|
Conférence
de madame Edith
Cresson ancien
Premier Ministre |
|
Mme Edith Cresson a
été, entre 1981 et 1990, successivement ministre de l’Agriculture, du Commerce
extérieur et du tourisme, du Redéploiement industriel et du commerce extérieur, enfin des Affaires
européennes, avant de devenir, de 1991 à 1992, Premier Ministre. Elle fut
ensuite, de 1994 à 1999 Commissaire européen. Elle a en outre eu des
responsabilités au sein du Parti socialiste. | ![]() |
|
Le
président de l’AHTI rappelle la carrière de mme. Cresson et lui présente
l’AHTI comme une réunion d’ingénieurs et d’historiens se préoccupant de
l’histoire des TIC. La France est plutôt un pays d’ingénieurs que
de commerçants ; chaque année un rapport au gouvernement attire, sans
succès, l’attention sur les PME qui ne grossissent pas, alors que l’Allemagne
connaît un bien meilleur résultat notamment grâce à sa politique de
décentralisation. Une
raison de cette situation provient de la culture élitiste dominante en France
et du poids d’un système administratif qui ne favorise pas l’innovation. Un
exemple en est donné par les voyages du Président de la République qui se fait
accompagner seulement de représentants des grandes entreprises ! La
classe dirigeante n’a guère de culture scientifique. On préfère en France les
hommes d’affaires aux industriels et les problèmes de l’industrie échappent au
groupe dirigeant. Les experts sont bien consultés, mais ils ne sont pas
écoutés. Le cas de B.Tapie en est un exemple. Le pouvoir préfère les courtisans
à la compétence! Le phénomène de Cour est toujours très fort en France pays
très centralisé et le discours prévaut
sur les réalisations. On
constate une méconnaissance de l’évolution du monde, où les avancées
scientifiques sont au contraire favorisées. Par exemple en Russie, ou en
Allemagne où se multiplient les articles explicitant les progrès des
connaissances à tous les publics.( Dans la plupart des grands pays, la force
est considérée comme une condition de l’efficacité politique, par exemple pour
la promotion des droits de l’homme, parce qu’elle induit le respect). Au
niveau européen, la notion même de politique industrielle est refusée ! On
ne veut ni champions nationaux ni champions européens, mais on tolère
l’intrusion des Américains, comme dans le cas du projet d’alliance
Pechiney-Alcan refusé et devenu un projet américain sans réactions de la
Commission. Le cas de Schneider est un autre exemple. De même, on entend un
discours sur le développement de l’Afrique qui ne se traduit jamais en projet
politique. Le
marché est devenu une idole, comme le consommateur, et on importe d’Asie des
produits bon marché plutôt que de les produire. Seule l’aide humanitaire est
valorisée. Il
faut dire que le poids de la France au Parlement européen n’est plus celui des
débuts de l’Europe. Ses députés sont absents et changent tous les cinq ans,
alors que les autres pays jouent sur la durée, vingt ans au moins pour leurs
députés qui de ce fait prennent le contrôle des groupes de travail. L’Allemagne
est particulièrement efficace pour contrôler l’Union., alors que la France a
peur et est prête à tout accepter. Dans les instances internationales, les Français
sont présents à des postes de haut niveau où ils sont étroitement surveillés mais ils sont peu
nombreux aux échelons opérationnels et ils se retrouvent abandonnés à Bruxelles
par l’administration française. L’Europe
sait très bien récupérer les compétences négligées par .
En Europe, la France manque de lobbys structurés pour défendre ses intérêts,
alors que l’Angleterre met toujours en avant ses intérêts nationaux et que l’Allemagne
est toujours satisfaite des victoires remportées. Un
exemple de refus d’innovation : Mme. Cresson soutenait, comme Premier
Ministre, une invention du CNRS concernant un problème de batterie électrique
et ayant reçue le soutien des institutions concernées. Mais la réponse de
l’énarque en charge du dossier chez Edf a été : si le dossier était bon,
il aurait déjà réussi ! Autre exemple, celui d’une invention soumise à
Bruxelles qui attend six mois pour répondre, soit un délai qui tue la
recherche. Pour
faire avancer une innovation, il faut contourner les obstacles administratifs
nationaux et européens. Par exemple, des banques arabes avaient demandé à
s’installer en France et on s’est empressé de les décourager. Seules les
Régions, qui ont acquis une certaines autonomie, peuvent apporter des
solutions. Ainsi l’ADIT, structure innovatrice créée par Mme. Cresson pour
soutenir les technologies émergentes, a trouvé des solutions avec les
entreprises moyennes dans des Régions, telle le Nord/Pas-de-Calais qui avait
défini auparavant ses priorités et qui l’a soutenu. Communication et déstabilisation sont les
maîtres mots de nos concurrents en la matière. Les
Pôles durables sont supposés favoriser l’innovation, mais ils sont placés sous
le contrôle des grands groupes, qui ont tendance à exploiter les ¨PME, en
dénigrant leur taille réputée inefficace ! Le côté compassé des
administrations concernées limite aussi les possibilités des Pôles. Nos voisins
européens, au lieu de subventionner les entreprises, préfèrent y détenir des
participations, alors que, en France, il faut contourner les administrations. Mme.
