmes de multiplexage en temps et sur la modulation par
impulsions, de type analogique d’abord, puis de type numérique. Dans
le domaine de la transmission, ces travaux aboutirent, comme ce fut le
cas dans la plupart des grands laboratoires des opérateurs de télécommunications,
au développement et à l’essor des systèmes de modulation par
impulsions et codage (systèmes MIC). On sait que ces systèmes commencèrent
à remplacer, vers le milieu des années 1960, les systèmes à
multiplexage en fréquence (systèmes dits à “courants porteurs”)
qui régnaient en maître dans les télécommunications depuis plus de
trente ans. Dans
ce qui suit, je vais évoquer plus spécialement l’avènement de la
commutation électronique temporelle et les raisons qui ont conduit à
son développement rapide en France. Je m’efforcerai d’analyser le
processus qui a entraîné les télécommunications françaises à
s’engager dans ce choix stratégique. Je rappellerai le rôle
essentiel joué par le CNET et la position de premier plan que
l’industrie française est parvenue à prendre dans ce domaine, après
quelques péripéties. Pour ce faire, je me placerai délibérément du
point de vue de l’acteur, en essayant de montrer comment se sont déroulées
et enchaînées les principales étapes de cette grande aventure
technique et la part personnelle que j’y ai prise, parmi d’autres. 1957
: une année charnière. Décisions sur les futurs centres de
commutation du réseau téléphonique français. Premières démonstrations
de commutation électronique par les Bell Labs. Création du département
RME du CNET Pour
comprendre le cheminement et le processus qui ont conduit au développement
de la commutation électronique en France, il faut se reporter au milieu
des années 1950. A cette époque, les systèmes de commutation,
autrement dit les centraux téléphoniques, sont tous de type électromécanique
: système Strowger (du nom de l’inventeur de la commutation
automatique) appelés aussi pas à pas qui équipe les réseaux de
plusieurs grands pays, la Grande-Bretagne notamment. En France, ce sont
des systèmes à sélecteurs rotatifs qui équipent le territoire : le
Rotary pour les grandes agglomérations, dont Paris, et le système R6
en province. Rappelons au passage le grand rôle joué à Paris par le
Rotary et sa très grande durée de vie (premier central : Carnot, mis
en service en 1928 - mise à la retraite du dernier central Rotary en
1984). C’est, en particulier, grâce au dimensionnement et la
robustesse du système Rotary que le réseau téléphonique de Paris a
pu traverser sans grand problème les années de la Guerre et de
l’Occupation. Mais
un autre type de système électromécanique commençait à se développer
à la fin des années 1940, en Suède et, surtout, aux Etats-Unis. C’était
le système Crossbar, c’est à dire à barres croisées. L’avantage
du système Crossbar résidait, d’une part, dans sa rapidité de
fonctionnement et la moindre usure de ses organes (faibles déplacements
des pièces mécaniques) et, d’autre part, dans la possibilité de
choisir facilement et rapidement un itinéraire libre entre le circuit
entrant et le circuit sortant (principe de la sélection conjuguée). En
France, la DGT (Direction Générale des Télécommunications) pense que
l’heure est venue, au début des années 1950, de passer à l’ère
du Crossbar. Deux centraux prototypes sont commandés, à titre
d’essai ; l’un sera équipé d’un commutateur Crossbar de type
Pentaconta, de technologie française, mais mis au point par une filiale
du groupe ITT, la CGCT. Le second utilisera un commutateur d’origine
suédoise, le CP 400 (Société des Téléphones Ericsson). Le central
d’essai Pentaconta sera mis en exploitation à Melun en juillet 1955
et le central CP 400 à Beauvais en mars 1956. Il ne s’agissait alors
que de centraux prototypes. La
décision d’équiper le réseau téléphonique français en systèmes
Crossbar ne fut prise qu’en 1957 à la suite de multiples péripéties
qu’il serait trop long de relater en détails mais qui éclairent la
suite des événements. En janvier de cette année, le Directeur général
des Télécommunications, Jean Rouvière, ne cache pas sa préférence
pour le choix d’un seul système de commutation, en l’occurrence le
système Pentaconta. Une assez vive polémique s’en suit. Pour calmer
le débat, le Secrétaire d’Etat aux PTT charge un groupe d’experts
de présenter au Conseil Technique des PTT un rapport sur le choix du
futur système de commutation. -
les extensions du réseau de Paris seraient faites dans les systèmes
d’origine (à l’exclusion des Crossbar) ; -
il convenait de mener d’emblée les études en vue de la mise au point
d’un système électronique “homogène” (à l’exclusion de systèmes
mixtes comprenant encore une partie électromécanique ce qui
retarderait l’avènement d’une solution entièrement électronique). Il
était par ailleurs indiqué dans le rapport que “la sortie
industrielle d’un système de commutation électronique ne peut être
raisonnablement envisagée que dans un délai d’une dizaine d’années”. Le
feu vert était ainsi donné à l’étude d’un système de
commutation entièrement électronique et le rapport mentionnait qu’il
convenait de donner aux services d’études du CNET les moyens
“permettant d’assurer sans entraves le fonctionnement de ses
laboratoires et de passer les marchés d’études qui lui apparaîtraient
nécessaires”. Ajoutons
encore que, dans ce document important, se trouve évoquée, pour la
première fois la conception d’un organisme mixte : “Dans le but de
parvenir à la mise au point d’un système français de commutation électronique,
il faudra associer des industries jusqu’ici indépendantes ; une telle
association devra être obtenue au sein d’organismes placés sous le
contrôle de l’Administration des PTT agissant comme animatrice et
coordonnatrice”. Ce
texte préfigure la création de Socotel (Société Mixte pour le Développement
de la Technique de Commutation dans le domaine des Télécommunications)
qui interviendra deux ans plus tard ; c’est en effet en janvier 1959
qu’est créé Socotel, sous l’impulsion et grâce à la ténacité
de Henri Docquiert. Au début, seuls les constructeurs du groupe CP 400
(CIT, Société des Téléphones Ericsson, AOIP) acceptent d’en faire
partie ; les filiales du groupe ITT (LMT et CGCT) déclinent l’offre.
Cette situation peu satisfaisante durera jusqu’à la fin de l’année
1960 : à ce moment LMT et CGCT rejoindront, elles aussi, Socotel. La
mission principale de Socotel était de coordonner les recherches de
l’Administration et de ses principaux constructeurs dans le domaine de
la commutation électronique et de mettre en commun les brevets et
certaines études et de faire progresser la normalisation. Socotel
a joué le rôle qui lui était assigné pendant une dizaine d’années
(le terme de l’activité de Socotel était fixé par ses statuts au 31
décembre 1970 et il n’était pas question d’une nouvelle et longue
prolongation de la Société). Le rôle joué par Socotel n’a pas été
négligeable : il ne faut pas oublier en effet que, au cours des années
1960, le poids de l’industrie nationale de la commutation était très
faible et que cette industrie n’aurait pu subsister par elle-même si
elle n’avait pas été soutenue, directement ou indirectement, par
l’Etat. Rappelons
brièvement les faits. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Bell
Labs commencent à explorer une nouvelle génération de systèmes de
commutation, celle des systèmes électroniques. Un premier système expérimental,
dénommé ECASS (Electronically Controled Automatic Switching System)
est réalisé, dès 1947, aux Bell Labs. Un pas important est ensuite
franchi, en 1951, avec un nouveau système expérimental, dit DIAD (Drum
Information Assembler and Dispatcher). Pour la première fois on voyait
apparaître et mis en oeuvre, dans ce système, les concepts de mémoire
temporaire, de mémoire permanente et de programme enregistré. Ce
n’est qu’à partir de 1956 que les Bell Labs commencent à dévoiler
leurs nouveaux projets et leurs ambitions. Dans un article publié en
1956 dans le BSTJ (Bell System Technical Journal), Amos E. Joel décrit
la panoplie des moyens utilisables à cette époque pour développer la
commutation électronique. En mars 1957, les Bell Labs décident de
frapper un grand coup : ils invitent, dans leurs laboratoires de Murray
Hill, tous les organismes et sociétés publics ou privés qui ont des
accords de brevets avec Western Electric. Une démonstration d’une
première maquette de central téléphonique électronique est effectuée
devant les participants à ce colloque : des exposés sont faits et une
abondante documentation est remise aux invités. Les ingénieurs des
Bell Labs sont très optimistes sur la date à laquelle la commutation
électronique donnera lieu à des réalisations industrielles et
deviendra effectivement opérationnelle. En fait, ce sera beaucoup plus
long que prévu : le premier système ne sera mis en exploitation à
Morris, près de Chicago, que plus de trois ans et demi après ces démonstrations
en laboratoire (novembre 1960). Le premier système vraiment opérationnel
(ESS1) sera mis en exploitation seulement en mai 1965 à Succasunna dans
le New-Jersey. On trouvera ci-après, en annexe I, ce qu’écrivait à
ce sujet John Brooks dans un livre publié en 1976 et intitulé
Telephone - The first hundred years. Pierre
Marzin, qui avait tenu à participer en personne au symposium des Bell
Labs, en revint enthousiasmé, documents à l’appui. Cela confortait
son opinion que la commutation électronique était la voie de
l’avenir ; mais il pensait aussi, comme les dirigeants et ingénieurs
des Bell Labs, que la phase d’industrialisation des systèmes électroniques
serait relativement rapide. Nous venons de voir que ce ne fut pas le
cas. -
Le Conseil technique des PTT a chargé officiellement le CNET, dirigé
par Pierre Marzin, de mettre en chantier un système de commutation entièrement
électronique. Mais avec une sage prudence le Conseil prévoit une
dizaine d’années avant une véritable industrialisation de ce système.
