Conférence de madame Edith Cresson

ancien Premier Ministre

          Mme Edith Cresson a été, entre 1981 et 1990, successivement ministre de l’Agriculture, du Commerce extérieur et du tourisme, du Redéploiement industriel et du  commerce extérieur, enfin des Affaires européennes, avant de devenir, de 1991 à 1992, Premier Ministre. Elle fut ensuite, de 1994 à 1999 Commissaire européen. Elle a en outre eu des responsabilités au sein du Parti socialiste.
            Mme. Cresson a accepté de prononcer, avant l’Assemblée générale de l’AHTI, le 9 juin 2009, une conférence portant sur son expérience en matière (d’innovations industrielles) de politique industrielle

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            Le président de l’AHTI rappelle la carrière de mme. Cresson et lui présente l’AHTI comme une réunion d’ingénieurs et d’historiens se préoccupant de l’histoire des TIC.

             Mme. Cresson (entend traiter des problèmes industriels et économiques de l’innovation, d’après son expérience acquise dans ses responsabilités de pouvoir politique)  estime que la situation industrielle en France est caractérisée, depuis longtemps, par un petit nombre de sociétés de taille mondiale et par la faiblesse des PME, contrairement aux Etats-Unis ou à l’Allemagne.

 La France est plutôt un pays d’ingénieurs que de commerçants ; chaque année un rapport au gouvernement attire, sans succès, l’attention sur les PME qui ne grossissent pas, alors que l’Allemagne connaît un bien meilleur résultat notamment grâce à sa politique de décentralisation.

            Une raison de cette situation provient de la culture élitiste dominante en France et du poids d’un système administratif qui ne favorise pas l’innovation. Un exemple en est donné par les voyages du Président de la République qui se fait accompagner seulement de représentants des grandes entreprises !

            La classe dirigeante n’a guère de culture scientifique. On préfère en France les hommes d’affaires aux industriels et les problèmes de l’industrie échappent au groupe dirigeant. Les experts sont bien consultés, mais ils ne sont pas écoutés. Le cas de B.Tapie en est un exemple. Le pouvoir préfère les courtisans à la compétence! Le phénomène de Cour est toujours très fort en France pays très centralisé et  le discours prévaut sur les réalisations.

            On constate une méconnaissance de l’évolution du monde, où les avancées scientifiques sont au contraire favorisées. Par exemple en Russie, ou en Allemagne où se multiplient les articles explicitant les progrès des connaissances à tous les publics.( Dans la plupart des grands pays, la force est considérée comme une condition de l’efficacité politique, par exemple pour la promotion des droits de l’homme, parce qu’elle induit le respect).

            Au niveau européen, la notion même de politique industrielle est refusée ! On ne veut ni champions nationaux ni champions européens, mais on tolère l’intrusion des Américains, comme dans le cas du projet d’alliance Pechiney-Alcan refusé et devenu un projet américain sans réactions de la Commission. Le cas de Schneider est un autre exemple. De même, on entend un discours sur le développement de l’Afrique qui ne se traduit jamais en projet politique.

            Le marché est devenu une idole, comme le consommateur, et on importe d’Asie des produits bon marché plutôt que de les produire. Seule l’aide humanitaire est valorisée.

            Il faut dire que le poids de la France au Parlement européen n’est plus celui des débuts de l’Europe. Ses députés sont absents et changent tous les cinq ans, alors que les autres pays jouent sur la durée, vingt ans au moins pour leurs députés qui de ce fait prennent le contrôle des groupes de travail. L’Allemagne est particulièrement efficace pour contrôler l’Union., alors que la France a peur et est prête à tout accepter. Dans les instances internationales, les Français sont présents à des postes de haut niveau où ils sont  étroitement surveillés mais ils sont peu nombreux aux échelons opérationnels et ils se retrouvent abandonnés à Bruxelles par l’administration française.

            L’Europe sait très bien récupérer les compétences négligées par la France. Les ambassadeurs étrangers n’hésitent pas à intervenir, mais pas l’ambassade de France qui sait que ses parlementaires sont pour la plupart peureux et absents. Quand tout est centré sur la Cour à Paris, le terrain européen est déserté. Il ne sert qu’à certains arrivistes qui y voient un moyen de « rebondir » après un échec. Quand Mme. Cresson était ministre de l’Europe, les voitures japonaises pullulaient. Elle a proposé d’imposer un quota, comme aux Etats-Unis, et elle a réussi à le faire accepter, malgré de violentes oppositions. Mais un ministre de l’Industrie n’a pas hésité à dénigrer les voitures françaises !

