Lindustrie, une passion française Georges PEBEREAU, Pascal GRISET. Préface
de Thierry Breton. Paris, PUF, 2005. L'AHTI proposera dans un prochain bulletin une analyse de cet ouvrage suffisamment riche pour être la source de débats potentiellement passionnants, voire polémiques. Cependant, il nous est apparu pertinent de faire appel dès à présent à un témoin particulièrement bien placé, Pierre Bilger, qui nous a fait lamitié de nous autoriser à reproduire son analyse sur cet ouvrage, disponible sur son BLOG ( www.blogbilger.com) et dans notre bulletin N° 10
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Lanalyse de Pierre Bilger L'industrie, une passion française est le titre
magnifique que Georges Pébereau et Pascal Griset ont donné à leur livre qui vient
d'être publié avec une préface de Thierry Breton qui était encore,
quand il la rédigée, président de France Telecom. |
| Georges Pébereau est un homme daction et un meneur dhommes qui a
côtoyé tout ce qui a compté en politique et dans léconomie pendant quarante ans.
Cest un entrepreneur que je connais depuis vingt ans et pour qui jai un
profond respect. Il a aussi été à bien des égards un de mes modèles. Il ajoute
plus loin : Homme de fortes convictions, Georges Pébereau durcit souvent le trait
pour mieux mettre en exergue les moments essentiels de sa vie de dirigeant. Il y a certes
parfois de la passion, beaucoup de passion mais, avec son style tout personnel, il nous
fait comprendre tous les ressorts de son style de management empreint de précision,
danticipation, de prudence et daudace. En un mot, ce qui fonde un capitaine
dindustrie moderne et patriote. Et il conclut : A
lissue du cheminement de ce livre, on est une fois de plus convaincu que ce qui
constitue le socle de lentreprise, ce sont ses hommes et leurs leaders. Ce sont ces
valeurs que jai apprises à titre personnel de Georges Pébereau. Je dois vous prévenir
demblée. Comme Thierry Breton, jai admiré et jadmire Georges
Pébereau. En juin 1982, il ma recruté dans son équipe à la tête de ce qui
était à lépoque la Compagnie Générale dElectricité (CGE), devenue depuis
Alcatel, et ma appris le métier industriel. Pendant quatre ans, jusquà ce
quil soit démis de ses fonctions en juillet 1986 et remplacé par Pierre Suard,
jai participé, sous son autorité, à ce qui a été lune des plus grandes
aventures industrielles françaises dont toutes les potentialités nont
malheureusement pas pu être exploitées par la suite. Ensuite nos parcours ont divergé,
mais, dix-sept ans plus tard, quand jai connu lépreuve en 2003, Georges
Pébereau a été le seul à
mapporter un soutien public dans Le Monde, pour défendre
lhonneur dun homme qui, quelles que soient les erreurs que, comme beaucoup il
a certainement commises, ne mérite pas le procès expéditif qui lui est fait. Je ne suis donc pas en position de faire une critique
objective de son livre et je revendique, dès lors quil sagit de lui, un
certain droit à la complaisance ! Pour autant, je suis convaincu que tous ceux qui le
liront, quils aient ou non participé à laventure, la trouveront
passionnante. Louvrage présente dabord, dans la forme, une originalité intéressante Pour lécrire, Georges Pébereau sest associé avec Pascal Griset qui est professeur duniversité et qui dirige le Centre de Recherche en Histoire de lInnovation de Paris IV-Sorbonne. Mais il ne sagit pas dun dialogue qui pourrait disperser lattention. Le livre est rédigé, si jose dire, à deux voix et la continuité du texte nest pas rompue, même si une différence typographique permet didentifier les passages de relais. Lintérêt de cette démarche est de compléter le
récit nécessairement subjectif de Georges Pébereau par la prise de distance
qui est le propre de luniversitaire, de sorte que le livre ne constitue pas
seulement un témoignage, mais deviendra certainement un document de référence sur
certains des épisodes, décisifs pour lhistoire industrielle du pays, qui y sont
racontés. Pratiquement, ce qui est avant tout la biographie
industrielle de Georges Pébereau commence par son recrutement par Ambroise
Roux et son entrée à la CGE en 1968 et se termine par le non renouvellement de son
mandat de Président le 19 juillet 1986. Le parcours public antérieur au contact du
Général De Gaulle et de Georges Pompidou, tout aussi passionnant, nest