Ce délai donnera le temps nécessaire aux ingénieurs et techniciens du
CNET et de l’industrie privée pour développer et mettre au point ces
nouveaux équipements. On notera au passage que la Grande-Bretagne, qui
pensait pouvoir brûler les étapes entre l’électromécanique et l’électronique,
mettra de nombreuses années à sortir du système Strowger ; -
Le CNET, sous l’impulsion de P. Marzin, ne perd pas de temps puisque
le département RME (Recherches sur les Machines Electroniques) qui sera
chargé de lancer les premières études et recherches sur la
commutation électronique est créé dès avril 1957 ; -
Au plan technique, les Bell Telephone Laboratories, dont personne ne
conteste la prééminence en matière de télécommunications, ont, en
quelque sorte, promulgué les “tables de la loi” lors du symposium
du mois de mars. On sait que même nos collègues des Bell Labs évolueront
beaucoup dans ce domaine par la suite ; -
Enfin, au niveau de l’organisation, le Conseil technique a souligné
qu’étant donné l’ampleur des programmes de recherches à venir en
commutation électronique, il sera sans doute opportun d’associer plus
étroitement dans un organe mixte l’Administration et l’industrie
chargée du développement de ces nouveaux systèmes. Socotel se profile
à l’horizon. -
Ajoutons enfin que l’année 1957 entraînera également certaines
modifications dans l’état-major des télécommunications françaises.
En particulier, le directeur général des télécommunications, J.
Rouvière, qui s’était engagé sans réserve pour l’adoption du
système Pentaconta comme système unique de commutation, considérera
les décisions prises en 1957 comme une défaite personnelle et
cherchera à quitter l’administration des PTT. Il acceptera de briguer
le poste de directeur du CCITT à Genève où il sera élu en 1958. Il
sera remplacé à la tête de la Direction générale des Télécommunications
par Raymond CROZE. Quant à P. Marzin, les événements de 1957 le
confortaient dans son rôle de patron de la recherche technique en télécommunications. 1957
- 1961. Premières études et recherches du CNET en commutation électronique
spatiale. Création de SOCOTEL. C’est
cette seconde équipe qui constituera le noyau initial du département
RME. Cependant, cette équipe, issue du secteur Transmission du CNET,
n’avait aucune notion de la Commutation. J’estimais qu’il nous
fallait absolument un grand spécialiste de cette discipline. Sur ma
demande, P. Marzin convainquit le chef du département Commutation du
CNET, Gaston Letellier, de me transférer l’un de ses meilleurs ingénieurs
: c’est ainsi que Pierre Lucas vint rejoindre Denis Dayonnet, Jacques
Dondoux, André Pinet et d’autres qui travaillaient déjà avec moi.
Par la suite, d’autres brillants ingénieurs et techniciens viendront
peu à peu compléter les premières équipes du jeune département RME. Il
nous fallait aussi quelques moyens logistiques. Un équipement minimal
fut mis en place, en dessin et en mécanique, ainsi qu’un petit
atelier de fabrication de circuits imprimés. Mais, reconnaissons-le,
nous partions à peu près de zéro. Nous n’avions, bien entendu, ni
l’expérience ni les moyens technologiques considérables de nos collègues
des Bell Labs. Nous avions également du retard sur nos collègues
anglais du Centre de recherches du Post Office à Dollis Hill qui, sous
la direction de T. H. Flowers, avaient commencé leurs premières
recherches en commutation électronique en 1952. Flowers, contrairement
à d’autres dirigeants du British Post Office (BPO), pensait que
l’on pouvait passer directement de l’ère du système Strowger à
celle de la commutation entièrement électronique, ce qui était un
pari osé (voir annexe II). Au
CNET, nous n’avons ni l’expérience des ordinateurs fonctionnant en
temps réel, ni celle des dispositifs de connexion électronique. P.
Marzin nous conseille de suivre la ligne tracée par les Bell Labs et de
ne pas trop nous aventurer dans des voies encore inexplorées. Nous
commençons ainsi à faire nos premières armes en utilisant des diodes
à gaz à cathode froide, comme points de connexion. Nous faisons aussi
quelques tentatives pour tester des mémoires temporaires à tube
cathodique (barrier grid store) puis à plaques de ferrites et une mémoire
permanente de type flying spot store. Cet
arsenal technologique des Bell Labs était impressionnant mais il me
laissait, personnellement, très perplexe : je ne pensais pas que nous
avions intérêt à développer des dispositifs aussi complexes et aussi
spécifiques qui demandaient, pour leur réalisation, des moyens considérables.
Nos collègues américains éprouvaient eux-mêmes des difficultés avec
ces technologies très particulières, qu’ils allaient d’ailleurs
bientôt abandonner. Nous
décidons alors de suivre notre propre voie. Par exemple, le tambour
magnétique dont on avait en France une excellente expérience, grâce
à la Compagnie des Machines Bull, nous paraissait parfaitement apte à
servir de support à une mémoire permanente. Nous nous lançons dans la
réalisation d’une maquette de laboratoire destinée à nous permettre
de vérifier les principes de base d’un système de commutation électronique.
Il s’agissait d’un réseau de connexion à diodes à gaz, piloté et
commandé par un calculateur électronique entièrement transistorisé (Antinea).
Ce calculateur avait été conçu et réalisé dans les laboratoires du
département RME. Cette maquette appelée Antares (contraction des mots
Antinéa et Réseau Electronique de Sélection) sera opérationnelle en
1961. Il ne s’agissait là que d’une première maquette de
laboratoire, mais ce fut, en quelque sorte, le point de départ des
travaux du CNET en commutation électronique. Cependant,
l’utilisation d’une diode à gaz comme point de connexion ne nous
paraissait pas une solution de grand avenir. Les Bell Labs l’abandonnèrent
d’ailleurs rapidement. Le département RME s’orienta alors vers la réalisation
d’un réseau de connexion entièrement électronique, utilisant comme
point de connexion un couple de transistors PNP-NPN. Ce fut le projet
Aristote (Appareillage Réalisant Intégralement et Systématiquement
Toute Opération de Téléphonie Electronique). Aristote était conçu
comme un système à grande capacité organisé autour d’un
calculateur central (Centre de traitement des informations) et de
calculateurs périphériques dénommés explorateurs. Le calculateur
central, baptisé Ramsès, était nettement plus puissant que son prédécesseur
(Antinéa). J’avais promis à P. Marzin que ce premier système entièrement
électronique pourrait être expérimenté en exploitation, ce qui fut
fait. Aristote fut mis en service au CNET à Issy-les-Moulineaux puis
transféré au CNET à Lannion en 1963. Il assurera un service téléphonique
interne au CNET jusqu’en 1969. Cette
réalisation nous permit de mieux apprécier les possibilités, mais
aussi les limites du point de connexion électronique. En particulier,
le couple PNP-NPN introduisait un léger affaiblissement de
transmission. Pour respecter les normes en vigueur dans ce domaine, cela
conduisait à insérer des amplificateurs à impédance négative sur
les joncteurs centraux du réseau de connexion. D’où une certaine
complication et un certain alourdissement des équipements. Le
point de connexion entièrement électronique constituait-il une
solution vraiment valable pour l’avenir ? Il fallait se poser la
question. On notera que cette voie avait été aussi explorée par
l’Administration suédoise des téléphones, par Philips aux Pays-Bas
et même par IBM qui n’avait cependant comme objectif que la réalisation
de centraux téléphoniques privés. Pour
être complet, mais sans entrer dans trop de détails techniques, il
nous faut dire un mot des organes de commande électroniques eux-mêmes.
Si les technologies utilisées par les Bell Labs dans les premières réalisations
expérimentales furent vite dépassées, le principe de base de la
commutation électronique, énoncé et développé par Amos E. Joel à
la fin des années 1950, la commande par programme enregistré,
demeurait toujours valable ; cependant, un problème important n’était
pas encore clarifié : celui de la sécurité de fonctionnement de ces
organes de commande. Les Bell Labs avaient opté, au départ, pour deux
calculateurs centraux fonctionnant en micro synchronisme, chaque
calculateur pouvant supporter toute la charge à lui seul. En cas de défaillance
de l’un des calculateurs, l’autre prenait immédiatement sa place,
assurant ainsi une parfaite continuité de fonctionnement de
l’ensemble du système. Mais les problèmes techniques à résoudre étaient
délicats. Dans
les premières maquettes réalisées au CNET, qui avaient
essentiellement pour but de vérifier et de tester les principes de
base, nous n’avions utilisé qu’un seul calculateur. Bien entendu
nous ne pouvions éluder le problème de sécurité de fonctionnement.
Je demandai alors à Pierre Lucas qui, je le rappelle, venait du département
Commutation du CNET, de réfléchir à cette question fondamentale.
Lucas proposa un nouveau concept pour assurer la sécurité de
fonctionnement des organes de commande : le partage de charge. Il
s’agissait, comme dans le domaine de la commutation classique, de répartir
la charge entre plusieurs organes fonctionnant indépendamment. Par
analogie avec les appellations en cours en commutation classique, nous
appelions ces calculateurs des multi enregistreurs. Ce principe du
partage de charge allait être adopté, par la suite, par tous les
constructeurs de centraux électroniques. Mais
il était nécessaire de vérifier la faisabilité et la viabilité de
ce concept de partage de charge. Pour ce faire, nous décidons de réaliser
rapidement, au département RME, une maquette d’autocommutateur
utilisant, comme réseau de connexion, de simples commutateurs Cross bar
CP 400, et un système de commande à multi enregistreurs électroniques.