             Quand elle était à Matignon, c’était le temps de l’industrie informatique. Hewlett-Packard avait envie d’une alliance avec Bull. Mais l’administration financière, qui ignorait H-P et ne connaissait qu’IBM, a imposé une alliance avec ce dernier, dans des conditions bien moins bonnes ! C’est une opposition classique en France entre le Premier Ministre et la citadelle des Finances, qui profite de la grande ignorance de l’économie à l’Elysée, surtout préoccupé de projeter une image passéiste de la France rayonnant sur le monde.

            . En Europe, la France manque de lobbys structurés pour défendre ses intérêts, alors que l’Angleterre met toujours en avant ses intérêts nationaux et que l’Allemagne est toujours satisfaite des victoires remportées.

            Un exemple de refus d’innovation : Mme. Cresson soutenait, comme Premier Ministre, une invention du CNRS concernant un problème de batterie électrique et ayant reçue le soutien des institutions concernées. Mais la réponse de l’énarque en charge du dossier chez Edf a été : si le dossier était bon, il aurait déjà réussi ! Autre exemple, celui d’une invention soumise à Bruxelles qui attend six mois pour répondre, soit un délai qui tue la recherche.

            Pour faire avancer une innovation, il faut contourner les obstacles administratifs nationaux et européens. Par exemple, des banques arabes avaient demandé à s’installer en France et on s’est empressé de les décourager. Seules les Régions, qui ont acquis une certaines autonomie, peuvent apporter des solutions. Ainsi l’ADIT, structure innovatrice créée par Mme. Cresson pour soutenir les technologies émergentes, a trouvé des solutions avec les entreprises moyennes dans des Régions, telle le Nord/Pas-de-Calais qui avait défini auparavant ses priorités et qui l’a soutenu.

 Communication et déstabilisation sont les maîtres mots de nos concurrents en la matière.

            Les Pôles durables sont supposés favoriser l’innovation, mais ils sont placés sous le contrôle des grands groupes, qui ont tendance à exploiter les ¨PME, en dénigrant leur taille réputée inefficace ! Le côté compassé des administrations concernées limite aussi les possibilités des Pôles. Nos voisins européens, au lieu de subventionner les entreprises, préfèrent y détenir des participations, alors que, en France, il faut contourner les administrations.

            Mme. Cresson raconte l’expérience des « écoles de seconde chance » qu’elle a créée, quand elle était à la Commission européenne, et qui furent un succès, à Marseille notamment. Ce fut une initiative possible seulement en dehors du gouvernement.  De même, pour faire passer la taxe d’apprentissage, il a fallu la glisser dans un train de lois en catimini, tant l’inculture des décideurs politiques est grande.

            Aux Etats-Unis, chaque université dispose de sa chaîne de télévision où elle vante l’innovation. En Grande-Bretagne, la BBC soutient la recherche d’excellence. En France au contraire, on se heurte au refus des structures administratives et seules les chaînes locales ont quelques possibilités mal exploitées, de faire des émissions attractives sue l’innovation

            Un retour à la réalité de la guerre économique est devenu nécessaire dans une France où seules les Régions portent un certain espoir d’innovation. Il est certes plus facile d’aider les gros que les petits, mais les Régions ont maintenant la possibilité d’emprunter pour conduire une politique industrielle qui contournerait le système.. Elles peuvent se faire aider par des jeunes formés à l’exportation, aux Etats-Unis par exemple.

Madame Cresson arrête là son exposé et le président de l’AHTI ouvre la discussion.

 
P. Picard reconnaît l’existence de difficultés dans l’innovation industrielle en France, mais il pense qu’il y a aussi des espoirs de redressement. Il se demande ce qui motive le refus européen de champions industriels.

Mme. Cresson lui répond que l’idéologie anglo-saxonne porte son intérêt davantage sur les services que sur la production. Jamais elle ne s’interroge sur la régulation financière. Mais la France est absente pour défendre un autre point de vue. Les Allemands défendent seuls les intérêts de leur industrie haut de gamme, mais acceptent, comme les Nordiques, l’idéologie anglo-saxonne, pour garder leur place dans le club des membres de la Commission. Il s’est constitué ainsi une Cour autour des idées dominantes.