malheureusement évoqué que trop brièvement et les épisodes qui ont suivi son départ
ne le sont pas davantage. Un épilogue et une conclusion permettent néanmoins aux deux
auteurs de prendre du recul et de donner leur analyse et leur interprétation de cette
période déterminante de notre histoire industrielle sans sinterdire in fine un
coup de projecteur sur les évènements les plus récents où leur point de vue,
certainement stimulant, nest pas toujours nécessairement aussi convaincant et
peut-être empreint dun pessimisme excessif. Pour moi, les chapitres III et IV qui décrivent le Yalta de lélectronique de 1969 et les chapitres X et XI qui relatent la conquête américaine dAlcatel avec le rachat des activités de télécommunications dITT en 1986 sont les plus fascinants. Bien sûr Georges Pébereau a eu beaucoup dautres réalisations à son actif, la mise en place dun processus de prise de contrôle de Framatome par la CGE, une gestion réussie de la nationalisation qui, au lieu de devenir dévastatrice comme elle aurait pu lêtre, est devenue une opportunité historique pour la CGE ou la constitution dune équipe exceptionnelle dont beaucoup des membres ont connu par la suite des parcours remarquables. Mais cest à loccasion de ces deux épisodes
majeurs que Georges Pébereau a poussé à son extrême ce que jai retenu
de lui de plus essentiel et ce que jai appelé, à son propos, dans mon propre livre
, la quintessence de la stratégie, ce mélange indissociable daudace dans la
pensée, de profondeur dans lanalyse des faits et des rapports de force, de sens de
la durée et de la patience, de subjectivité dans la négociation, de détermination dans
la conclusion et de prudence dans lexécution. Le livre montre, sans
exagération aucune, comment une vision stratégique, poursuivie avec détermination, peut
changer pour longtemps et pour le meilleur, le destin dune entreprise. LHistoire nous démontre quil ny a pas
de véritable gouvernance industrielle, au service de la prospérité et de la sécurité
des citoyens sans une implication forte du politique. A lheure actuelle, seuls les
Etats-Unis sont en mesure de faire concorder un espace politique doté dune
véritable vision et un espace économique unifié, prospère et dynamique. Cette
cohérence entre espace politique et espace économique est
aujourdhui plus quhier fondamentale, sauf à accepter daffronter les
nouveaux défis du siècle les mains liées. Si leuro a sans nul doute permis
dapporter des éléments de réponse à cette équation, ils ne sont que très
partiels. LEurope nexiste pas comme espace politique et les Etats membres ont
individuellement une taille insuffisante pour adosser de manière crédible et durable des
entreprises à vocation mondiale. Pour notre industrie, il est évidemment vital de
reprendre la main en matière de contrôle capitalistique, si cela est encore jouable,
mais ce redressement ne sera possible quà condition doffrir à nos
entreprises un marché domestique ancré sur un territoire politiquement cohérent
et dune dimension suffisante. Une telle évolution bousculerait bien des habitudes. La volonté de faire renaître en France une véritable ambition industrielle exprimée par le chef de lEtat devra se garder des molles politiques dune Europe à 25 mais ne pourra se restreindre à lespace national. Elle ne pourra se concrétiser sans doute, comme bien dautres tournants majeurs de notre histoire, que par une initiative forte prise par le couple franco-allemand. La définition dune politique industrielle commune, voire dune politique économique commune, autour, par exemple, dune délégation ministérielle franco-allemande, dotée de pouvoirs et de moyens et relevant directement de la tête de lexécutif pourrait sans nul doute poser les bases dune nouvelle époque. Un tel geste politique audacieux ne pourra venir que de Jacques Chirac. Nul doute que celui qui fut si proche de Georges Pompidou saura traduire dans la réalité contemporaine les exigences plus que jamais présentes de ce que Charles De Gaulle dénommait « lardente obligation ». Je ne sais pas si cet appel sera entendu du chef de lEtat ou du nouveau ministre de lEconomie, des Finances et de lIndustrie. Mais ce dont je suis certain que la question mérite dêtre débattue et que ce livre indispensable y contribue brillamment. |