Ce central expérimental dénommé Socrate (Système Original de
Commutation Rapide Automatique à Traitement Electronique) était opérationnel
au CNET à Issy-les-Moulineaux en 1963 ; il fut ensuite transféré et
mis en exploitation à Lannion au début de 1965. Il desservit
parfaitement plusieurs centaines de postes téléphoniques et demeura en
service jusqu’à la fin de 1972. Ainsi,
pour résumer, on peut dire que dans le courant de l’année 1962, la
situation était à peu près la suivante : -
Le CNET a réussi à mettre en service expérimental un système de
commutation entièrement électronique (point de connexion électronique
à couple de transistors PNP-NPN) ; -
Dans le cadre de SOCOTEL, les constructeurs de commutation, de leur côté,
font porter leurs efforts sur des systèmes semi électroniques (organes
de connexion dérivés du commutateur Cross bar, tels que le mini sélecteur)
ou quasi-électroniques (point de connexion à relais à tiges à
contacts scellés) ; -
Enfin, en ce qui concerne les calculateurs électroniques de commande,
le CNET innove en proposant et en expérimentant le principe du partage
de charge qui s’avèrera une très bonne solution pour la sécurité
de fonctionnement des futurs centraux électroniques. Il
est intéressant de noter qu’à cette époque toutes les études et
recherches en commutation électronique se rattachaient à ce qu’il
est convenu d’appeler la commutation électronique spatiale. Ce terme
signifie simplement que le chemin qui, dans un autocommutateur, relie un
circuit entrant à un circuit sortant peut être matérialisé dans
l’espace à travers les contacts d’un certain nombre de relais (électromécaniques
ou électroniques). En 1962, seul le British Post Office expérimente un
système basé sur le principe de la commutation temporelle (Highgate
Wood - Londres). On se rappellera qu’en commutation électronique
temporelle, le signal n’emprunte pas un chemin ayant une réalité
physique, tangible en quelque sorte, mais une sorte de voie virtuelle
temporelle représentée par un intervalle de temps d’un système
multiplex à répartition dans le temps. Telle
est donc, au cours de cette année 1962, l’état des recherches et des
travaux sur les systèmes de commutation électronique destinés à la
desserte du réseau téléphonique français. Il n’est encore question
que de commutation électronique spatiale. 1962
: une nouvelle année charnière. Création du Centre de recherche du
CNET à Lannion. Lancement d’un programme de commutation électronique
temporelle. Pour
comprendre la suite des événements, il faut se reporter à l’année
1960 et faire un détour par la Bretagne. Le 19 mai de cette année, M.
Michel-Maurice Bokanovski, ministre des Postes et Télécommunications,
pose la première pierre du futur Centre de recherches du CNET à
Lannion. On sait que Pierre Marzin pensait, depuis plusieurs années déjà,
faire quelque chose d’important pour sa région natale à laquelle il
était très attaché. Tout
avait commencé, en fait, par un décret du Gouvernement, en date du 30
juin 1955, qui instituait une procédure visant à favoriser la décentralisation
des établissements publics. Une commission, présidée par M. Surleau,
Conseiller d’Etat, fut chargée de procéder à un inventaire des
services publics susceptibles de faire l’objet d’une décentralisation.
Le cas du CNET est examiné le 27 février 1957 par ce comité qui “émet
le vœu que soient implantés, dans une région de province à déterminer
par la direction du CNET, des éléments attractifs de cet établissement”.
Avec l’appui de René Pleven, P. Marzin fait pencher la balance en
faveur de la Bretagne et, plus précisément, de Lannion. Une décision
de principe est prise par le Gouvernement le 20 décembre 1958. P.
Marzin ne perd pas de temps
puisque, dès le mois de mars 1959, les premiers éléments du département
Essais en Vol du CNET s’installent dans les baraquements provisoires,
près de l’aérodrome désaffecté de Lannion. Mais la construction
des grands bâtiments du Centre se révèle, pour des raisons
techniques, plus difficile et plus longue que prévu. Pour ne pas
retarder l’opération de décentralisation, P. Marzin décide alors de
faire construire rapidement des bâtiments plus légers. Ces bâtiments
seront disponibles en septembre 1961 et les premiers éléments des
laboratoires du CNET commenceront à s’y installer en octobre, ainsi
que ceux du laboratoire commun de Socotel N’oublions
pas également que c’est au cours de cette année 1961 qu’est lancée
la construction de la station de télécommunications par satellites de
Pleumeur-Bodou. Cette construction sera menée en un temps record : les
bulldozers n’étaient entrés en action dans la lande bretonne qu’en
octobre 1961, mais dans la nuit du 11 au 12 juillet 1962 la station de
Pleumeur-Bodou sera la première à capter les images de télévision
transmises par le satellite Telstar. L’opération
Lannion prenait corps ; toutefois, le Centre de recherches du CNET à
Lannion n’était encore que très embryonnaire. Tout au début de
l’année 1962, P. Marzin me demande de diriger l’opération de décentralisation
du CNET à Lannion ; je lui réponds affirmativement, malgré, il faut
le dire, les sourires et le scepticisme que suscitent les projets de
Marzin en Bretagne. J’indique au directeur du CNET que, pour réussir
cette décentralisation assez téméraire, il faut bien entendu affecter
à l’opération des moyens humains et financiers importants, mais
qu’il faut surtout pouvoir attirer à Lannion des ingénieurs et des
techniciens de grande valeur. En 1958, le gouvernement français avait déjà
souligné, comme nous venons de le rappeler, la nécessité de décentraliser
des éléments attractifs du CNET. Certes, il y avait déjà les télécommunications
spatiales, avec Pleumeur-Bodou, ce qui était un élément très
important pour l’image du CNET. En ce qui concerne plus spécialement
les laboratoires de recherches, il me paraissait indispensable
d’engager le nouveau centre du CNET à Lannion dans des recherches de
pointe, de high-tech comme on dirait aujourd’hui. Je demande à P.
Marzin, tout en étant responsable de l’opération Lannion, de
conserver la direction des recherches en commutation électronique pour
l’ensemble du CNET. Mais je propose en même temps de transférer et
de développer à Lannion les recherches de pointe dans cette
discipline, c’est à dire, en fait, les recherches en commutation électronique
temporelle numérique auxquelles nous avions commencé à réfléchir
avec André Pinet En dehors de la commutation, il fallait également un
programme attractif en transmission : dans mon esprit il s’agissait
d’engager des recherches sur les transmissions numériques à hauts débits
et sur de nouveaux services, tels que le visiophone. C’est Emile
Julier qui fut chargé de ce secteur. D’autres programmes de pointe
furent également lancés au Centre de recherches de Lannion, en
particulier dans le domaine de la reconnaissance et de la synthèse de
la parole. Mais
le programme phare du CNET à Lannion devait être, à mon sens, la
commutation électronique temporelle. Cependant, pour parvenir dans ce
domaine au développement et à la mise au point de systèmes vraiment
opérationnels et susceptibles d’être ensuite fabriqués en série,
j’estimais qu’il était indispensable de pouvoir transférer
rapidement les résultats de nos études à une entreprise chargée du développement
industriel. Etant donné l’éloignement de Lannion, il me paraissait nécessaire
pour être efficace que cette unité soit située à proximité même
des laboratoires du CNET. P. Marzin en était également persuadé : il
demanda alors à Ambroise Roux, président du groupe CGE d’installer
à Lannion une antenne technique ; ce seront d’abord des éléments du
Centre de recherches de la CGE à Marcoussis et une antenne du département
Transmission de la CIT ; puis sera créée, au début de 1966, une entité
indépendante, la Société Lannionnaise d’Electronique (SLE). Il
faudra aussi, le moment venu, organiser sur une base réaliste le
transfert technique entre le CNET et l’industrie. Pour ma part, je
pensais que la solution la plus efficace était de transférer non
seulement des dossiers, mais aussi des hommes et même les meilleurs.
C’est ce qui sera fait, en particulier grâce à François Tallegas
qui passera du CNET à l’industrie pour prendre, en 1966, la direction
de la SLE et le développement industriel des équipements de
commutation électronique temporelle. Toutefois,
à la fin de l’année 1962, nous n’en sommes pas encore là. La
première tranche des bâtiments définitifs du CNET à Lannion ne sera
achevée qu’en avril 1963 : les services du CNET logés dans les bâtiments
provisoires pourront emménager en mai et en juin. Les locaux du Centre
de recherches de Lannion seront inaugurés officiellement par le
ministre des Postes et Télécommunications, M. Jacques Marette, le 28
octobre 1963. C’est également en 1963 que s’installent à Lannion
les premiers éléments de l’antenne de la CGE. Ainsi,
à la fin de l’année 1963, grâce à l’installation de laboratoires
du CNET à Lannion et à la présence, à proximité de ces
laboratoires, d’une unité de développement industriel, un nouvel élan
allait pouvoir être donné à l’ensemble du programme de commutation
électronique du CNET. J’ai
eu l’occasion de rappeler au cours du colloque organisé en mai 1995,
dans le cadre du cinquantenaire du CNET, que celui-ci s’était engagé
très tôt dans les études et recherches sur la modulation par
impulsions et les systèmes multiplex à répartition dans le temps :
les premières réalisations remontent en effet à 1947. Mais jusqu’au
début des années 1960, le CNET n’avait en vue que les problèmes de
transmission ; d’autre part, la technique des systèmes à modulation
par impulsions et codage (MIC) n’était pas encore opérationnelle. Le
premier équipement de transmission MIC sera le système T1 à 24 voies,
mis au point par les Bell Labs et construit ensuite en série, à partir
de 1962, pour les liaisons entre les centraux téléphoniques des
grandes agglomérations comme New-York, Chicago, etc. Il
faut cependant signaler, en commutation, une expérience intéressante,
qui donna lieu à des démonstrations expérimentales aux Bell Labs en
1958. Il s’agissait d’une maquette dénommée ESSEX (Experimental
Solid State Exchange) qui comprenait un ensemble de concentrateurs de
lignes, de type temporel (concentrateurs à 24 voies MIC desservant 256
voies téléphoniques). Chaque voie téléphonique pouvait être connectée
à chaque voie téléphonique du même concentrateur, ou d’un autre
concentrateur, par l’intermédiaire d’un réseau central de
connexion utilisant des portes électroniques à semi-conducteurs. Cette
maquette était l’œuvre d’une équipe dirigée par un homme
remarquable, H. E. Vaugham. Mais, comme nous l’avons vu précédemment,
les Bell Labs ne poursuivirent pas le développement dans cette voie ;
ils donnèrent la préférence aux équipes dirigées par R. W.