 J. Bellec rappelle que, à l’époque de l’OPA de H-P, Bull se comportait comme une société multinationale et qu’elle ne se préoccupait guère de la politique française. Aussi se demande-t-il pourquoi le gouvernement est intervenu dans cette stratégie d’alliances.

Mme. Cresson estime normal qu’un gouvernement se préoccupe des intérêts nationaux, même dans l’industrie.

 J. Ernest rapporte que, n’étant ni X, ni ENA et considéré comme étranger parce que passé par les Bell Labs avant d’entrer dans la recherche d’Alcatel, il a pu néanmoins défendre des programmes de recherche industriels comme en microélectronique. Il défendait une politique d’alliances, permettant justement de contourner les obstacles administratifs, notamment avec Siemens. Il ajoute qu’il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac et que la France a bénéficié de deux remarquables ministres de la Recherche, Pierre Aigrain et Hubert Currien, qui eux ont soutenu l’innovation.

Mme. Cresson salue ces deux grands ministres, qui lui paraissent cependant assez exceptionnels dans la classe politique française. L’Allemagne lui paraît plus positive, mais sans aller trop loin. La psychologie allemande lui semble d’ailleurs mal comprise en France, y compris sous ses aspects quelque peu chauvins. L’exemple des Jeux olympique est là pour nous rappeler que la France était sûre  qu’elle avait le meilleur dossier, avec le meilleur –et le plus cher- film de présentation et donc considérait comme inutile de faire davantage, alors que les Britanniques, avec un moins bon dossier, agissaient directement auprès de chacun des membres du Comité olympique

 P. Lestrade se demande ce qu’il est possible de faire, si vraiment l’action du Premier Ministre se heurte systématiquement à l’opposition de l’administration des Finances.. Comment faire prévaloir l’intérêt général du pays et non des intérêts particuliers ? On pourrait s’attendre à un verrouillage provenant des syndicats, non des énarques.

Mme. Cresson pense que les hauts fonctionnaires sont animés de bonnes intentions, mais que la réalité les dépasse souvent et leur fait prendre des positions erronées. Ainsi en 1939, le gouvernement avait demandé à Berliet de couvrir d’urgence le manque de chars de combat et l’industrie avait commencé à produire. Mais les Finances n’ont pas trouvé le moyen de financer les commandes et la chaîne de production s’est arrêtée ! Autre exemple, la carte scolaire, qui créait un mélange social bienvenu, s’est heurtée à des réticences au changement. Ou encore, le cas de Claude Sauter, nommé ministre, qui voulait réduire le nombre des fonctionnaires des Finances grâce à l’informatique et qui n’a pas tenu longtemps. Ou bien, le retour des armées coloniales qui n’ont pu se convertir dans la police, parce que le droit de grève n’était pas le même !

Mme Cresson a par exemple fait des propositions de suppression du ministère des Anciens combattants, mais sans succès.

 M. Atten se demande comment on peut expliquer qu’un pays aussi soumis à des contraintes administratives, comme vous le décrivez, peut demeurer parmi les grands pays du monde. Est-ce un problème historique ?

Mme. Cresson en voit la raison dans l’habileté des Français à contourner les obstacles administratifs pour demeurer parmi les meilleurs. Mais cela n’arrive pas toujours, parce que nous somme souvent trop autocentrés.

  J-P. Crestin, ingénieur de l’Armement, s’interroge sur l’absence de politique industrielle en Europe. Les échecs ont été nombreux dans les tentatives concernant l’informatique.

Mme. Cresson raconte que D de Villepin a demandé à H-P le remboursement d’une dette qui n’existait pas et que le problème n’a été résolu que grâce à un dialogue entre personnes concernées. Il y a une certaine constance en France de ne pas savoir se mettre à la place des autres. Comme ministre de l’Agriculture, mme. Cresson a eu l’occasion de visiter en Romagne, une région d’Italie alors sous gouvernance communiste, des caves produisant un vin très médiocre, mais qui était exporté aux Etats-Unis. Elle imagine l’accueil qu’elle aurait reçu en Provence si elle avait proposé de faire de même, parce qu’il y a chez nous un refus d’accepter la différence.

 P. Picard propose, compte tenu du temps, d’arrêter la discussion et il remercie Mme. Cresson qui a su captiver l’audience.