Cresson raconte l’expérience des « écoles de seconde chance » qu’elle
a créée, quand elle était à la Commission européenne, et qui furent un succès,
à Marseille notamment. Ce fut une initiative possible seulement en dehors du
gouvernement. De même, pour faire passer
la taxe d’apprentissage, il a fallu la glisser dans un train de lois en
catimini, tant l’inculture des décideurs politiques est grande. Aux
Etats-Unis, chaque université dispose de sa chaîne de télévision où elle vante
l’innovation. En Grande-Bretagne, la BBC soutient la recherche d’excellence. En
France au contraire, on se heurte au refus des structures administratives et
seules les chaînes locales ont quelques possibilités mal exploitées, de faire
des émissions attractives sue l’innovation Un
retour à la réalité de la guerre économique est devenu nécessaire dans une
France où seules les Régions portent un certain espoir d’innovation. Il est
certes plus facile d’aider les gros que les petits, mais les Régions ont
maintenant la possibilité d’emprunter pour conduire une politique industrielle
qui contournerait le système.. Elles peuvent se faire aider par des jeunes
formés à l’exportation, aux Etats-Unis par exemple. Madame Cresson arrête là son exposé et le président de l’AHTI
ouvre la discussion.
Mme. Cresson lui répond
que l’idéologie anglo-saxonne porte son intérêt davantage sur les services que
sur la production. Jamais elle ne s’interroge sur la régulation financière. Mais
la France est absente pour défendre un autre point de vue. Les Allemands défendent
seuls les intérêts de leur industrie haut de gamme, mais acceptent, comme les
Nordiques, l’idéologie anglo-saxonne, pour garder leur place dans le club des
membres de Mme. Cresson estime normal
qu’un gouvernement se préoccupe des intérêts nationaux, même dans l’industrie. Mme. Cresson salue ces
deux grands ministres, qui lui paraissent cependant assez exceptionnels dans la
classe politique française. L’Allemagne lui paraît plus positive, mais sans
aller trop loin. La psychologie allemande lui semble d’ailleurs mal comprise en
France, y compris sous ses aspects quelque peu chauvins. L’exemple des Jeux
olympique est là pour nous rappeler que la France était sûre qu’elle avait le meilleur dossier, avec le
meilleur –et le plus cher- film de présentation et donc considérait comme
inutile de faire davantage, alors que les Britanniques, avec un moins bon
dossier, agissaient directement auprès de chacun des membres du Comité
olympique Mme. Cresson pense que les
hauts fonctionnaires sont animés de bonnes intentions, mais que la réalité les
dépasse souvent et leur fait prendre des positions erronées. Ainsi en 1939, le
gouvernement avait demandé à Berliet de couvrir d’urgence le manque de chars de
combat et l’industrie avait commencé à produire. Mais les Finances n’ont pas
trouvé le moyen de financer les commandes et la chaîne de production s’est
arrêtée ! Autre exemple, la carte scolaire, qui créait un mélange social
bienvenu, s’est heurtée à des réticences au changement. Ou encore, le cas de
Claude Sauter, nommé ministre, qui voulait réduire le nombre des fonctionnaires
des Finances grâce à l’informatique et qui n’a pas tenu longtemps. Ou bien, le
retour des armées coloniales qui n’ont pu se convertir dans la police, parce
que le droit de grève n’était pas le même ! Mme Cresson a par exemple fait
des propositions de suppression du ministère des Anciens combattants, mais sans
succès. Mme. Cresson en voit la
raison dans l’habileté des Français à contourner les obstacles administratifs
pour demeurer parmi les meilleurs. Mais cela n’arrive pas toujours, parce
que nous somme souvent trop autocentrés. J-P. Crestin, ingénieur de
l’Armement, s’interroge sur l’absence de politique industrielle en Europe. Les
échecs ont été nombreux dans les tentatives concernant l’informatique. Mme. Cresson raconte que D
de Villepin a demandé à H-P le remboursement d’une dette qui n’existait pas et
que le problème n’a été résolu que grâce à un dialogue entre personnes
concernées. Il y a une certaine constance en France de ne pas savoir se mettre
à la place des autres. Comme ministre de l’Agriculture, mme. Cresson a eu
l’occasion de visiter en Romagne, une région d’Italie alors sous gouvernance
communiste, des caves produisant un vin très médiocre, mais qui était exporté
aux Etats-Unis. Elle imagine l’accueil qu’elle aurait reçu en Provence si elle
avait proposé de faire de même, parce qu’il y a chez nous un refus d’accepter
la différence. |