Ketchledge qui travaillaient à la mise au point d’un système en
commutation spatiale (ESS1) dont la première expérimentation aura
lieu, ainsi que nous l’avons rappelé, à Morris, près de Chicago, en
novembre 1960. Pourquoi cette préférence ? Peut-être parce que, en
1957-1958, la technologie des semi-conducteurs n’était pas encore
suffisamment développée (les circuits intégrés ne commenceront à être
utilisés qu’au début des années 1960), peut-être aussi parce que
Ketchledge, qui avait un tempérament de chef de commando, l’avait
emporté sur son collègue Vaugham, quitte à piétiner à mort (trample
to death) le problème de la commutation électronique (voir le livre de
John Brooks déjà cité) ! Au
CNET, André Pinet et moi-même réfléchissions sur la façon dont nous
pourrions parvenir à résoudre de manière satisfaisante, sans le piétiner
à mort, le problème des systèmes de commutation entièrement électroniques.
L’expérience du British Post Office, à Highgate Wood, n’était guère
encourageante. En revanche, la réalisation de la maquette ESSEX en 1958
par les Bell Labs, bien qu’elle n’ait pas eu de suite, nous
paraissait très intéressante. Pour
compléter ces propos, je rappellerai que je connaissais bien A. Pinet
avec qui je travaillais, depuis une quinzaine d’années déjà, sur
les systèmes à modulation par impulsions, analogiques d’abord (nous
avions réalisé un premier système multiplex temporel à 24 voies en
1947), numériques ensuite (on disait alors modulation codée, par
transposition de l’expression anglaise Pulse Code Modulation). Mais il
ne s’agissait, à cette époque, que de recherches sur les systèmes
de transmissions. Durant son passage au département RME, A. Pinet étudiera
plus spécialement des systèmes de circuits logiques rapides, dans le
cadre de la réalisation du calculateur transistorisé Antinéa. L’expérience
et les connaissances acquises au cours de cette quinzaine d’années
nous seront très utiles lorsque nous nous engagerons dans les
recherches sur la commutation électronique temporelle numérique. Je
voudrais simplement, au passage, rendre hommage aussi à Paul Gloess,
ingénieur contractuel au CNET. P. Gloess, qui était un ancien ingénieur
du LCT (Laboratoire Central des Télécommunications) nous a fait
profiter, pendant toute cette période, de l’expérience précieuse
qu’il avait acquise dans les techniques d’impulsions. En
1962, A. Pinet, qui a accepté de me suivre au CNET à Lannion, devient
mon adjoint direct pour la commutation électronique temporelle. Sous sa
direction, un nouveau département est créé : le département CTI
(Commutation et Traitement de l’Information) qui va prendre en charge
tout le programme de commutation électronique temporelle en cours d’élaboration
à cette époque. 1963-1966.
Développement au CNET du programme PLATON. Premières réalisations expérimentales.
Conception d’un futur réseau intégré. Nous
rappellerons, à ce propos, que l’ensemble des recherches du CNET et
de SOCOTEL en commutations électroniques spatiale et temporelle avait
pour objectif la définition et la réalisation d’un système de
commutation électronique “cohérent”, sinon unique, qui fut désigné
par le sigle E1. Le programme E1 comportait en fait trois composantes :
E10 en commutation temporelle à moyenne capacité (projet Platon, voir
ci-après), E11 en commutation spatiale (projet Périclès notamment) et
enfin E12, qui concernait essentiellement un système de commutation électronique
à grande capacité, piloté par deux calculateurs électroniques CS 40
dérivés de l’IRIS 80 de la CII. Le projet E12 avait été confié au
GIE Citerel rassemblant la CIT et la Société des Téléphones
Ericsson. En 1972, Citerel sera absorbé par la SLE qui deviendra
SLE-Citerel. Le projet E12 donnera lieu à un certain nombre de réalisations
mais qui se limiteront finalement à des centres de transit à grande
capacité. Dans tout ce qui suit, nous n’évoquerons que le projet
Platon et toute la filière qui en découlera sous le sigle E10 puis,
plus récemment sous l’appellation de marque 1000.E10. C’est en
effet la filière de commutation électronique temporelle dérivée du
projet Platon qui s’imposera progressivement dans tous les domaines. Il
nous faut revenir à l’année 1962. A la fin de cette année, le département
CTI du CNET-Lannion élabore un grand programme de recherches en
commutation électronique temporelle. Ce programme se concrétisera en
1963 par le projet Platon, dont le sigle signifie Prototype Lannionnais
d’Autocommutateur Téléphonique à Organisation Numérique. A
la fin de 1963, le programme Platon est donc définitivement engagé.
Les objectifs affichés sont ambitieux, car il s’agit, pour les équipes
de Lannion, de bâtir un système de télécommunications intégrant à
la fois la commutation et la transmission. Nous avons vu qu’à cette
époque apparaissaient les premières liaisons MIC sur câble (système
T1 aux Etats-Unis, études et expérimentations au CNET, en France).
Commutation et transmission auront désormais parties liées. Mais pour
réussir ce pari stratégique, il fallait partir sur des bases et des
normes communes à la transmission et à la commutation. En
transmission, les ingénieurs et techniciens des télécommunications
ont toujours été habitués à des systèmes à base 12, bien connus
dans les techniques à courants porteurs. Cela explique, en particulier,
le choix américain d’un système MIC à 24 voies (2x12). Au CNET, les
ingénieurs du secteur transmission proposent un système de base à 36
voies (3x12). En commutation électronique temporelle, André Pinet et
moi-même estimons qu’il est bien préférable d’adopter des normes
répondant à des structures binaires. Nous retenons ainsi pour le
projet Platon un système MIC de base à 32 voies (2 à la puissance 5)
et à 8 moments par voie (2 à la puissance 3). Je
parviendrai par la suite à convaincre nos collègues transmetteurs
d’abandonner les systèmes à base 12 et d’adopter des normes
compatibles avec celles de la commutation temporelle. Mais, dans mon
esprit, il n’est pas question de promouvoir une norme purement
franco-française qui rappellerait certains événements du passé,
telle l’aventure du 819 lignes en télévision. Nous
prenons alors des premiers contacts avec nos collègues allemands de la
Bundespost ; après un certain nombre de discussions et d’échanges de
vues nous parvenons à élaborer une norme commune sur la base souhaitée
(32 voies, 8 moments). Nous engagerons ensuite d’autres contacts avec
nos collègues d’Italie, du Benelux et de Grande-Bretagne. Finalement
tous ces efforts seront récompensés et une norme commune pour les systèmes
MIC sera adoptée par la CEPT (Conférence Européenne des Postes et Télécommunications)
qui regroupe une vingtaine de pays européens. Mais cet accord ne sera
officiellement entériné qu’en décembre 1968, lors d’une conférence
plénière de la CEPT qui se tiendra à Paris. Quant à l’UIT (Union
Internationale des Télécommunications), elle reconnaîtra, en fin de
compte, en 1969, deux normes internationales, l’une correspondant aux
techniques américaines et japonaises (24 voies) et l’autre à la
technique européenne (32 voies). L’adoption d’une norme européenne
commune pour les systèmes MIC est un événement important : il préfigure
d’autres normalisations qui interviendront plus tard (notamment la
norme GSM pour les radiocommunications avec les mobiles). Ainsi, 1968
marque, en quelque sorte, un premier pas vers une future Europe des télécommunications. -
un réseau de connexion entièrement temporel et, fait nouveau en
commutation, sans blocage ; -
des organes de commande entièrement électroniques fonctionnant en
“partage de charge” (multi enregistreurs); -
des mémoires temporaires et permanentes ; -
des unités de raccordement d’abonnés qui prendront différentes
formes en fonction de l’évolution de la technologie ; -
une horloge et des dispositifs de synchronisation, etc. La
réalisation d’une première maquette expérimentale du système
Platon est alors lancée par le département CTI. Les choses iront
rapidement, puisque cette maquette sera opérationnelle dans les
laboratoires du CNET à Lannion à la fin de l’année 1965. Mais je
souhaite aller plus loin que la seule réalisation d’un central électronique
prototype. Les systèmes de transmission MIC étant appelés, à mon
avis, à se développer rapidement, je pense dès cette époque qu’il
faut envisager la réalisation d’un prototype de réseau intégré,
c’est à dire combinant transmission et commutation de type numérique.
D’autre part, il est bien évident que la commutation électronique
temporelle ne prendra tout son intérêt que dans le cadre d’un tel réseau,
qui évitera le passage par des moyens de transmission analogiques. Pour
concrétiser ces idées et ces concepts de base? A. Pinet présente dans
une note interne du département CTI ce que devrait être un réseau intégré
à l’échelle d’une zone locale. Cette note, en date du 21 juillet
1965, décrit de façon très détaillée (70 pages) “un projet
d’installation d’un ensemble de commutation temporelle intégré au
réseau téléphonique général dans la zone de Lannion”. C’est, à
ma connaissance, le premier document qui précise ce que représente ce
concept de réseau intégré (centres urbains, centres satellites reliés
à leurs centres de rattachement par liaisons numériques MIC, centre
nodal et liaisons MIC associées, centre de traitement des informations,
etc.). Quant à la structure même du cœur du système, elle comprend,
comme nous l’avons déjà mentionné, un réseau de connexion entièrement
temporel, sans blocage, commandé par un ensemble de processeurs
fonctionnant en partage de charge (multi enregistreurs). Ainsi, à la
fin de 1965, une première phase s’achève pour le projet Platon : une
maquette expérimentale est mise en service dans les laboratoires du
CNET et, en 1966, arrive la phase du développement de prototypes
industriels, suivie de la mise en exploitation des premiers centraux et
d’un premier réseau intégré de type numérique. 1966-1974.
Développement industriel du système Platon (filière E10). Mise en
exploitation des premiers centres (centraux urbains et centres de
transit) et d’un premier réseau intégré en Bretagne. Si
la SLE est alors le principal partenaire du CNET dans cette affaire, il
ne faut pas oublier cependant qu’existait à cette époque une petite
société, l’AOIP (en fait une coopérative ouvrière), impliquée,
elle aussi, dans les systèmes de commutation du réseau téléphonique
français. L’AOIP avait installé également une unité en Bretagne,
à Guingamp. L’AOIP faisait en outre partie des membres fondateurs de
Socotel. Nous avions décidé d’associer les équipes de l’AOIP aux
travaux de développement du système Platon en leur demandant, plus spécialement,
de nous apporter leurs idées et leur concours pour la réalisation des
unités de raccordement d’abonnés (URA) qui représentaient, au plan
matériel, une part importante de l’équipement d’un central. Il y
eut donc à cette époque une certaine émulation, sinon une
concurrence, sur cet équipement important, mais qui posait encore
certains problèmes dans sa version purement électronique. Comme on le
sait, l’AOIP disparaîtra quelques années plus tard, et finalement
seules resteront en piste la SLE et sa société mère qui deviendra
Alcatel-CIT. Je
ne rappellerai pas les débuts de l’industrialisation du système
Platon, mais seulement quelques dates : -
En février 1970, un premier centre urbain est mis en exploitation à
Perros-Guirec, avec 1000 abonnés raccordés. Il s’agit là de la
première réalisation mondiale d’un central téléphonique public en
commutation électronique temporelle numérique ; -
Le 16 juin 1970, Robert GALLEY, ministre des Postes et Télécommunications,
inaugure un nouveau centre Platon. Il s’agit alors d’un centre nodal
(commutation de circuits) installé à Lannion dans la zone industrielle
; -
En 1971, un centre urbain est installé à Lannion même. D’autre
part, des liaisons MIC sont en service entre le centre nodal de Lannion,
les centres urbains de Perros-Guirec et de Lannion, et certains centres
satellites (Pleumeur-Bodou, ZUP de Lannion, etc.). A la fin de l’année
1971, 5000 abonnés sont desservis par ce réseau intégré de type numérique
qui est le premier au monde en exploitation réelle. Mais
revenons un instant à l’année 1966. En effet, il me paraît intéressant
de rappeler que c’est au cours de cette année que se tient à Paris
(28 mars - 2 avril 1966) le premier grand colloque international sur la
commutation électronique. Si ce colloque prenait, en quelque sorte, la
suite des précédentes manifestations (symposiums privés des Bell Labs
en 1957 et 1963, conférence à Londres sous l’égide de l’Institute
of Electrical Engineers en décembre 1960), il était néanmoins
beaucoup plus ambitieux. Le colloque de Paris de 1966 réunit, en effet,
un millier de participants venus de 30 pays différents, 150
communications y furent présentées. La commutation électronique
temporelle fit l’objet d’un certain nombre d’exposés, mais il
convient de remarquer que seul le CNET eut l’audace de montrer des
photos d’un système de commutation électronique temporelle numérique
en état de marche (maquette expérimentale du central Platon). H. E.
Vaughan était présent au colloque, mais il n’évoqua pas le souvenir
de l’ESSEX et se contenta de faire un exposé sur la maintenance du
prototype ESS1 de Succasunna. Comme nous l’avons déjà indiqué, ce
colloque de 1966 marquait la naissance d’une véritable institution
internationale, l’ISS (International Switching Symposium) qui
permettra aux ingénieurs et chercheurs du monde entier de faire le
point périodiquement (tous les deux à trois ans) de l’état
d’avancement des techniques de commutation électronique. Après
1971, le programme Platon va continuer à se développer. Je citerai
notamment l’inauguration, le 18 juillet 1972, des centraux de Paimpol
et de Guingamp et des liaisons MIC associées. D’autres centraux
seront également mis en service dans le Trégor au cours de cette année
1972 (Plouaret, Trébeurden, Trégastel). Cet ensemble constitue donc déjà,
à la fin de 1972, un réseau intégré d’une certaine taille. Je
voudrais, à cette occasion, rendre hommage au directeur des télécommunications
de la région Bretagne de cette époque, Roger Légaré, qui nous a
apporté tout son concours et aussi sa compréhension bienveillante pour
la mise en place de ce premier réseau intégré. Rappelons
encore un autre événement survenu au cours de 1972 : l’inauguration
du centre de transit de Poitiers par Robert Galley, ministre des Postes
et Télécommunications, le 14 avril 1972. Dans son allocution, R.
Galley résumait ainsi la situation : “Mais où en sommes nous présentement
des options techniques dans cette future gamme d’autocommutateurs ? Le
système Platon, de commutation temporelle, nous apparaît tout à fait
adapté aux zones à faible densité d’abonnés et aux villes de
moyenne importance. Il est également certain que dériveront
directement de cette technique les centres de transit qui auront, dans
une première génération, une capacité d’écoulement du trafic égale
à celle de leurs homologues actuels électromécaniques. Restent les
centraux urbains à forte capacité, c’est-à-dire de 50 à 60 000
lignes d’abonnés, pour lesquels des expériences sont encore nécessaires,
avant de décider de la technique à retenir. Dès maintenant, en tout
cas, nous entrons effectivement dans la phase d’industrialisation de
la commutation électronique. Je citerai trois chiffres significatifs à
cet égard : en 1973, 2% de nos commandes de centraux porteront sur des
matériels électroniques ; en 1975, elles atteindront 10% et nous
disposerons alors de 100 000 équipements d’abonné en électronique.” Cette
inauguration marquait l’entrée de la commutation électronique
temporelle dans un domaine où elle allait s’imposer rapidement : les
centres de transit. Le 15 mai 1973, Pierre Messmer, Premier ministre, et
Hubert Germain, ministre des Postes et Télécommunications, inaugurent
le grand central téléphonique des Tuileries ; dans son allocution, H.
Germain tient à souligner en ces termes l’importance que représente
l’introduction des premiers centres de transit temporels dans les
grands réseaux urbains : “Je voudrais maintenant en venir à la
signification de cette manifestation au plan de l’avenir de notre réseau
de télécommunications. Le centre Tuileries marquera, en effet, une
date dans l’introduction, déjà entreprise dans le réseau français,
des techniques de pointe que représentent la transmission numérique et
la commutation électronique... L’insertion progressive de l’électronique
se déroule normalement et place la France dans une situation de premier
plan dans le monde. Grâce à la collaboration étroite entre le Centre
national d’études des télécommunications et les industriels du
secteur, des étapes importantes ont déjà été franchies chaque fois
que les problèmes techniques étaient résolus et, surtout, que la compétitivité
économique par rapport aux matériels classiques était démontrée.
Tel a été notamment le cas du système de commutation électronique
E10, qui apparaît particulièrement bien adapté à la desserte des
zones à densité téléphonique moyenne”. J’arrêterai
là ce rappel de quelques dates et de quelques événements
significatifs qui montrent qu’en 1974 le développement de la
commutation électronique temporelle en France était déjà largement
engagé. L’élaboration
du projet Platon, puis son développement, se sont effectués
rapidement. C’est le premier point qu’il me parait intéressant de
souligner. Je noterai simplement quelques dates : à la fin de 1965 une
maquette du système Platon est installée dans les laboratoires du CNET
à Lannion ; le développement industriel commence vers le milieu de
l’année 1966 et le premier central est mis en service à
Perros-Guirec tout au début de 1970. Il ne s’est donc écoulé guère
plus de quatre ans entre la réalisation de la première maquette et
celle du premier prototype. Ce
délai court est assez remarquable, si on le compare à d’autres. On
se souviendra, notamment, qu’aux Bell Labs la première maquette expérimentale
du futur système de commutation électronique ESS1 avait fait l’objet
de démonstrations en mars 1957 et que le premier prototype vraiment opérationnel
de l’ESS1 n’avait été mis en exploitation à Succasunna qu’en
mai 1965. Ce délai de plus de huit ans est donc presque le double de
celui constaté pour le projet Platon. Pourquoi cette rapidité de développement
? Quelle est la clé de cette première réussite ? Je pense que cette
question mérite que l’on s’y arrête quelques instants. Le
premier point concerne la conception même du futur système temporel.
Comme je l’ai déjà indiqué, A. Pinet et moi-même avions acquis, au
cours d’une quinzaine d’années de travail en commun, une bonne expérience
des techniques d’impulsions ; d’autre part, pendant son passage au département
RME, A. Pinet avait travaillé sur la conception et la réalisation de
circuits logiques rapides, transistorisés, dans le cadre de la réalisation
du calculateur électronique Antinéa. Enfin, Pierre Lucas avait définitivement
établi l’intérêt et les avantages d’organes de commande électroniques
fonctionnant suivant le principe du partage de charge. En 1962, nous
avions donc une vision claire de ce que devait être un système de
commutation électronique temporelle : un réseau de connexion entièrement
temporel et sans blocage, des unités de raccordement d’abonnés
permettant de concentrer le trafic de lignes entrantes à fréquences
vocales sur un groupe plus restreint de voies MIC, des organes de
commande électroniques fonctionnant en partage de charge, etc. Les
concepts de base étaient bien définis, nous pouvions nous engager
rapidement dans une phase de réalisation et d’expérimentation. Le
deuxième point est celui des composants à semi-conducteurs. Il faut se
souvenir que le concept de la modulation par impulsions et codage (MIC)
avait été énoncé par Reeves (Laboratoire Central des Télécommunications,
LCT) dès 1938 et que la théorie en avait été faite en 1947 par W. R.
Bennett aux Bell Labs. Cependant, le développement des systèmes MIC ne
sera possible que lorsque la technologie des semi-conducteurs
s’affirmera. Le transistor a été inventé aux Bell Labs en 1948,
mais le Bell System ne commencera à installer les premiers systèmes
MIC en transmission qu’en 1962 (système T1 à 24 voies). En
commutation électronique temporelle, la situation était encore plus
difficile. Nous avions pu réaliser, avec de simples transistors, les
calculateurs électroniques Antinéa et Ramsès. Pour espérer réaliser
économiquement un système de commutation électronique temporelle, il
nous fallait faire appel aux circuits intégrés qui commençaient à
apparaître en 1962-1963. Il y avait bien en gestation, au niveau du
gouvernement français, vers le milieu des années 1960, un Plan
composants comme il y avait eu un Plan calcul. Le CNET y participera
d’ailleurs. Mais, en ce qui me concerne, je fis savoir à P. Marzin
qu’il n’était pas possible, si l’on voulait réussir rapidement
l’opération Platon, d’attendre la fabrication de circuits intégrés
par l’industrie française. Marzin me donna carte blanche pour
rechercher et utiliser les circuits intégrés qui nous semblaient les
mieux adaptés à nos besoins. C’est ainsi que, grâce aux relations
industrielles du groupe CGE, nous avons pu disposer des tout premiers
circuits intégrés TTL (Transistor-Transistor Logic) de Texas
Instruments. Cependant, pour rendre la commutation électronique
vraiment compétitive au plan économique, il faudra attendre
l’apparition des circuits intégrés à grande échelle de type LSI
(Large Scale Integration) et même plus tard VLSI (Very Large Scale
Integration). Mais l’accès aux produits d’un grand fabricant
mondial de composants nous mettait d’emblée au niveau des Bell Labs,
ce qui était un facteur essentiel de compétitivité. La
troisième clé de la réussite du programme Platon réside dans
l’excellent processus de transfert des résultats de recherches du
CNET à l’industrie. J’ai déjà souligné l’importance de ce
point ; le fait que les laboratoires de recherches du CNET à Lannion
aient été situés à proximité même de l’unité de développement
industriel du groupe CGE, en l’occurrence la SLE, a été un élément
déterminant dans la réussite de l’opération et, en particulier,
dans la rapidité de développement du système E10. Ajoutons que les équipes
du CNET et de la SLE étaient jeunes et très motivées : elles avaient
l’ambition commune, pour prendre une expression propre aux alpinistes,
de réussir ensemble une première. Si,
en 1974, tous les problèmes ne sont pas encore résolus, le système
E10 est sur de bons rails et le train de la numérisation du réseau
français de télécommunications est en marche. Je rappellerai, à ce
sujet, que nous avions oeuvré pour l’adoption d’une norme européenne
commune aux systèmes MIC de transmission et de commutation et que cette
norme avait été officiellement entérinée par la CEPT, lors de sa réunion
tenue à Paris en décembre 1968. Cette norme constituait, en somme, le
socle sur lequel allaient s’édifier les futurs réseaux numériques
de télécommunications. Où
en est-on précisément en commutation électronique vers le milieu des
années 1970 ? Il est intéressant de noter, tout d’abord, que le
Bell System, grand promoteur de la commutation électronique spatiale
une dizaine d’années auparavant, prend rapidement le virage de la
commutation électronique temporelle, en commençant par les centres de
transit. Le 17 janvier 1976, est mis en service à Chicago, le plus
puissant centre interurbain du monde : ce centre est équipé du
système ESS 4, en commutation électronique temporelle, et peut écouler
550 000 appels à l’heure, soit une capacité cinq fois plus grande
que celle du système Crossbar correspondant (Crossbar n° 4). En ce qui
concerne les centres urbains, il faudra attendre le début des années
1980, avec la réalisation et la production en série d’une nouvelle
composante de la gamme ESS, l’ESS 5, qui pourra desservir, en
commutation électronique temporelle, aussi bien des zones à faible
densité (quelques milliers d’abonnés) que des grandes zones urbaines
(100 000 lignes). En
France, où en est-on à la même époque ? Le 21 juin 1975, la
Direction générale des télécommunications décide de lancer une
consultation mondiale pour la fourniture de systèmes en commutation électronique
spatiale. Six propositions sont reçues, trois sont sélectionnées lors
du Conseil restreint du 8 décembre 1975 (AXE suédois, D 10 japonais, Métaconta
d’ITT). Finalement,
deux systèmes sont retenus au cours du Conseil restreint du 13 mai 1976
présidé par le Président de la République : le Métaconta et
l’AXE. Cependant, la priorité d’un développement d’une technique
française de commutation électronique temporelle est réaffirmée. Les
trois premiers paragraphes du relevé de décision de ce Conseil
restreint sont ainsi rédigés : 1. La commutation électronique
sera systématiquement et exclusivement adoptée pour la création de
nouveaux centraux à partir du second semestre de 1978. 2. Le développement
d’une technique française de la commutation électronique temporelle
revêt un caractère prioritaire. Le secrétaire d’Etat aux Postes et
Télécommunications prendra les mesures nécessaires pour que les études
menées en ce domaine soient activement poursuivies. Dés maintenant, à
égalité de compétitivité, les commandes porteront sur les matériels
conçus selon cette technique. 3. En complément et dans l’attente de
la généralisation des matériels de commutation électronique
temporelle, le réseau sera équipé de matériels de commutation électronique
spatiale Métaconta et AXE. Cette
décision donnait l’impression, même si l’on considérait toujours
le développement de la commutation électronique temporelle comme
prioritaire, qu’en même temps, pour différentes raisons, on la
mettait quelque peu entre parenthèses. Certes, à cette époque
tous les problèmes techniques n’étaient pas encore réglés,
notamment en ce qui concerne les centraux à grande capacité : la
première génération du système E10 n’avait alors qu’une capacité
de l’ordre de 15 000 lignes. Cependant, dès 1977, la CIT lance une
version à plus grande capacité, environ 60 000 lignes, qui permettra
de satisfaire presque tous les besoins du réseau. Le premier équipement
de cette nouvelle génération est installé à Pékin, à la fin de
1980. En France, un premier central de ce type sera mis en service à
Brest en juillet 1981. Dans un article paru dans Les Echos le 19 octobre
1977, Jacques Jublin écrit : « La récente conférence
d’Atlanta a démontré que toutes les grandes compagnies s’orientent
désormais vers le "tout électronique". La technologie française
a trouvé des adeptes et des clients ». Dans
la préface d’un important ouvrage du CNET consacré à la commutation
électronique (GRINSEC,
La commutation électronique, Collection Technique et
Scientifique des Télécommunications, Editions Eyrolles, Paris (1980)),
je résumais ainsi la situation à la fin des années 1970 :
"Depuis 1978, la situation s’est clarifiée et le bien-fondé des
solutions d’avant-garde proposées par le CNET a été encore conforté
par le développement prodigieux de la technologie des semi-conducteurs
et l’apparition des microprocesseurs. En mai 1979, le colloque
international de commutation qui s’est tenu à Paris et qui a réuni
quelques 2 000 participants venus de très nombreux pays a confirmé
qu’un consensus général existait désormais en faveur de la
commutation électronique de type temporel." Comme
le souligna, au cours de ce colloque, Gérard Théry, Directeur général
des télécommunications : « Le développement de la
commutation électronique temporelle est maintenant devenu une réalité
par les décisions déjà prises ou imminentes dans la plupart des pays ».
Cette orientation irréversible vers la commutation électronique
temporelle apparaît nettement dans les chiffres. Ainsi, en France, le
nombre d’équipements de commutation temporelle commandés par la
Direction générale des télécommunications atteignait déjà, en
1980, 70% du nombre total d’équipements commandés. Parallèlement,
le développement rapide des systèmes MIC en transmission rendait de
plus en plus compétitive la commutation électronique temporelle et la
marche vers la numérisation complète des réseaux s’en trouvait accélérée.
Dans ce domaine, notre avance en commutation électronique temporelle
plaçait les télécommunications françaises en position de pointe. De
ce fait, le réseau français de télécommunications est devenu non
seulement le plus numérisé du monde, mais aussi l’un des plus
modernes. Epilogue Au
cours de cette même année, les Bell Telephone Laboratories dévoilent
leurs recherches en commutation électronique spatiale et montrent, en
fonctionnement, une première maquette expérimentale d’un central électronique
à "programme enregistré". Pierre Marzin, directeur du CNET,
décide alors d’engager immédiatement le Centre dans les recherches
en commutation électronique avec pour objectif d’aboutir à la réalisation
d’un premier système expérimental. Le département RME (Recherches
sur les Machines Electroniques) est créé dans ce but. A
cette époque, il n’est guère possible d’envisager autre chose que
la commutation électronique de type spatial. Le département RME et les
constructeurs associés dans le cadre de Socotel vont donc s’efforcer
de développer un système de commutation électronique spatiale. Le
CNET, conformément à la mission qui lui avait été confiée, réalisera
une première maquette d’un système entièrement électronique. Ce
sera le projet Aristote utilisant comme point de connexion électronique
un couple de transistors PNP-NPN. Ce
n’est qu’en 1962 qu’une nouvelle orientation stratégique est
prise par le CNET. Profitant de l’opération de décentralisation de
laboratoires du CNET à Lannion, puis, un peu plus tard, de
l’installation, à proximité même des laboratoires de ce nouveau
Centre, d’une unité de développement industriel de la Compagnie Générale
d’Electricité, la SLE (Société Lannionnaise d’Electronique), je décide,
en accord avec P. Marzin, de lancer un grand programme de recherches en
commutation électronique temporelle. Ce sera le projet Platon
(Prototype Lannionnais d’Autocommutateur Téléphonique à
Organisation Numérique). J’ai
rappelé comment s’est déroulé le projet Platon et comment, dans des
délais relativement courts, un premier central prototype avait été
mis en exploitation, au début de 1970, à Perros-Guirec. J’ai rappelé
aussi comment s’était poursuivi, à ses débuts, ce programme de
commutation électronique temporelle : mise en service en 1972
d’un premier centre de transit à Poitiers, réalisation, en 1972 également,
d’un premier réseau intégré (commutation électronique temporelle
et liaisons MIC en transmission) dans la zone Lannion – Guingamp –
Paimpol, etc. Mais
en 1975, la stratégie élaborée par le CNET et le groupe CGE en vue du
développement d’un système de commutation électronique temporelle
français, ne dépendant pas de licences étrangères, paraît remise en
cause. Une grande consultation mondiale est lancée dans le domaine de
la commutation électronique spatiale. La CGE, qui craint que le développement
de la commutation électronique temporelle soit sérieusement différé,
répond à l’appel d’offres en proposant d’une part une solution
basée sur le système D10 de NEC (Nippon Electric Corporation) et,
d’autre part, l’AXE de L. M. Ericsson. Mais la CGE sera écartée de
cette seconde solution au profit de Thomson. En effet, le Gouvernement a
décidé, suivant l’expression de l’époque, de franciser la société
LMT et la Société des Téléphones Ericsson en les faisant racheter
par Thomson. Quant à la solution dérivée du D10 japonais elle ne sera
pas retenue. Finalement, en mai 1976, au cours d’un Conseil restreint
présidé par le Président de la République lui-même, il est décidé
d’équiper le territoire français de deux systèmes de commutation électronique
spatiale : le Métaconta du groupe ITT et l’AXE de L. M.
Ericsson. On remarquera au passage que le système Métaconta est la
propriété de la CGCT, société qui demeure alors dans le giron du
groupe ITT, ce qui complique encore les choses. Toujours
est-il (ironie de l‘histoire !) que l’on se croirait revenu 20
ans en arrière, lorsque l’Administration française des PTT décidait
d’adopter, pour l’équipement du territoire français en systèmes
de commutation Crossbar, le
Pentaconta du groupe ITT et le CP 400 sous licence du groupe L. M.
Ericsson. En outre, la société LMT, estimant que la commutation électronique
temporelle l’emporterait définitivement à plus ou moins brève échéance
sur la commutation électronique spatiale, ne voulait pas demeurer en
dehors de la course et décidait de développer son propre système
temporel, le MT. La situation du groupe Thomson était donc assez
complexe puisque Thomson avait à développer et à produire cinq systèmes
différents : les deux Crossbar (Pentaconta, CP400), les deux systèmes
de commutation électronique spatiale (Métaconta de CGCT et AXE qu’il
fallait franciser) et enfin le système temporel MT de l’ancienne société
LMT. La
situation ainsi créée dura quelque temps, mais un événement très
important survient en 1983. Jacques Darmon a fort bien analysé cet événement
dans son ouvrage ( Le grand dérangement - la guerre du téléphone,
éditions Jean-Claude Lattès, Paris 1985) :
: "1976 : Paul Richard, Président
de Thomson, fortement encouragé par Gérard Théry, Directeur général
des télécommunications, et Jean-Pierre Souviron, Directeur des
affaires industrielles à la DGT, met fin aux accords qu’il avait signés
en 1969 avec la CGE et décide de réintroduire son entreprise dans
l’industrie téléphonique. Novembre 1983 : Alain Gomez, nouveau
Président du groupe Thomson, signe un accord avec Georges Pébereau,
Directeur général de la CGE, et lui cède toutes ses activités de télécommunications
civiles…. Pourquoi ce renoncement ? La raison la plus
importante est sans doute la moins connue du public. Au lieu de
consacrer l’ensemble de ses moyens techniques et financiers au développement
du système MT, Thomson les a dispersés sur cinq systèmes différents
de commutation : les deux produits électromécaniques qui
existaient dans les filiales rachetées d’ITT et d’Ericsson, puis
les deux produits de commutation spatiale de ces deux entreprises,
produits qu’il a fallu franciser, enfin le projet principal, le système
MT de commutation numérique. Cette accumulation de développements
simultanés ne pouvait conduire qu’à la catastrophe. Des équipes
dispersées, un éparpillement des moyens disponibles, des retards et
donc des coûts supplémentaires. C’est par centaines de millions de
francs qu’il faut mesurer l’effet de cette absence de priorité. Qui
en est le responsable ? L’Administration qui a commandé ces cinq
produits ? L’industriel qui n’a pas su (ou n’a pas pu)
refuser et faire prévaloir les impératifs de gestion ? On touche
là du doigt un des drames de notre industrie française, industrie
assistée et dépendante. " J.
Darmon souligne bien dans ce texte que Thomson considérait que son
projet principal était le système temporel MT. Cependant, dans le
domaine de la commutation électronique temporelle, Thomson partait avec
un certain retard sur des sociétés telles que CGE, Northern Telecom et
même ATT et L. M. Ericsson. Malgré tout, Thomson chercha par tous les
moyens à prendre place sur les marchés mondiaux en multipliant les
prises de commande du système MT. Mais ce système était encore loin
d’être complètement au point et il s’ensuivit, pour le
constructeur, de très graves difficultés, voire une véritable série
de catastrophes financières. Tout cela incita finalement Thomson à
jeter l’éponge dans le domaine des télécommunications civiles. J.
Darmon rappelle encore dans son ouvrage que " ce projet
(de fusion entre CGE et Thomson) fut préparé en secret par les
industriels au printemps de 1983, puis porté en juillet 1983 à la décision
des pouvoirs publics, car l’Etat était le seul actionnaire des deux
entreprises nationalisées, Thomson et CGE. Les PTT, informées très
tardivement, ont tenté de s’y opposer (mais en vain) ". J.
Darmon ajoute enfin : " Le Gouvernement, représenté
par Laurent Fabius, alors ministre de l’Industrie, non seulement a
accepté les propositions des deux présidents, mais également a
consenti à participer au financement de l’opération : 700
millions de francs de dotation en capital et 250 millions de francs de
crédits publics ont ainsi été consacrés à ce rapprochement en 1984 ". Les
accords de 1983 donnaient un poids très important au groupe CGE dans le
domaine des télécommunications civiles mais, en même temps, la CIT héritait
de tous les systèmes de commutation du groupe Thomson. Cependant, en
quelques années, la CIT devenue Alcatel-CIT, pôle français de
Alcatel-Télécom, parviendra à mettre de l’ordre dans cet ensemble
en concentrant ses efforts, ce que n’avait pu faire Thomson, sur le développement
d’un système de commutation temporelle multifonction et à grande
capacité, capable de répondre à tous les besoins des utilisateurs. Ce
système, commercialisé par Alcatel sous la dénomination 1000.E10, a
en effet les caractéristiques suivantes : 200 000 abonnés –
2048 MIC (60 000 circuits) – 25 000 Erlangs commutés, 2 000 000 TAHC
(tentatives d’appels à l’heure chargée). On est loin de la première
génération du système E10 (15 000 lignes) ou même de la deuxième
(60 000 lignes), mais ce qui est le plus remarquable, c’est que le
1000.E10 s’inscrit parfaitement dans la conception initiale du E10 :
réseau de connexion entièrement temporel (type T), multi enregistreurs
et processeurs en partage de charge, etc., alors que la deuxième génération
du E10 n’était plus complètement temporelle puisque le réseau de
connexion était du type TST (Temporel – Spatial - Temporel). C’est,
en quelque sorte, une brillante confirmation a posteriori du bien-fondé
du principe, des idées et des concepts qui avaient été mis en œuvre
par les pionniers du Far West breton lors du développement de l’ancêtre
commun de la filière E10, le projet Platon. Où
en est-on en 1997 ? On peut dire que le succès de la filière E10
a été largement confirmé. Alcatel, dans ses Références mondiales de
janvier 1997, donne quelques chiffres sur l’implantation et la
diffusion du système 1000.E10. En fait, il faudrait plutôt parler de
filière temporelle, car les données fournies par Alcatel intègrent un
certain nombre d’équipements encore en service, mais qui relèvent
des générations précédentes. Quoi qu’il en soit, les chiffres
montrent le remarquable développement de la filière temporelle. En
janvier 1997, on dénombrait ainsi, sous le vocable général 1000.E10 :
- 55 millions de lignes installées et 5 millions en commande. On
notera, en particulier, plus de 33 millions de lignes en France (dont
1,5 millions en commande) mais aussi 4,2 millions en Inde, 2 millions en
Chine, 1,6 en Pologne et en Afrique du Sud, 1,1 millions en Russie, 1
million au Chili, etc. ; - en tout, le système Alcatel 1000.E10 était
implanté à cette date dans 88 pays et desservait 107 clients (fixe et
mobile). L’histoire
de la commutation électronique temporelle en France – on pourrait même
parler d’aventure – est donc assez exemplaire à plus d’un titre.
On remarquera aussi qu’elle coïncide et accompagne la montée en
puissance d’un grand groupe industriel français de télécommunications
(Alcatel). Nous avons vu que, en 1983, Georges Pébereau avait réussi
à reprendre les activités de télécommunications civiles de Thomson,
ce qui renforçait considérablement le poids de la CGE dans le domaine
des télécommunications et lui donnait, notamment, une prééminence
absolue en commutation électronique temporelle. Cependant, la CGE
demeurait encore, à cette époque, un groupe industriel à caractère
essentiellement national. G. Pébereau, avec habileté et beaucoup de ténacité,
parviendra, après quelques tentatives infructueuses, à faire passer en
trois ans la CGE d’une vocation nationale à une vocation mondiale.
L’opération décisive sera l’accord passé avec le groupe ITT en
1986, aux termes duquel la CGE reprenait les activités de télécommunications
de ce groupe. Aujourd’hui,
Alcatel-Alsthom qui a pris la suite de la CGE est devenue l’un des
tous premiers groupes mondiaux en télécommunications. Belle revanche
de l’histoire, si l’on se rappelle qu’au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale, les télécommunications françaises étaient dominées
par l’ITT et que la petite société française, la CIT, ne pesait pas
lourd face au géant américain. En
1976, les pouvoirs publics avaient estimé nécessaire que la France
dispose de deux groupes nationaux en télécommunications : la CGE
et Thomson. L’accord de 1983 entre les deux groupes mit fin à cette
stratégie et l’on s’achemina, comme on vient de le voir, vers un
seul groupe de taille mondiale dans le domaine des télécommunications
civiles, Alcatel-Alsthom. Un champion mondial au lieu de deux champions
nationaux, pour ne pas dire hexagonaux ? Chacun est libre d’apprécier
en fonction de ses convictions et de sa façon de percevoir l’avenir.
Mais il semble bien, au moment où la dimension planétaire des télécommunications
s’accentue et où la mondialisation s’impose, que la France avait
intérêt à disposer d’un groupe puissant dans ce domaine essentiel
de l’économie et qu’il était peut-être présomptueux pour notre
pays de prétendre à la présence sur son territoire de deux leaders
mondiaux dans ce même domaine. Annexe 1 Quelques
réflexions sur les délais et le coût du programme de commutation électronique
du Bell System Nous
avons vu que le délai qui s’est écoulé entre les premières
recherches des Bell Labs en commutation électronique (1947) et les
premières démonstrations d’un central électronique en laboratoire
(1957) a été d’une dizaine d’années et qu’il a fallu ensuite près
de quatre ans pour passer du laboratoire à un premier central en
exploitation (Morris – novembre 1960). Enfin, cinq ans s’écouleront
encore avant que le prototype opérationnel voie le jour (Succasunna –
1965). Il
est intéressant de citer, à ce propos, le témoignage d’un américain,
un écrivain spécialiste des milieux d’affaires, John Brooks, qui
dans un livre paru en 1976 et
intitulé Telephone. The first hundred years retrace l’histoire du téléphone
et du développement de l’AT&T. Brooks consacre plusieurs pages à
la question de la commutation électronique aux Etats-Unis. Voici
comment l’auteur résume les débuts de la commutation électronique
au Bell System : « Dans
le domaine de la technologie téléphonique, parmi toutes les nouveautés
merveilleuses des années 60 – comme les satellites, les positions
d’exploitation ultramodernes pour les opératrices, le visiophone –
celle qui a posé le plus de problèmes aux Bell Telephone Laboratories
(Bell Labs), et qui contre toute attente, s’avérera l’effort de
recherche le plus important de toute l’histoire du Bell System, fut le
développement d’un système de commutation électronique (ESS). « On
se rappellera que ce système avait été assigné comme objectif quand
le projet qui aboutit à l’invention du transistor fut lancé dans les
années 30. Ce miracle prévu ayant été accompli dans les années
1947–1948, des contraintes financières et la nécessité de
perfectionner le transistor lui-même entraînèrent des retards supplémentaires.
Au début des années 50, une équipe des Bell Labs s’attaqua sérieusement
à la commutation électronique ;
dès 1955, Western Electric s’y joignit en nommant cinq ingénieurs
de l’usine de Hawthorne pour collaborer à ce projet. Le président de
l’AT&T, Kappel, écrivait avec assurance dans son premier rapport
au Conseil d’administration : "Aux Bell Labs, le développement
d’un nouveau système de commutation électronique avance à grands
pas. Nous sommes certains que cela nous procurera de nombreuses améliorations
du service téléphonique et une meilleure efficacité. La première expérimentation
aura lieu à Morris (Illinois) en 1959." Peu de temps après,
Kappel estimait le coût global du projet à environ 45 millions de
dollars. « Mais,
progressivement, il devint évident que le développement d’un système
de commutation électronique commercialement utilisable – en fait un
autocommutateur téléphonique piloté par un calculateur – posait des
problèmes techniques infiniment plus importants qu’on ne l’avait
imaginé et que, par conséquent, le Bell System avait largement
sous-estimé et la durée et l’investissement nécessaires à
l’aboutissement du projet. L’année 1959 passa sans que l’essai de
Morris eût lieu : il fut effectué en novembre 1960 et révéla
l’ampleur de la tâche restant à accomplir. Au fur et à mesure que
le temps s’écoulait et que les coûts croissaient, l’inquiétude se
fit sentir à l’AT&T, et un début de panique s’empara des Bell
Labs. Mais le projet devait progresser – à cette époque
l’investissement était déjà trop important pour être sacrifié –
et, de toute manière, les prévisions de l’accroissement de la
demande du service téléphonique montraient que dans quelques années
viendrait le moment où, sans le bond procuré en vitesse et en
souplesse d’exploitation, le réseau national ne pourrait satisfaire
la demande. En novembre 1963, un système totalement électronique fut
mis en exploitation à la Brown Engineering Company à Cocoa Beach en
Floride. Mais c’était une petite installation et rien d’autre
qu’une installation expérimentale ne desservant qu’une seule
compagnie. Pour traiter de ce sujet dans le rapport annuel de 1964, le
ton du président Kappel était presque contrit : "Le matériel
de commutation électronique doit être fabriqué en masse et obéir à
des normes de fiabilité sans précédent… Pour produire ce matériel
économiquement et dans des délais rapides, des méthodes de production
de grande série doivent être développées, mais cela ne doit pas se
faire au détriment de la précision…" Une autre année s’écoula
et des millions de dollars furent à nouveau dépensés ; mais le
30 mai 1965, le premier central électronique commercial était mis en
service à Succasunna dans le New-Jersey. « Même
à Succasunna, seuls 200 parmi les 4300 abonnés de la ville purent bénéficier
initialement de la vitesse accrue et des services additionnels procurés
par la commutation électronique, comme la possibilité d’établir des
communications à trois abonnés et le transfert automatique des appels
entrants. Cependant, à partir de ce moment, l’ESS se mit en marche.
En janvier 1966, une seconde installation commerciale desservant 2900
postes téléphoniques était mise en service à Chase, dans le
Maryland. A la fin de 1967, de nouveaux bureaux ESS furent installés en
Californie, dans le Connecticut, le Minnesota, la Georgie, New York, le
Michigan, la Floride et la Pennsylvanie. A la fin de 1970, il y avait
120 bureaux, desservant 1,8 millions d’abonnés, 475 en 1974
desservant 5,6 millions d’abonnés. Mais le programme de développement,
quand on additionne tous les chiffres, se révéla avoir requis
l’effort phénoménal de 4000
hommes années au Bell Labs et il avait coûté non pas 45 millions mais
au moins 500 millions de dollars. » Brooks
ajoute que, de l’avis même de certains dirigeants de l’American
Telephone and Telegraph Company (AT&T), « l’erreur dans
l’estimation du volume de la tâche et du coût nécessaires avait été
la seule, mais phénoménale erreur, commise par les Bell Telephone
Laboratories dans cette affaire ». D’autres
critiques ont été adressées au Bell System, au sujet du développement
de la commutation électronique. On leur reprocha, en particulier,
affirme Brooks, « de s’être emparé du problème et de
l’avoir piétiné à mort (trample to death) ». « La
leçon à tirer de cette aventure technique - financière, conclut
Brooks, est peut-être que les problèmes scientifiques ne se résolvent
pas toujours de la meilleure manière en étant piétiné à mort. Peut-être
une approche plus délicate et plus souple, basée beaucoup plus sur la
créativité que sur la puissance des ressources humaines et financières,
aurait-elle permis un avènement plus rapide de la commutation électronique,
en faisant l’économie de millions ou de centaines de millions de
dollars pour le Bell System et ses abonnés ? Nul ne peut le dire. » Annexe II Situation
de la commutation électronique en Grande-Bretagne à la fin des années
1950 Rappelons
encore qu’une conférence internationale sur la commutation électronique
(Conference on Electronic Telephone Exchanges) avait été organisée à
Londres en décembre 1960. Le colloque des Bell Labs en 1957 était privé ;
à Londres, il s’agissait d’un colloque public organisé par l’Institute
of Electrical Engineers (IEE). Un autre colloque, privé, sera à
nouveau organisé par les Bell Labs en 1963. Puis un premier grand
colloque international sur la commutation électronique se tiendra, à
Paris, en mars 1966. C’était la naissance d’une véritable
institution, l’ISS (Electronic Switching Symposium) qui organisera régulièrement,
tous les deux ou trois ans, en Europe, en Amérique, ou au Japon, de
grands colloques internationaux sur ce thème de la commutation électronique. Que
dire de cette expérience britannique ? Elle était
vraisemblablement trop en avance sur les concepts et la technologie
disponibles tout au début des années 1960. La situation sera très
différente une dizaine d’années plus tard, lorsque l’on pourra
disposer non seulement de transistors performants, mais aussi de toute
une gamme de circuits intégrés à moyenne ou grande échelle. Le Post
Office reprendra alors ses études dans le cadre du projet System X.
Mais la route sera longue avant que ce système devienne vraiment opérationnel.
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